DISPUTE PAR SIGNES
reste. Si le disciple a parlé ainsi, qu'aurait-on entendu si le maître s'en était mêlé ?
Thaumaste a-t-il publié son livre ? Rabelais déclare qu'il n'en sait rien.
Le Moyen de parvenir (édit. P. Lacroix p. 361) contient le récit d'un fait de ce genre, qui aurait eu lieu à Genève. Le récit nous semble une réduction de celui de Rabelais.
La dispute en est aussi bonne que celle d'im savant qui vint à Genève, lorsque Jysquel faisoit ses études. Cettui-ci dit qu'il vouloit disputer ; mais qu'il ne parloit qu'en signes. Il n'y eut personne qui voulût y entendre, d'autant qu'en ce pays-là (c'est à Genève) ils n'ont guère de signes ; ils veulent tout à droit. A la fin il y eut un menuisier, qui étoit de Montargis , parent du démoniaque , et d'un maître d'hôtel de madame la duchesse de Ferrare , et réfugié à Genève . . Ce menuisier dit qu'il disputerait avec ce savant, selon les accords. On les met sur un échafaud devant le monde. Ce savant se présentant résolument devant ce menuisier , auquel on avoit baillé une robe miuistrale et un bonnet consistorial, et levant le bras, haussa la main, fermant le poing, en lui montrant un doigt : le menuisier lui en montra deux. Le savant en présenta trois, à savoir le pouce et les deux doigts : ïe menuisier lui montra un poing clos. En après , le savant lui montra une pomme : le menuisier, cherchant en sa pochette, trouva un petit morceau de pain, et le lui montra. Adonc le savant, tout ravi en admiration, se retira ; puis dit qu'il avoit là trouvé le plus docte homme du monde ; et, tant que ce bruit a duré, l'école de Genève a été en réputation. Depuis , on prit à part le menuisier. Il nous dit : «Voire, c'est un homme fin! Il m"a menacé de me pocher un œil; et je lui ait fait signe que je lui en pocherois deux. Puis, il m'a menacé de m'arracher les deux yeux, et m'enlever le nez , et je lui ai montré le poing, avec quoi je l'assommerois, Et comme il m'a vu en colère, il m'a présenté une pomme, pour m'a-
paiser comme un enfant ; je lui ait fait voir que je n'avois que faire de lui, et que j'avois du pain qui valoit mieux.
Rabelais pourrait bien s'être inspiré d'une historiette racontée par Accurse clans sa grande Glose du code de Justiuien. {Glose sur la loi 2, D'ig.^ de origine juris.)
Les Romains ayant prié les Athéniens de vouloir bien leur communiquer les lois que Solon leur avoit prescrites autrefois, l'aréopage s'assembla ; et après une mûre délibération, il fut résolu d'envoyer à Rome un des sages de la Grèce, pour savoir si les Romains étoient dignes, par leur sagesse, d'avoir ces lois; avec l'ordre, s'ils ne l'étoient pas, de rapporter les lois sans les communiquer. Cette résolution ne put être si secrète que le sénat romain n'en fût averti. Il se trouva fort embaiTassé, parce qu'alors Rome étoit dépourvue de philosophes assez habiles et assez savaos pour lutter contre un sage de la Grèce. Il fut donc question d'imaginer quelque expédient pour se tirer avec honneur de ce pas difficile. Le sénat n'en trouva pas de meilleur, que d'opposer un fou au philosophe grec, afin que, si le hazard vouloit que le fou prévalût, la gloire de Rome en fût d'autant plus grande, qu'un fou de Rome auroit confondu un sage de la Grèce ; et si ce dernier triomphoit , qu'Athènes ne pût tirer aucun avantage d'avoir fermé la bouche à un fou. L'ambassadeur athénien étant arrivé à Rome, on le conduisit au Capitole, où l'on avoit placé, dans un appartement richement meublé, un fou dans un fauteuil, habillé en sénateur, et auquel on avoit expressément défendu de parler. L'Athénien avoit été prévenu que ce sénateur était très-savant, mais qu'il parloit fort peu, de sorte que cet Athénien , en entrant , sans lui dire autre chose, haussa un de ses doigts. Le fou croyant que c' étoit une menace de lui crever un œil, et se souvenant qu'il lui avait été défendu de parler, haussa trois des siens, voulant signifier par là, que si le Grec vouloit lui crever un œil, lui, à sou tonr, lui en creveroit deux, et du tioisièmc doigt, l'élrangleroit. Le philosophe qui. en élevant son doigt, avoit voulu entendre qu'il n'y a qu'un premier Être qui gouverne toutes clioses, crut que les tiois doigts du fou marcpioient qu'en Dieu, le passé, le présent et l'avenir sont la isême chose, et jugea par
DISPUTE PAB SIGNES. 385
là qu'en effet cet homme étoit fort savant. Il ouvrit ensuite la main, et la montrant au fou, il voulut exprimer que rien n'est caché à Dieu ; mais le fou f ;enant ce signe pour la menace d'un soufflet qu'on vouloit lui appliquer, présenta sa main fermée au philosophe, voulant lui faire entendre que pour un soufflet, il lui donneroit un coup de poing. Le Grec, au contraire, déjà prévenu en faveur du fou, se figura qu'il vouloit dire par ce geste, que Dieu tient l'Univers dans sa main ; et jugeant par là de la profonde sagesse des Romains, il leur accorda les lois de Selon.
Cette rédaction est celle du Dictionnaire historique cV Éducation, article Silence.
Cette historiette a passé de là , en se transformant encore, dans les livres d'anecdotes. Les deux personnages en présence sont un savant et un niais, qui est borgne- Le savant lève un doigt, le borgne en lève deux ; le savant lui répond en lui montrant les trois doigts. Le niais lui montre son poing fermé. Le savant est enchanté. Je lui ai montré un doigt pour signifier qu'il n'y a qu'un Dieu , il m'a montré deux doigts pour signifier qu'il y a le Père et le Fils. J'ai levé trois doigts pour dire qu'il y a aussi le saint Esprit. Il m'a alors montré le poing pour me dire que les trois ne font qu'un. Cet homme est vraiment très habile.
Le borgne était moins content. Il m'a montré un doigt pour me reprocher de n'avoir qu'un œil. J'étais choqué, mais j'ai voulu être poli. Je lui ai fait signe qu'il en avait deux. Il m'a répondu par un geste que nous n'en a\Tions que trois à nous deux. Je me suis fâché alors et je lui ai montré le poing. Cela aurait fini mal, s'il ne s'en était allé.
Cette discussion par signes a fort occupé les commentateurs. Les discussions publiques étaient si
communes alors qu'on a trouvé facilement des noms à mettre à la place de ceux que Rabelais nous fournit. Il est possible qu'il y ait dans ces pages une part d'anecdote et d'allusion ; mais il faut y voir surtout une critique générale, celle de ces discussions où les adversaires, après avoir longtemps disputé sur des points inintelligibles, se séparent, satisfaits ou mécontents suivant leur humeur, mais la plupart du temps sans s'être entendus, faute d'avoir défini nettement le débat et fixé soigneusement le sens qu'on prétendait donner aux mots qu'on se proposait d'employer.
Ajoutons que, subsidiairement, Rabelais a trouvé piquant de jongler avec les mots et de leur faire exprimer avec une netteté minutieuse des gestes et des mouvements compliqués. Cette préoccupation de la difficulté vaincue et heureusement vaincue, est fréquemment visible chez lui.
Panurge, encouragé par son succès, veut aller dans le monde, et s'éprend d'une belle dame de Paris. Il lui déclare ses sentiments d'une façon passablement brutale ; la dame lui défend de se représenter devant elle, il n'en tient compte, il la suit à l'église et lui enlève même son chapelet, sans qu'elle y fasse une vive opposition. Il va chez elle, il lui offre de l'argent, des présents de grande valeur, et cherche à l'embrasser. La dame veut appeler au secours. Il s'éloigne alors en lui disant qu'il lui a fait trop d'honneur.
Il est évident que Panurge, dans tout cet épisode, n'a qu'un but, se faire repousser par la dame, afin