ST THOMAS ET LA LAMPROIE
soutient Festomac, chatouille la langue, fait le teint clair, fortifie les muscles, tempère le sang, rafraîchit le foie, etc., etc., etc.» Nous nous arrêtons au milieu du défilé des fonctions physiologiques.
Pantagruel, que la verve de Panurge amuse, se garde de lui répondre sérieusement. — « Auriezvous l'intention de me prouver, lui dit-il, qu'il n'y a que les gens d'esprit qui sachent dépenser ainsi leur fortune en peu de temps ? C'était l'avis de Néron. Il admirait, disait-il, Caligula qui avait eu l'adresse mirifique de dépenser en peu de jours tout l'avoir que Tibère lui avait laissé. Vous avez fait comme les Piomains quand ils fêtaient Protervie. Ce jour-là, il fallait manger tout ce qu'il y avait de mangeable dans la maison et jeter le reste au feu sans rien réserver pour le lendemain, — ou, si vous l'aimez mieux, vous avez fait comme ce Romain, qui, après avoir dépensé tout son bien, mit le feu à sa maison pour qu'il ne lui restât rien. 11 aurait eu aussi le droit de s'écrier : Consommatiim est, comme St Thomas d'Aquin , quand il eut mangé la lamproie.»
Ces derniers mots, qui n'ont aucun rapport avec les histoires des dissipateurs , font allusion à une distraction de St Thomas d'Aquin. Le célèbre théologien avait été un jour invité à dîner par le roi Louis IX, comme il était en train de composer les hymnes de la fête du saint Sacrement. Il en était au Fange lingua, dont la musique est aussi gracieuse que les paroles sont plates et prosaïques ; il y avait pensé toute la journée , il y pensait encore en attendant
le dîner. Ou avait apporté divers plats qui devaient être servis. Thomas s'était assis, en griiïonuant son hymne, tout à côté d'une superbe lamproie. Il s'imagina alors qu'il était chez lui, et, tout en continuant son travail, il se mit à manger le poisson. Lorsqu'il écrivit son dernier vers, il en était à sa dernière bouchée. Consommatuin est , s'écria-t-il, c'est fini. — Et c'est alors seulement que ceux qui l'avaient regardé faire avec étonnement, l'avertirent de sa distraction. Le fait est raconté dans un livre "dont il a été fait plusieurs éditions au XY? siècle : Micliaelis Scoti Mensa philosophica.
«Tout cela est fort bien, continue Pantagruel, mais quand aurez vous payé toutes vos dettes ? — Moi, dit Panurge , j'en viendrai peut-être là le jour des calendes grecques, ou, si vous l'aimez mieux, lorsque tout le monde sera content, lor.sque vous serez héritier de vous-même. Dieu me garde d'en être là jamais. Je ne trouverais plus personne qui voulût me prêter. Qui ne laisse pas de levain au soir ne fera pas lever sa, pâte au matin. Devez-vous de l'argent à quelqu'un ? Votre créancier priera Dieu continuellement de vous donner bonne et heureuse vie ; il dira du bien de vous à tout le monde et vous acquerra de nouveaux prêteurs. Lorsqu'autrefois en Gaule , au temps des Druides , les serfs, valets et autres serviteurs étaient brûlés tout vifs aux funérailles de leurs maîtres et seigneurs, n'avaieut-ils pas belle peur que leurs maîtres et seigneurs ne mourussent? Ne priaient -ils pas continuellement leur grand dieu Mercure et Dis [Pluton] le père
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aux écus, de les conserver longuement en santé? N'ctaicnt-ils pas soigneux de les bien traiter et servir? Vos créanciers prient d autant plus Dieu que vous viviez, qu'ils aiment mieux l'argent que la vie. Croyez-vous, pour ma part, que je ne sois pas content quand tous les matins, je vois autour de moi ces créanciers si humbles, si serviables, si abondants en révérences ? Et quand je remarque, que si je fais à l'un visage plus ouvert et meilleure chère qu'aux autres , celui-là espère être expédié le premier, et prend mon sourire pour argent comptant. Ce sont mes candidats, mes parasites, nv^s orateurs perpétuels. Je suis comme cette montagne de vertu héroïque, dont parle Hésiode, vers laquelle tous aspirent, mais où peu montent à cause de la difficulté du chemin. N'est débiteur qui veut ; ne fait pas des créanciers qui veut. Et vous voudriez m'enlever cette félicité suprême ! »
Panurge aurait pu invoquer à l'appui de sa théorie sur l'utilité des dettes, l'avis de César, que Fénelon fait parler ainsi dans un de ses Dialogues des morts. ^
Un des « points fondamentaux de nn doctrine » est < d'emprunter et de dépenser toujours sans mesure», et de ne payer jamais rien. Chaque créancier est intéressé à avancer votre fortune, pour ne point perdre l'argent que vous lui devez. Ils vous donnent leurs suffrages, ils remuent ciel et terre pour vous procurer ceux de leurs amis. Plus vous avez de créanciers, plus votre brigue est forte. Pour me rendre maître de Rome , je travaille à être le débiteur universel de toute la ville. Plus je suis ruiné, plus je suis puissant. 11 n'y a qu'à dépenser, les richesses nous viennent comme un torrent.
* Dialogues des morts, XLV. Pompée et César.
« Les dettes sont comme le lien des cieux et de la terre, et le lien des hommes entre eux, continue Panurge. Je suis tenté d'y voir cette grande âme de l'univers qui vivifie toutes choses, si l'on en croit les philosophes académiques.
< Imaginez donc un monde où les êtres ne se devraient rien, ne se donneraient rien.
< Là entre les astres ne sera cours régulier quiconque. Tous seront en desarroy. Jupiter ne s'estimant débiteur a Saturne, le dépossédera de sa sphère, et avec sa chaîne homérique, suspendra toutes les intelligences, dieux, cieux, démons, génies, heroes. diables, terre, mer, tous elemeus. Saturne se ralliera avec Mars et mettront tout le monde en perturbation. Mercure ne voudi'a s'asservir aux autres, il ne sera plus leur Camille [serviteur] comme en langue hetrusque estoit nommé. Car il ne leurs est en rien debteur. Venus ne sera plus vénérée Ijeu de motsj car elle n'aura rien preste. La lune restera sanglante et ténébreuse. A quel propos lui despartiroit le soleil sa lumière ? Il n'y estoit en rien tenu. Le soleil ne luyra sus leur terre ; les astres ne y feront influence bonne, car la terre desistoit leurs prester nourri.ssement par vapeurs et exhalations : desquelles disoit Heraclitus, prouvoient les Stoïciens, Ciceron maintenoit, estre les cstoiles alimentées.
Il y a ici, ou le voit, une sorte de sentiment vague de l'action mutuelle des astres les uns sur les autres, comme un pressentiment du système de l'attraction newtonienne, qui les montre enfermés dans un certain lieu de l'espace, et s'y maintenant par une iutluence réciproque. Mais il faut convenir que cela est encore bien confus et mêlé de beaucoup d'erreurs.
Panurge continue, il entrevoit de même les actions chimiques des substances les unes sur les au-
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très. S'il n'y avait pas d'emprunts mutuels, dit-il, il n'y aurait aucune transformation des corps, aucune combinaison nouvelle de deux éléments.
Déterre ne sera faite eau ; l'eau ne sera en air transmuée, de l'air ne sera fait feu. le feu n'échaufïera phi? la terre, il n'y pluyra phiie, n'y luira lumière, n'y ventera vent, n'y sera esté ne aufomno.
Entre les humains l'un ne sauvera l'autre ; il aura beau crier à l'aide ! au feu ! à l'eau ! au meurtre ! personne ne ira à secours. Pourquoy? il n'avoit rien preste, oa ne luy debvoit rien. Les lionnnes seroient loups es hommes...
Et si au patron |sur le modèle] de ce fâcheux et chagrin monde rien ne prestant, vois figurez l'autre petit monde, qui est l'homme, vous y trouverez ua terrible tintamarre [désordre] La teste ne voudra plus prester la veue de ses yeux pour guider les pieds et les mains. Les pieds ne lu daigneront porter; les mains cesseront travailler pour elle. Le cueur se faschera de tant se mouvoir pour le pouls des membres, et ne leurs prestera plus. Le poulmon ne iuy fei-a prest de ses soufflets. Le foie ne lui eavoyra sang pour son entretien.. Le cerveau, considérant ce train desnaturé, se mettra en resverie [distraction] et ne baillera sentement es nerfs, ne mouvement es muscles. Somme, en ce monde desrayé I déraillé] rien ne debvaut, rien ne prestant, rien ne empruntant, vous verrez une conspiration plus pernicieuse que n'a figuré Esope en son apologue [des Membres et de V Estomac] Et périra sans doubte... l'ame toute indignée prendra course à tous les diables, après [à la suite de] mon argent.
Ce sentiment de la solidarité de tous les êtres entre eux, de l'harmonie universelle, transporte Panurge et lui donne une éloquence que nous ne sommes pas habitués à rencontrer chez lui :
Au contraire reprend-il, imaginez-vous un monde onquel un chacun preste, un chacun doibve, [où[ tous £oi°nt debteurs. tous soient presteurs, quelle harmonie sera parmi les mouveraens réguliers des cieulx! Quelle sympathie entre les cleraens !
Comme nature se delertera en ses œuvres et productions ! Cerès chargée de bieds, Bacchus de vins, Flora de fleurs, Poraona de fruicts ; Juno en son air serain, seraine, salubre, plaisante. Je me perds en ceste contemplation.
Cette harmonie que Panurge contemple dans la nature, il rêve de la voir aussi régner entre les hommes.
Entre les humains, paix, amour, dilectioD, fidélité, repos banquetz, festins, joye, liesse - or, argent, menue monnaie, chaînes, bagues, marchandises trotteront de main en main. Nul procès, nulle guerre, nul débat ; nul n'y sera usurier, nul leschart [avare, ladre], nul chichart [chiche], nul refusant... Charité [fraternité] seule règne, régente, domine, triomphe. Vray Dieu, ne sera-ce l'aage d'or, le regue de Saturne ?
Il ne faudrait pas beaucoup presser les mots pour faire sortir de cette plaidoirie de Panurge tout nn système d'association solidaire , quelque chose comme le phalanstère de Fourier où tous les associés mettent en commun leur travail et leurs capitaux, l'activité du moment et les produits de l'activité passée — à l'état de vœu bien entendu et de vague aperception. Ce qu'il y a de certain, c'est que Rabelais a les yeux tournés vers l'avenir. Tandis que ceux de ses contemporains qui passent pour les plus avancés, Calvin, Hotmau, cherchent leur idéal dans le passé, — l'un dans Torganisatiou primitive de l'église chrétienne, l'autre dans les forêts de la Germanie où il trouve la monarchie constitutionnelle et la république, — lui, le cherche en avant dans une société plus éclairée, plus fraternelle, et St-Simon ne fera guère que préciser la pensée que Panurge exprime ici, lorsqu'il écrira :
«L'âge d'or n'est point doirière nous, il est au devant . . .
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Kos pères ne l'ont point vu, nos enfants y arriveront un jour. » ^