XXVII
Revenons au domaine scientifique. Rabelais ne s'est pas borné à entrevoir l'attraction newtonienne; il suffirait d'ajouter quelques mots aux lignes suivantes i,our y trouver la théorie de la circulation du sang, qui ne lut formulée par Ilarvey que 82 ans plus tard, en 1628.
Nature, continue Panurge s'exaltant ^^^^"1 '"terPlus ture n'a créé l'homme que pour prester et emprunter Plus grande n'est l'harmonie des cieulx que sera de sa police U or- Se qui règae en lui]. L'intention du fondateur de ce micro- Ssme U'homme, réputé être l'univers en petu e. y entretenir rame (laquelle il y a mise comme hoste) et la vie^ La vie consiste en sang. Sang est le siège de l'ame Unseul labeur peine ce monde, c'est forger sang ^'^'^^f^^^^'^'.^;^ ceste forge sont tous membres en ofhce propi^. La matière convenable pour estre en sang transmuée est bail ee par nature • Pain et vin. En ces deux sont comprises toutes espèces des alimens. Pour icelle trouver, préparer et cuire, travaillent les mains, cheminent les pieds et portent toute teste machine : les veulx tout conduisent. L'appét.t, en l'orihce de l'estomac, moyennant un peu de mélancholie aigrette, qui lui est transmis de la râtelle, admoneste de enfourner viande tcomestibles]. La langue en fait l'essay, les dents la maschent, 1 estomac la reçoit, digère et chylifie.
Les veines [du mésentèrel en sugcent ce qui est bon et idoine, puis la portent au foye, il la transmue derechef et en fait san<^ • • Chascun membre s'esvertue a puriher et attiner cestuy trésor . . . , puis est transporté en une autre officine pour estre mieux affiné, c'est le cueur. Lequel par ses mouvemens diastolicques et systolicques le subtilise et enflambe, tellement que par le ventricule dextre, le met a perfection, et par les veines l'envoyé a tous les membres. Ohas- 1 Henri de St-Simon. Réorganisation de la société européenne, làl4, dans St-Simon sa vie et ses travaux, par Hubbard, in 12. 1^57.
448 ni. PANTAGRUEL. — PIÎOFITS DE LA CONQUÊTE.
cun membre l'attire à soy et s'en alimente à sa guise . . . Par le ventricule gauche il le fait tant subtil, qu'on le dit spirituel ; et l'envoie à tous ses membres par les artères, pour l'autre sang des veines eschaufier et esventer Le poulmon ne cesse avec ses lobes et souifletz le refraicbir. En recognoissance de ce bien , le cueur lui en départ le meilleur, par la veine arteriale. Enfin tant est affiné dedans le retz merveilleux, que, par après, en sont faits les esprits animaux, moyennant lesquels elle imagine, discourt, juge, resouldt, délibère ratiocine, et remémore [se souvient].
Quelle clarté, quelle agilité de style dans ces détails techniques et en même temps quelle justesse d'expression !
Vertus guoy ! poursuit Panurge de plus en plus exalté, je me naye, je me perds, je m"esgare quaud je entre au profond abisme de ce monde ainsi prestant, ainsi debvant.
Il s'est notablement égaré, en effet, en feignant de confondre diux chosts tout à fait différentes. Dans le système quïl vient de nous exposer, chacun reçoit et chacun rend, c'est la solidarité. Mais le dissipateur reçoit seulement et ne rend pas ou du moins ne rend pas à ceux qui lui ont prêté. L'assimilation n'est donc pas possible. Panurge le sait bien lui-même, mais la confusion qu'il a établie a permis à l'auteur de nous donner un éloquent aperçu de 1 harmonie des êtres, cela lui suffit ; et pour n'avoir pas à répondre à l'objection d'assimiler des choses qui s'excluent, il fait semblant de l'ignorer.
Croyez, dit-il en concluant, que cliose divine est prester ; debvoir est vertu Leroicque.
Pantagruel l'a écouté jusqu'au bout, amusé visiblement par l'éloquence animée de son contradicteur; ici, il le ramène tout doucement à la question: