TRISTESSE APRÈS LA RÉFORME
principe ; la résistance obstinée augmenta les exigences; l'Europe occidentale se partagea alors en deux sectes rivales ; l'Europe germanique se posa en face de l'Europe celto-latine; on se battit d'abord, puis il y eut rupture violente. Le sentiment d'épanouissement et de joie qui caractérisait la Renaissance fit place à quelque chose de sombre, d'inquiet, de farouche, à une intolérance fanatique, égale des deux p; rts. A Paris on dressait un bûcher pour Dolet, on en dressait un pour Servet à Genève — et cette lutte qui ensanglanta la fin du XVP siècle, dure encore dans les esprits, si elle se traduit moins violemment dans les actes.
Sous cette influence, l'art, la littérature vont se taire au nord et au sud.
En Italie, l'architecture qui a élevé St-Pierre de Rome, les églises et les palais de la Renaissance, va tomber en décadence; la peinture, si noble avec Raphaël, si gracieuse avec Corrége, si puissante par son coloris avec Titien, va s'affadir et se perdre dans l'imitation. Les grands peintres de Rome, de Florence, de Venise, seront remplacés par les doctes artistes de l'école de Bologne, et ceux-ci n'auront pas de successeurs. De l'Arioste, la grâce incarnée et ravissante, nous passons au Tasse, l'imitation noble encore, mais craintive, pour descendre à la préciosité de Marini.
En Espagne, même décadence, un peu plus lente, mais aussi plus complète. L'Espagne est un moment à la tête des nations, non seulement par ses possessions immenses, mais par ses peintres et par ses poètes. Cervantes a des prédécesseurs, mais après Lope de Véga et Caldéron, une littérature qui s'é-
nerve et s'affaiblit; puis plus rien, le silence absolu. Velasquez et Murillo brillent au premier rang parmi les peintres, mais après eux, la nuit et la mort. Camoens a aussi des prédécesseurs en Portugal, il n'a pas de successeurs. La réaction qui suit la Réforme tue le génie chez les peuples purement catholiques. Le même effet se produit chez les protestants purs, chez les promoteurs de la Réfornie. Pendant deux siècles, de 1550 à 1750, la littérature de l'Allemagne s'arrête et son art se tait. Il ne reste de vie que chez les peuples qui ne sont ni complètement latins ni complètement germaniques : l'Angleterre, les Pays-Bas, la France. La production littéraire et artistique continue à briller dans ces trois pays, mais, en général, elle est moins vive, moins joyeuse; elle n'a plus cette gaîté de l'enfant malicieux et naïf, qui s'épanouit chez Erasme, chez Spenser, chez Rabelais. Quand on rit, on a l'air de regarder si l'agent de police n'est pas là derrière vous, prêt à vous prendre au collet.
Rabelais appartient à la première époque par son éducation, mais il a écrit au commencement de la seconde. Il a de la Renaissance la gaîté exubérante, la joie de se sentir vivre. Le siècle a rompu les chaînes de l'ascétisme ; il est libre, il est ivre de sa liberté, il gambade, il babille, il s'élance à travers le monde de la morale, de la politique, de la science; il rit, il raille, il fait des coq-à-l'âne, des calembours, il s'en donne à cœur joie, et bat en brèche de son rire moqueur les austérités du moyen âge, la passion militaire, la paresse, l'ignorance, le faux-
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savoir, la mauvaise éducation qui fausse les intelligences, la justice qui n'est pas juste et se vend aux puissants; les épigrammes pleuvent, mais elles ont un but unique, un même vent les pousse; elles ont l'air de tomber au hasard, aucune ne s'égare en chemin. Seulement la réaction a commencé. On brûle ceux qui sont suspects d'hérésie, et il faut mettre une sourdine à l'instrument. A mesure qu'il avance, Kabelais est plus audacieux pour le fond, mais il a quelque peu perdu de sa gaîté. Il rit toujours, mais il gambade moins. A mesure que le but s'accuse davantage, sa verve est moins folle et moins exubérante. Mais si la folie y perd quelque peu, la philosophie y gagne: il y a plus que compensation.
On a remarqué depuis longtemps que les diverses régions de la France ont leur spécialité pour les caractères humains comme pour les produits du sol. La vallée du Rhône, par exemple, produit des orateurs: Fléchier, Massillon, Maury, Mirabeau, Guizot, Thiers, etc. La Bretagne a des philosophes, des hommes préoccupés des questions religieuses, Abélard, Descartes, Chateaubriand, Lamennais, Renan, pour ne nommer que les plus éminents ; les provinces de l'Est produisent surtout des militaires ; mais la Normandie, Paris, la Touraine ont la spécialité des railleurs : Molière Régnard, Voltaire, Déranger sont de Paris ou des environs. Rabelais était du pays de Scarron, de Paul-Louis Courier et d'Honoré de Balzac, gais railleurs comme lui; il se rattachait à cette classe d'esprits qu'on a coutume d'appeler de race gauloise.
Qu'on nous permette d'ouvrir ici une parenthèse à propos de ce mot «gaulois» que nous venons d'employer; si les digressions sont permises, c'est dans un livre consacré à Rabelais. On rattache généralement ce mot à la race des Gaulois qui forme encore le noyau de la population de la France, bien que nombre d'autres peuples soient venus se superposer à elle, — et l'on est porté à voir dans cette disposition d'esprit un signe de race. Il y a ici une confusion évidente. Nous ne savons que très vaguement ce qu'étaient les Gaulois d'autrefois, mais nous savons très bien ce que sont les Gaulois d'aujourd'hui. Il est un coin de la terre française où. la race des Gaulois s'est conservée à peu près pure, et oii l'on parle encore leur langue, morte depuis dix-huit cents ans dans le reste de la France, c'est la Bretagne bretonnante. Or les Bretons n'ont rien de cette tendance grivoise si marquée chez leurs voisins les Normands; ils sont généralement graves et mystiques; leurs poésies, leurs légendes, leurs préoccupatioos ont d'ordinaire quelque chose de triste et de mystérieux; les écrivains qui viennent de là sont presque tous antipathiques aux plaisanteries que l'on qualifie de gauloises, ils ne les comprennent pas. Le mot «gaulois» dans le sens de grivois, de malicieux, ne saurait venir de là. Gaulois dans ce sens se disait encore gallois au XVP siècle; Panurge donnait «à repaistre à bons compagnons et bonnes et jeunes galloises», dit Rabelais lui-même, — et ce mot a évidemment pour racine la syllabe gai que nous retrouvons dans gala^ régal, galette, galant, galan-
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terie^ se rigoler, etc. Littré, dan? son Dictionnaire, ne fait aucune mt!ition de cette différence d'acception. Diez rattache ccite racine gol au vieux haut-allemand geil, dont le sens est analogue. Ch Nodier {Vaux de Vire d'Olivier Basselin, éd. de 1858) cherche à rapprocher cette famille dfî vocables du mot gallus, qui signifie coq. Ce rapprochement nous semble très forcé ; on peut trouver au coq les allures d'un fat et d'un fanfaron, mais il n'y a eu lui rien de jovial \ Ce qui ne saurait être douteux, c'est que le mot gaulois a deux racines, de même que le verbe louer, qui signifie : faire l'éloge, quand \\ vient de lavdare, et donner ou prendre en location, quand il vient de locare. Comme il y a dans le langage confusion constante entre les deux sens de notre adjectif, on nous excusera sans doute d'avoir jeté cette remarque en passant. Revenons à Rabelais.
' On peut aussi consulter sur cette question Olivier Basselin et les compagnons du Vau de Vire, par Armand Gasté. Caen, 1866.