IL EST CUKÉ ET MEDECIN
tel voyage? Où aurait-il surtout trouvé la somme nécessaire, lui qui n'avait au couvent que le prix de ses prédications, qu'il employait à acheter des livres? Il ne s'était probablement éloigné de Ligugé que parce que l'évêque n'avait pas d'emploi à lui offrir, et la cure de Sonday n'avait pu lui donner de bien brillantes recettes. Il est probable donc qu'au lieu de faire la promenade coûteuse et pécuniairement inutile qu'on lui prête, liabelais, médecin malgré lui, et voulant se rendre capable d'exercer les fonctions que le hasard des circonstances lui avait imposées, se rendit plus ou moins directement de sa petite cure à la ville dont la Faculté de médecine passait alors pour la première du monde.
Son apparition à la Faculté est très théâtrale chez ses derniers biographes. Nous citons encore M. Paul Lacroix :
On raconte que, le jour même de son arrivée à Montpellier il suivit la foule qui se portait à la Faculté de médecine pour entendre une thèse publique : ià, s'étaut mêlé aux auditeurs dans la grande salle, il ne s'occupa d'abord qu"à regarder les tableaux qui la décoraient; mais comme la discussion s'engageait sur la vertu des plantes et dos herbes, il prêta l'oreille et manifesta bientôt son mécontentement par une pantomime étrange qui attira l'attention de toute l'assemblée : il branlait la tête, haussait les épaules, roulait des yeux ardents, griu(;ait des dents, rongeait ses ongles, se frappait la poitrine. Le doyen lui envoya un appariteur, qui le pria d'entrer dans l'enceinte réservée aux docteurs et de prendre part à la discussion. Rabelais, dont l'air majestueux et la belle physionomie :naient commandé le respect aux membres de la Faculté, s'excusa d'émettre son avis en présence de tant d'illustres professeurs, lui qui n'était pas même bachelier en médecine. Après cet exorde plein de convenance et de modestie, il entra de plain-
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pied dans la discussion, et abordant une à une toutes les questions de botanique médicales qui avaient été posées, il les traita si éloquerament, si profondément, si ingénieusement, que la surprise et l'admiration des assistants éclatèrent avec transport et accompagnèrent Kabelais à la suite de cette thèse improvisée, qui remplaça pour lui celle du baccalauréat.
Le premier biographe qui a raconté cette scène est Antoine Leroy; son récit est beaucoitp plus simple, et bien que son admiration pour son héros ait pu lui faire grossir les faits, Rabelais n'a pas dans les Elogia JRahelœsiana ces allures de bouffon théâtral que M. Paul Lacroix lui attribue.
Le fait, dépouillé de ses exagérations et de sa mise en scène, est assez simple. Les épreuves des candidats étaient et sont encore publiques. Rabelais, qui songeait à se présenter, fut naturellement curieux d'assister à un examen ; c'était le jour oîi le candidat soutenait sa thèse, c'est-à-dire le jour où les assistants, avec l'autorisation du président, avaient le droit de lui adresser des questions et de lui faire des objections. Il s'agissait de botanique. Rabelais, qui se sentait sur son terrain, aura présenté des objections et fait des observations qui prouvaient chez lui une connaissance sérieuse de la. matièri' ; les examinateurs, charmés, lui auront fait des compliments; ils l'auront engagé à passer son examen lui-même et peut-être exempté de quelques formalités.
Réduit à ces proportions, le fait est très acceptable et il n'y a nulle raison de le rejeter. Ajoutons que les formalités furent remplies ; les registres de la Faculté de Montpellier portent l'inscription de Rabelais, comme candidat, sous la date du 1 7 septembre 1530 et, comme bachelier, sous celle du 1'' novembre de la même année.