ANARCHE DÉTRÔNÉ
beaucoup dormaient la bouche ouverte. Pantagruel s'amuse à semer du sel dans toutes ces bouches; puis, comme Panurge lui avait fait prendre certaines drogues diurétiques, il inonda si abondamment le camp que nombre d'hommes furent noyés , les autres s'enfuirent emportant le roi Anarche, qui s'était endormi pour avoir trop bu. Nous verrons plus tard que le roi et ceux qui l'emportaient furent arrêtés par les gens de Pantagruel et amenés dans son camp.
Mais les géants ne dormaient pas, ils marchèrent sur Pantagruel, avec leur capitaine Loupgarou en tête. En apercevant Pantagruel, Loupgarou ordonna aux siens de se retirer; il voulait en venir à bout tout seul. Les géants ne se le firent pas dire deux fois, ils se dirigèrent du côté des flacons. Panurge s'invita avec eux, et, pendant que les maîtres se battaient, il leur racontait les fables de Turpin, les exemples de St Nicolas et le conte de la Cigogne.
Loupgarou s'avança vers Pantagruel en brandissant sa massue d'acier, qui ne pesait pas moins de 9700 quintaux et deux quarterons, et au bout de laquelle étaient treize pointes de diamants, dont la moindre était plus grosse que la plus grosse cloche de Notre-Dame. — A ne pas mentir, dit l'auteur par parenthèse, il s'en fallait à peu près l'épaisseur d'un ongle. — De plus cette massue était fée, comme la clé de Barbe-bleue, et rien ne pouvait lui résister.
Pantagruel, en voyant arriver son adversaire, se recommanda à Dieu dans une prière assez longue mais caractéristique :
396 II. PANTAGRUEL. — III.NOUVELLES DE l'AUTBE MONDE.
Seigneur Dieu qui as toujours été mon protecteur et mon servâteur, tu vois la détresse où je me trouve. Rien ne m'amène ici que le besoin de garder et de défendre moi et les miens. C'est un soin dont tu as chargé les humains, te réservant ce qui regarde la foi ; car là, tu ne veux nul coadjuteur, sinon de confession catholique et prédication de ta parole. Dans ce domaine tu nous as défendu toutes armes et défenses, car tu es le Tout-Puissant, et, dans ta propre cause, tu n'as pas besoin de notre défense.... Donc, s'il te plaist à cette heure m'estre en aide, comme en toi seul est ma totale confiance et espoir, je te fais vœu, que par toutes contrées, tant du pays d'Utopie ou d'ailleurs, où j'auray puissance et autorité, je feray prescher ton saint évangile purement, simplement et entièrement ; si que les abus d'un tas de papelars et faulx prophètes, qui ont, par constitutions humaines et inventions dépravées, envenimé tout le monde, seront d'entour de moy exterminés. »
Cette prière a été fort commentée par ceux qui cherchent à tirer Rabelais, soit du côté des protestants, soit du côté des catholiques. Pantagruel, à la fin de sa phrase, emploie la phraséologie calviniste, mais au commencement il se déclare catholique. Ce que l'on y peut voir de plus clair, c'est une protestation contre l'emploi de la force et de la contrainte en matière religieuse : «Dieu n'a pas besoin d'être défendu par les hommes, il se défendra bien tout seul. »
Alors une voix fut entendue du ciel, rappelant la prédiction faite à Constantin: «Hoc fac et vinces- Fais ainsi, et tu auras victoire. >
Loupgarou s'avança vers Pantagruel, la gueule ouverte ; celui-ci, qui avait une provision de sel à sa ceinture, lui en jeta une telle quantité qu'il lui en emplit la gorge, le gosier, le nez et les yeux. Loupgarou, un peu étourdi, lui lança un coup de massue. Pantagruel l'esquiva, mais « la barque » où il tenait