‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 26 sur 147 · A-T-IL FAIT UN LIVRE ALLÉGORIQUE · texte numérisé non relu

A-T-IL FAIT UN LIVRE ALLÉGORIQUE

critique générale et non d'une satire individuelle; mais on n'a pas voulu les entendre dans ce sens; pendant plusieurs siècles, on a répété que Rabelais avait renfermé toute l'histoire de son temps dans son «roman allégorique» et l'on s'est pris à étudier Gargantua et Pantagruel pour y trouver la chronique du siècle, comme on cherche la chronique scandaleuse de la cour de Louis XIV dans V Histoire amoureuse des Gaules, de Bussy-Rabutin, ou les intrigues de la cour de Louis XV, dans les Mémoires pour servir à Vhistoire de Perse.

Les premières tentatives de ce genre remontent au temps même de Rabelais- Son roman était à peine imprimé qu'il en courait déjà une clé. A en croire ces premiers annotateurs, il faudrait voir dans le père de Gargantua, Grandgousier, le roi Louis XII ; Gargamelle, sa femme, serait Marie d'Angleterre, dont l'alliance tardive fut fatale au vieux roi ; Gargantua serait François I", à qui l'on fait beaucoup d'honneur; le sage et mystique Pantagruel ne serait autre que Henri II, à qui l'on fait plus d'honneur encore ; enfin Panurge serait, suivant les uns, le cardinal d'Amboise, ou, suivant d'autres, le cardinal de Lorraine, et cette fois l'attribution est peu flatteuse pour ces princes de l'Eglise; quant au moine batailleur et jureur, Jean des Entommeures, il faudrait voir en lui, selon qu'on est protestant ou catholique, le cardinal de Lorraine ou Luther.

D'après une autre clé, d'origine anglaise, celle-ci, les personnages de Rabelais devraient être cherchés dans la petite cour de Navarre. Grandgousier serait

Jean d'Albret; Gargantua, Henry d'Albret, fils du précédent et mari de Marguerite de Valois, auteur de de VHeptaméron; Pantagruel serait Antoine de Vendôme; quant à Jean des Entommeures, ce serait ce même cardinal Odet de Châtillon à qui Rabelais dédia son quatrième livre ; Panurge serait Jean de Montluc, évêque de Valence, etc.

Même divergence pour les personnages secondaires. Suivant les uns, Picrochole, c'est Charles VIII partant pour cette expédition d'Italie qui commença si bien et finit si mal. Pour d'autres, c'est Ferdinand d'Aragon arrachant la Navarre à Jean d'Albret, — à moins que ce ne soit l'empereur Charles-Quint rêvant la monarchie universelle, puis échouant tristement à Alger, en Provence, à Metz, — ou bien Maximilien Sforza, qui fut vaincu par François I" et rudement traité par son vainqueur. En fait de conquérants ambitieux trompés dans leurs espérances, la liste est longue à toutes les époques et l'on n'a que l'embarras du choix.

Bernier, Le Motteux, Le Duchat, Marsy, ont chacun leur système d'interprétation. La palme en ce genre revient toutefois aux auteurs de l'édition variorum en 9 volumes in-8°. Ceux-là ont poussé le système des interprétations jusqu'aux limites de l'absurde. M. Lenient appelle leur commentaire «une véritable hallucination. >

La divergence des interprétations suffirait à prouver que ces annotateurs se sont lancés sur une fausse piste. Mais pour s'y lancer, pour chercher des personnages véritables et individuels sous les héros de Rabelais, il faut s'être fait une idée tout à fait erronée de l'écrivain lui-même. Comment admettre

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qu'une œuvre aussi franche, aussi joviale, aussi naturelle, soit le résultat d une laborieuse combinaison de faits historiques transformés et dénaturés? Que Bonaventure Despériers, que d'Aubigné aient fabriqué des machines de ce genre, on le sent à la gêne de leur style, on le conçoit d'après la nature de leurs préoccupations : l'un entreprend de railler non une religion, mais toutes les religions; l'autre s'en prend aux gentilshommes catholiques, qu'il poursuit de sa haine de sectaire. Mais Rabelais a des préoccupations bien autrement étendues; ce n'est pas aux individus qu'il entend s'attaquer, c'est à la société tout entière, à ses idées, à ses habitudes, à ses préoccupations. Il voit les choses dans leur ensemble, il généralise et systématise ses observations. Il ne se contente pas de l'observation extérieure, il va chercher au fond des âmes les motifs qui les font agir. Ses caricatures nous font rire, mais elles nous font encore plus réfléchir, parce qu'elles s'appliquent non pas à un travers passager, mais à un vice de cœur ou de l'esprit. Rabelais est un moraliste, un philosophe ; c'est le rabaisser singulièrement de ne voir en lui qu'un simple écrivain satirique.

Ce n'est pas à dire cependant que, dans les petits détails, il ne fasse quelquefois de la satire. Son livre, au contraire, est rempli d'allusions malicieuses aux faits contemporains, mais ces allusions ne sont que d'un moment, ceux de ses personnages auxquels on peut attacher des noms : la grand jument, Bringuenarilles, Rominagrobis, Rondibilis, ne font que passer dans l'action. Les personnages principaux ne sont pas des portraits, ce sont des types ; l'analyse de l'ouvrage en fournira la preuve.

Si Rabelais a été victime de ses commentateurs, il n'a pas été moins maltraité par ses illustrateurs.

Au premier abord, il semble qu'il est on ne peut plus aisé, avec de l'imagination et un crayon docile, que d'illustrer un récit aussi fantastique, que celui de Rabelais. Il n'en est rien. Une première difficulté vient de l'inconsistance, de Vélasticité des personnages. Gargantua et Pantagruel changent sans cesse de dimensions. Ici Pantagruel couvre de sa langue toute une armée, il y a des villes et des forêts dans sa bouche; mais, à la page précédente, il argumentait contre tout venant dans les salles de la Sorbonne. Dans un des chapitres, Gargantua est un géant bête qui mange des pèlerins pêle-mêle avec des feuilles de laitue; quelques pages plus loin, le géant est devenu un simple mortel, qui a la raison d'un sage et la taille d'un homme ordinaire. Le dessin est impuissant à faire comprendre ces changements perpétuels. Une fois qu'un personnage s'est montré à nous sous la forme d'un géant, il faut bien lui laisser cette stature jusqu'à la fin. L'imagination du lecteur se prête, sans trop de peine, aux transformations, la représentation plastique s'y refuse, — ou du moins aucun illustrateur jusqu'ici n'a tenté de résoudre le problême.

Les géants ne sont pas les seuls personnages difficiles à figurer, dans l'œuvre de Rabelais. Passe encore pour frère Jean; mais Panurge, comment le reprôsentera-t-on ? Il est savant, adroit, éloquent, mais en même temps, il est poltron, il est cruel; comment faire sentir en un seul personnage ces carac-

tères qui semblent contradictoires? Personne n'y est encore arrivé.

M. Gustave Doré fait de Panurge une sorte de Jocrissi', c'est un contresens complet — et cependant il est des scènes où Panurge joue le rôle de Jocrisse. G. Doré a illustré deux fois Rabelais, en 1854, à une époque où il était encore peu connu — et en 1874, dans une édition de luxe. Ses dessins sont faits avec une grande maestria: il excelle à rendre les foules, les fêtes populaires; son crayon se délecte heureusement dans les créations fantastiques. Mais a-t-il interprété Rabelais ? Nous n'hésitons pas à dire : non. Il nous a donné une œuvre d'art excessivement curieuse, lâchée quelquefois, de grande valeur cependant; mais, sauf quelques exceptions, ce n'est pas un commentaire de Rabelais, c'est un ouvrage à côté, qui, loin d'éclaircir le texte, empêche de le comprendre. Ses illustrations rendent bien une face du caractère de Rabelais, la bouflfonnerie élevée à la hauteur de l'épopée; mais la pensée, la philosophie de l'œuvre, où est-elle?

Et cependant, chez Rabelais, quel que soit le mérite du bouffon, le penseur est encore au-dessus. Penseur et bouffon ! au premier abord ces qualités semblent s'exclure. On a peine à se figurer sous des traits graves et sérieux l'écrivain qui se présente à nous la plaisanterie à la bouche. On est disposé à juger des hommes, des artistes, des écrivains surtout, par le caractère de leurs œuvres. De même qu'on se représente Dante sous la figure de ce personnage grave et sombre que les enfants se montraient en

disant: Voilà celui qui revient de Tenfer— de même on se figure volontiers Rabelais, la face épanouie et riant à belles dents, comme nous le représentent certains portraits de fantaisie.

C'est là un préjugé, et un préjugé dont Rabelais a été tout particulièrement victime. Si Ion interroge l'histoire, on verra que les plus grands railleurs étaient généralement graves. Prenons les plus éminents : Aristophane, Lucien, Cervantes, Molière, Swift, Courier, Déranger et même Voltaire. Pas un ne fut un bouffon ou un viveur, tous furent sérieux et dignes. D'Aristophane, nous savons peu de chose ; nous savons cependant que c'était un personnage grave et bien posé. Quant à Lucien, ce n'était pas un bouffon ; c'était un rhéteur, un conférencier, comme on dirait aujourd'hui, de mœurs réglées et économe. Parti pauvre de son pays, il amassa par son travail une petite fortune, qu'il retourna partager avec les siens. Dans l'autobiographie qu'il nous a laissée, rien qui ressemble à l'existence d'un viveur, d'un joyeux compagnon, et cela est d'autant plus notable que, de son temps, on se livrait avec une fureur égale au plaisir effréné et au mysticisme ; il se tint à égale distance de ces deux tendances, il fut un travailleur laborieux en même temps qu'un railleur impitoyable des idées de son siècle.

Tout le monde connaît la biographie du pauvre Cervantes, tour à tour soldat, esclave à Alger, occupé à de misérables fonctions, toujours à court d'argent et soutenu dans sa misère par sa sœur, qui était couturière et raccommodait les vêtements des gentilshommes ; les quelques lettres qu'on a de lui nous le représentent toujours triste et besogneux, et

cependant, quelle verve! quelle gaîté! quelle série de générations a déridées ce mélancolique personnage !

Les ouvrages de Swift sont gais aussi. Nous nous sommes tous amusés de ses géants et de ses nains, des savants abstraits de son île volante et même de ses affreux Yayous; sa plaisanterie est amère sans doute, mais elle fait rire ; or, on sait que le doyen Swift était un homme atrabilaire, insociable la plupart du temps, au point qu'il a fait mourir de chagrin les deux femmes qui Tont aimé.

Et Molière, notre grand rieur, le créateur non seulement du Misanthrope et de Tartuffe, mais du Médecin malgré lui, de Pourceaugnac, du Malade imaginaire, et de tant d'autres folies qui provoquent nos rires, de père en fils depuis près de trois siècles, Molière, dans la vie privée était-il bouffon ? était-il même gai? Non, il était silencieux; c'était le «Contemplateur», il n'était guère joyeux que la plume à la main.

Et Paul-Louis Courrier, voilà un railleur infatigable! si ses épigrammes emportent le morceau, elles n'en sont pas moins d'une gaîté communicative. Elles sont très travaillées, mais comme elles tombent juste ! comme il sait dérider même les juges qui le condamnent ! Eh bien, lisez sa vie, sa correspondance ; vous le verrez quinteux, tracassier, insupportable à son entourage, si bien qu'il fut tué par son garde-chasse à la suite d'une querelle.

Béranger n'a pas le même défaut, il est bon, bienveillant, aimant, serviable à tous ; mais est-il gai ? Au contraire, il est sérieux et mélancolique. Et cependant il est telle de ses chansons qu'il est impos-

sible d'entendre pour la dixième fois sans être pris de fou rire.

Et Voltaire le ricaneur ? Est-ce qu'il riait beaucoup, est-ce qu'il menait joyeuse vie quand il jetait à travers l'Europe tant de pamphlets étincelants? Non, il travaillait; à Ferney, il restait dans son cabinet toute la journée et n'en sortait que pour dîner, et souvent encore il retournait travailler après. Et Pascal ? n'oublions pas que le grave auteur des Pensées est aussi l'écrivain des Provinciales'

Tous ces railleurs enfin qui ont sondé la nature humaine, qui ont été à la fois profonds et rieurs, interrogez l'histoire sur leur compte, la réponse est uniforme : tous étaient graves et sérieux.

Il y a, parmi les écrivains, d'autres railleurs qui ont mené joyeuse vie, mais ceux-là ne sont qu'au second rang. Aucun viveur n'a atteint le grand comique. Il y a en Italie Folengo, sur lequel nous aurons occasion de revenir. En France, nous avons Régnard, pour ne prendre que le plus éminent ; celui-là fut sinon un farceur, au moins un homme de bonne chère, un ami de la table et des plaisirs — raffiné du reste, c'était le ton du moment, Régnard est d'une gaîté communicative. Quelle différence pourtant, pour l'effet produit, entre les plaisanteries de l'auteur joyeux du Légataire et celles du mélancolique Molière ! La plaisanterie de Régnard est toute à la surface, elle fait rire et on l'oublie ; celle de Molière fait rire et fait penser.

Quand il s'agit de bouffonneries, comment oublier Paul Scarron qui passa la moitié do :ion existence à en débiter ? Celui-là aurait été un viveur s'il

l'avait pu, il avait même commencé par là, lorsqu'uQ accident, lorsque les suites d'une polissonnerie de jeunesse, l'arrêtèrent au début de sa joyeuse carrière, et le clouèrent sur un fauteuil de douleur; il s'imposa pour mission de faire rire les autres ; mais quelle plaisanterie que la sienne ! une plaisanterie toute superficielle, aussi vide que celle de Folengo, une vraie plaisanterie de viveur.

Parmi nos chansonniers, il en est un qui a joui d'une immense réputation, c'est Désaugiers ; lisez les journaux de son temps, c'était la gaîté incarnée, le premier des rieurs. C'était un viveur, un buveur qui s'enivrait, tandis que Béranger restait sobre en chantant le vin. Eh bien, essayez de lire aujourd'hui les chansons du buveur jovial; à part un petit nombre de couplets, comme tout cela est vieilli, fripé, fadasse !

Quelle est entre ces deux genres de gaîté celle de Rabelais ? Est-ce la gaîté boursoufflée de Désaugiers ? la gaité grimacière de Scarron, la gaîté mousseuse de Régnard ? Non, la plaisanterie de Rabelais est aussi gaie que celle de Régnard, mais elle est aussi profonde, plus profonde même que celle de Molière ; elle est aussi malicieuse que celle de Paul- Louis, aussi pénétrante et dissolvante que celle de Voltaire et de Béranger, mais avec un accent de bonhomie malicieuse que n'a jamais le patriarche de Ferney et que l'auteur du Dieu des bonnes gens ne montre qu'exceptionnellement.

Ces rapprochements suffiraient a priori pour nous porter à rejeter la légende vulgaire qui s'est faite autour du nom de Rabelais, lors même que les témoignages contemporains ne nous montreraient pas

en lui un personnage à la fois sérieux et gai, un contemplateur indulgent, plus encore qu'un acteur dans le drame de la folie humaine- Et c'est bien ainsi que les documents authentiques vont le faire apparaître devant nous.

Pour bien comprendre l'homme que nous allons étudier et le livre que nous allons analyser, il n'est pas hors de propos de jeter un coup d'œil rapide, bien rapide — pour ne pas répéter ce que tout le monde sait, — sur le siècle où vécut et écrivit Rabelais.

Son premier livre date de l'époque où François I", revenu de sa captivité en Espagne, fonda à Paris, malgré la Sorbonne, l'enseignement de l'hébreu et du grec, — à l'époque où, dans la lutte engagée entre les humanistes et les obscurantistes, les humanistes prennent décidément le dessus.

Le moyen âge a fini son évolution, la société féodale est morte; les seigneurs ont reconnu la suprématie royale ; les communes qui s'étaient créées en face du pouvoir ont aussi abdiqué au profit de la royauté, — en attendant qu'elles se posent en face d'elle, en assemblée unitaire des Etats-Généraux, en assemblée nationale. L'horizon de la patrie s'élargit ; au lieu de se confiner dans un canton, dans une province, la patrie devient la France. Il en est de même dans le domaine intellectuel : la science, l'art, tout va se faire national et même cosmopolite.

La littérature féodale avait aussi achevé son évolution. La stérilité littéraire du XV" siècle avait fait

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