‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 40 sur 147 · IL JOUE DANS UNE FAP.CE. S · texte numérisé non relu

IL JOUE DANS UNE FAP.CE. S

Les bacheliers étaient tenus de faire un certain nombre de leçons publiques. Rabelais se conforma à l'usage et fit, en 1531, à Montpellier, une suite de leçons sur les Aphorismcs d'Hippocrate et VArsiJcirva de Galien. Ou ajoute qu'il faisait ces leçons d'après lin manuscrit qu'il possédait, et qui lui servait à compléter et à corriger la version latine imprimée. tJne lettre de Tiraqueau nous apprend que ce n'est pas le premier auteur grec sur lequel Rabelais eût fait le même travail ; il avait corrigé de la même façon une traduction d'Hérodote. Cette version est restée inédite, mais une partie du travail sur Hippocrate a été publiée, comme nous le verrons tout à l'heure.

Ces savantes leçons sur la médecine et lanatomie n'empêchaient pas Rabelais de s'amuser avec les atais qu'il s'était faits à Montpellier. Nous avons sur les coutumes des membres de l'Université à cette époque de curieux renseignements dans un manuscrit conservé à l'académie de cette ville sous le titre Liber promiratoris stiidiosorum ^. Ce procurateur était élu par les étudiants, il servait d'intermédiaire entre eux et leurs professeurs , il tenait le compte des dépenses. Au premier rang de ces dépenses figuraient celles de banquets assez fréquents, auxquels les professeurs étaient invités. Le banquet des Rois était précédé d'une promenade carnavalesque à travers la ville, et de la représentation d'une sottie ou moralité dans un carrefour. Est-ce dans une de ces

* I] a été présenté une analyse de ce manuscrit à Tacadémie des Inscriptions et Belles Lettres dans les séances des 24 septembre et l'^'' octobre 1875.

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cérémonies que fut représentée une moralité dont Rabelais nous a conservé le souvenir et où il joua lui-même un rôle V Tout porte à le supposer. La plupart des acteurs associés à Rabelais sont inscrits, il est vrai, comme professeurs sur les registres de l'Université de Montpellier, mais on peut admettre, ou qu'ils étaient étudiants encore à cette époque, ou qu'étant professeurs, ils n'ont pas dédaigné de se mêler aux étudiants. La prédilection avec laquelle Rabelais analyse ce <patelinage>, fait penser qu'il en était probablement l'auteur.

Il s'agit, dit Carpalim (Pantagruel, liv. ni, chap- XXXIV), d'un mari qui avait épousé une femme muette. Le mari voulut qu'elle parlât. Elle parla par l'art du médecin et du chirurgien, qui lui coupèrent un encyliglotte [vulgairement «le filet»] qu'elle avait sous la langue. La parole recouvrée, elle parla tant et tant que son mari retourna au médecin demander un remède pour la faire taire. Le médecin n'en connaissait qu'un, c'était de rendre le mari sourd. Le remède est appliqué et réussit. La femme voyant que son mari ne l'entend pas et qu'elle parle eu vain devient enragée. Le médecin demande alors son salaire, le mari répond qu'il est sourd et n'entend pas sa demande. [11 y a ici une réminiscence de la farce de Pathelin.] Le médecin lui jette au dos, je ne sais quelle poudre, en vertu de laquelle il devient fou. Alors le mari fou et la femme enragée se réunissent contre le médecin et le chirurgien, qu'ils laissent à demi-morts. ^lolière s'est souvenu de cette scène dans le Médecin malgré lui (acte III, scène 6).

«Je n'ai jamais tant ri qu'à cette représentation, >

IL VA AUX ILES d'hYÈuES. 67

ajoute Carpalim. On ne connaît la pièce que par cette analyse.

Dans quelques-uns de ses ouvrages, Rabelais s'intitule <caloïer des îles d'Hvères, de ses chères îles d'Hyères>, comme il dit ailleurs Rien dans sa biographie ne donne Fexplicatiou de la dignité qu'il s'attribue. Il est probable que c est à quelques excursions agréables dans ces îles qu'il faut rapporter l'origine de ce surnom fantastique. Voici à cet égard la conjecture très-plausible de M. Eugène Xoel:

Il aimait à se promener en mer. Dans ces petits voyages, il farisait, lui aussi, ses découvertes. Mais un jour, avec (luelques amis, le voilà qui veut s'embarquer à la découverte des îles, comme il le disait eu riaut ; ils s'en vont intrépidement jusqu'aux îles d'Hyères.

Pour des élèves de Montpellier, ce voyage était un complément d'études ; ces îles sont, et étaient encore plus alors, renommées pour leurs plantes rniHlicinales. Je ne sais quelles plantes, ni quelles observations scientifiques Rabelais rapporta de cette navigation, mais le climat enchanteur de ces îles, la beauté de leurs sites, lui plurent tellement qu'il fit à ses compagnons la déclaration joyeuse qu'ils pouvaient à leur gré poursuivre le voyage et chercher, comme tant d'autres, quelque île dont ils se feraient rois ou empereurs; que, pour lui, il s'en tenait à ces belles Stœchades ; qu'à partir de cette heure et de son proprio motu, il s'en proclamait non le pape, ni l'empereur, ni le roi, mais bien le caloïer. Ses lettres à ses amis, désormais il les signera : F. Balelais, calloler des îles d'Hy'tres. Il conserva ir;ême ce titre en tête du Gargantua.

Aucun de ses bographes n'a dit un mot de cette promenade, mais (outre ce titre qu'il se donne) j'en trouve partout la trace dans sa Chronique. Il ne parle de ces îles qu'avec éloge, et toujours en disant : mes îles d'Hyeres, mes Stœchades. En parlerait-il avec cette émotion s'il ne les avait connues, s'il n; les avait aimées? Ce vcyage ne fait pour moi au':un

doute, fctmêmeje penserais volontiers qu'il visita d'autres fois encore ses chères îles. (P. 69, 70.)

Le titre de caloïer se donne aux religieux grecs de St. Basile; il équivaut à bon père^^ bon vieillard^

C'est évidemment aussi à cjt'e époque du séjour de Rabelais au bord de la mer que se rapporte une découverte érudite et gastronomique qui fut célébrée en vers latins et français par les poètes du temps. Un ami de Ilabelais, Rondelet — peutêtre le Rondibilis de Pantagruel — préparait en ce moment le grand travail sur les poissons qu'il publia plus tard, en 1554. En étudiant avec lui, Rabelais crut reconnaître, dans un petit poisson qu'il avait sous les yeux, u;ie espèce d'anchois, le garum des Latins, le v'^P^^'' 0^ 'l^?^'- des Grecs, qui servait à préparer une saumure fortement aromatisée pour saler les petits poissons. Après quelques essais, il parvint à retrouver la recette de cette saumure ; il en adressa un flacon à son ami Dolet à Lyon avec une épigramme latine. Dolet lui répondit par une autre épigramme, également en latin, dans laquelle Marot était engagé à célébrer ledit condiment :

Tuo ingenio, Rabelsesc, garum salsamentum, Jl^tate ab antiqua reductum est. Jam nostris, Marote, versibus celcbrotur animose, Quando palatum utrique nostruni tara belle Irritât et stomachum recréât tam odorato Sapore . . .

On ne sait si Marot, qui se trouvait à Lyon à cette époque et qui était aussi charmé que Dolet

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(î(triqne) de la découverte, se rendit à Tinvitatioii qui lui était faite, on ne trouve dans ses œuvres aucune épigramme sur le garum. Ce produit, par parenthèse, ne doit pas être confondu avec l'élixir de Garus qui se compose d'aloès, de myrrhe, de safran, de cannelle, de girofles et de muscades et porte le nom de son inventeur.

C'est à ce moment de la vie de Rabelais que la légende rabelaisienne place une scène bouffonne tout aussi invraisemblable que la plupart des autres.

A eu croire les Farticularitez de la vie de M. Màbelais, placées en tête de quelques éditions, le chancelier Duprat aurait voulu restreindre les privilèges de la Faculté de Montpellier : il se serait en outre opposé à la réouverture d'un collège dépendant de la Faculté, qui avait été fermé lors de la guerre entre Charles VIII et Louis XII d'uu côté et les rois d'Aragon de l'autre : le collège de Girone. Rabelais aurait été chargé de porter au chancelier Duprat les réclamiitions de la Faculté.

Ecoulons d'abord les Farticularitez :

(Rabelais) étant à Paris, et ne pouvant avoir accez près dudit sieur chancelier, il fit le fol, se revêtit d'une robe verte et d'une grande barbe grise, se promena long temps devant sa porte, qui estoit lors sur le quay des Augustins, et quantité de monde, mesme des domestiques dudit sieur chancelier, le pressant de dire quel il estoit, il leur dit qu'il estoit l'escorcheur de veaux, et que ceux qui voudroient estre les premiers escorchez se hastassent.

Le chancelier ayant entendu ce discoui's, commanda à ses gens de le faire entrer sur l'heure de son disner. Et estant entré. Rabelais luy fit une harangue si docte et si pleine d'authorité, qu'il le fit mettre à sa table, et disner avec luy, avec promesse de faire confirmer les privilèges de Montpellier, ce qui fut depuis exécuté.

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Ce récit passablement invraisemblable, a été encore enjolivé depuis... à Taide du Pantagruel. Voici comment M. Paul Lacroix raconte cette partie de la légende :

Cette réponse (je suis l'écorcheur de veaux) piqua la curiosité. Duprat voulut connaître ce qu'il venait faire à Paris ; mais quand un page vint annoncer à Rabelais le désir du chancelier, Rabelais lui parla en latin; le page alla chercher un gentilhomme qui comprenait le latin, Rabelais s'exprima en grec; un autre parut sachant le grec, Rabelais l'apostropha en espagnol ; puis en italien, puis en allemand, puis en anglais, puis en hébreu, [changeant de langue] à chaque nouvel interprète qui se présentait. Enfin Duprat donna ordre de l'introduire, et Rabelais, laissant de côté ces langues étrangères, qui avaient si fort embarrassé les truchements, commença en français une harangue, adroitement préparée, dans laquelle il exposait les motifs de sa mission.

Dans le roman de Rabelais (liv. II, chap. IX) Panurge en se présentant à Pantagruel, lui parle treize langues avant de se décider à employer l'idiome français, «qui est son langage maternel». M. Paul Lacroix voit dans ce récit du roman un souvenir de ce que Rabelais a fait lui-même. C'est évidemment le contraire qui est vrai ; on a transporté dans la vie de Rabelais une des scènes de son roman, et cela postérieurement à la publication des Particularités, qui n'en disent rien

Par malheur, les historiens de la Faculté de Montpellier ont prouvé que les privilèges de la susdite Faculté ne furent jamais menacés et que, par conséquent, toute cette histoire n'est qu'un conte emprunté primitivement à l'histoire de quelque bouffon.

LA BOBE DE UABELAIS. 71

Pour appuyer la réalité du voyage de Rabelais à Paris, on a invoqué une coutume qui a été longtemps observée à la Faculté de Montpellier. On avait conservé la robe dont Rabelais était revêtu le jour de son examen, et ])ar honneur, on la faisait endosser à chaque candidat ; on ajoute même que les lettres F. R. C. (Franciscus Bahelœsus Chinonensis) étaient brodées sur le collet. Ce détail est douteux, mais le fait de la robe conservée et revêtue par chaque candidat n'est pas contesté. Cet usage existait encore au XVIIP siècle.

Seulement il avait fallu s'ingénier pour conserver cette robe, dont chaque candidat tâchait de s'attribuer un morceau. Il y a au château de la Wartbourg près d'Eisenach, un appartement où Luther se cacha quelque temps, après avoir été mis au ban de l'empire. Ce fût là qu'il traduisit la Bible en allemand; niais le diable venait quelquefois le tenter. Un jour, dans son impatience le réformateur lui jeta son encrier à la tête; il en résulta une grande tache noire sur le mur. Cette tache, on n'a eu garde de la faire disparaître, et jusqu'à présent on la montre curieusement aux voyageurs. Le temps, a défaut des hommes, aurait dû l'eifacer, il n'en est rien, elle est toujours aussi fraîche et aussi noire. J'en fis un jour l'observation à ceux qui me la montraient. — Oh, monsieur, me dit-ou, nous la renouvelons de temps en temps. Il en était de même de la robe de Rabelais. On prétend même (voir les Rabelais de Huet) que les lettres F. R. C. signifiaient François Rauchin, chancelier de l'académie de MontpelUer, qui les y

aurait fait broder en 1612. Quoi qu'il en soit, la robe a existé, et l'on en emportait des morceaux en souvenir de Kabelais. Mais cela ne prouve nullement que Kabelais eût été chargé d'une mission au nom de la Faculté, ni même qu'il lui eût rendu un service spécial. La célébrité acquise par lui plus tard, suffit bien à expliquer le culte des candidats pour cette relique dun grand homme, sans qu'on soit obligé de faire intervenir une autre cause.

Dans les leçons qu'il faisait à la Faculté de Montpellier, Kabelais, avons-nous dit, expliquait les Apliorismes d'Hippocrate et VArs parvade Galien, en y ajoutant des observations ; il songea à faire protiter le public de ce travail et se rendit à Lyon, en 1532, pour le faire imprimer. L'ouvrage parut sous ce titre : Hippocratis et Gdleni lïbri aliquot, etc. C'est un manuel à l'usage des étudiants, contenant les traités les plus importants des deux célèbres médecins avec des notes et des éclaircissements. On en fit une seconde édition une dizaine d'années plus tard- Ce livre cependant ne paraît pas avoir obtenu un grand succès. Kabelais le fit précéder d une dédicace latine à son premier protecteur Gcïlefroy d'Estissac, évêque de Maillezais, et d'une épigraphe latine, où l'on reconnaît la tournure demi-emphatique demi-plaisante qui régnera dans ses prologues :

Hic medicit? fons exundantissimus artis Hinc, mage ni sapiat pigra lacuna, bibe.

Venez boire ! de l'art qni conserve la vie, Voici la source pure; arrière l'eau croupie !

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