IL PUBLIE LE «QUART LIVRE
livres coriompuz, dépravez, et pervertiz en plusieurs endroictz . Auroient dadvantaige imprimé plusieurs aultres livres scandaleux ou nom dudict suppliant, à son grand desplaisir, préindice et ignominie, par lui totalement desadvouez comme fauU et supposez: lesquelz il desireroit souz nostre bon plaisir et volonté supprimer. Ensemble les aultres siens advouez mais dépravez et desguisez. comme dict est, revoir et corriger et de nouveau reimprimer. Pareillement mettre en lumière et vente la suite des Faictz et Dictz béroicciues de Panta-^ruel Nous humblement requérant sur ce luy octroyer nos lettres à ce nécessaires et convenables. Pource est-il que Nous encUnans Ubéralement a la supplication et requeste dudict M François Kabelais exposant, et desirans le bien et favorablement traicter en cest endi-oict : a iceluy pour ces causes et aultres bonnes considérations à ce Nous mouvans, avons permis, accordé et octroyé, et de nostre certame science, pleine puissance et auctorité royale, permettons, accordons, octroyons par ces présentes, qu'il puisse et luy soit loisible par telz imprimeurs qu'il advisera, faire imprimer et de nouveau mettre et exposer en vente tous et chascun lesdictz livres et suite de Pantagruel par luy composez et entreprms tant ceulx qui ont ja esté imprimez, qui seront pour ce^t effet par luv reveuz et corrigez, que aussy ceulx qu il délibère de nouvel" mettre en lumière. Pareillement supprimer ceulx qui faulsement luy sont attribuez....
Incomplètement rassuré par cette protection royale, Rabelais en invoqua encore une autre ; il dédia son livre au cardinal de ChâtiUon, comme nous l'avons dit. Ce double paratonnerre fut impuissant. A peine le « quart livre > était-il en vente que la Faculté théologique porta plainte, et, malgré le privilège du roi, le parlement manda l'éditeur a sa barre et lui défendit provisoirement de vendre 1 ouvrage, qu'il déféra au conseil d'état, en sollicitant un nouvel examen.
La vente finit par être autorisée cependant, mais
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entre la défense provisoire et l'autorisation de vente, il se passa un fait notable, que M. I\atliery a signalé le premier.
Rabelais était titulaire de deux cures, l'une au Jambet, diocèse du Mans, où il se faisait remplacer, et l'autre à Meudon, diocèse de Paris, où il officiait lui-même. Il résigna ces deux cures le 9 février 1552, quinze jours avant la permission accordée par le parlement de mettre le livre en vente. Les deux actes de résignation sont identiques et passés devant les mêmes témoins. M. Eathery suppose — et avec toute raison, ce semble — qu'avant de permettre la vente du livre, on exigea de Rabelais la renonciation à ces deux cures.
Ainsi, quand le IV^ livre de Pantagruel fut mis en vente, Rabelais n'était plus curé à Meudon. Il avait été pourvu de celte cure en 1550, il ne l'avait donc occupée que deux années.
Mais en remplit-il en effet les fonctions? L'évêque de Paris s'étant rendu un jour en visite pastorale à Meudon, n'y trouva pas Rabelais; cela prouve que le curé s'absentait quelquefois — mais non pas qu'il ne demeurât pas habituellement à Meudon. Les contemporains, au contraire sont unanimes à nous montrer le zèle avec lequel l'auteur de Pantagruel s'acquittait de tous les détails de sa charge. Antoine Leroy, qui n'était séparé de lui que par une génération et qui a recueilli minutieusement et religieusement le témoignage des gens du peuple qui avaient connu Rabelais, nous fournit sur ce point des détails circonstanciés. Il prêchait le dimanche, faisait le catéchisme et apprenait lui-nême à lire aux petits enfants ; il enseignait aussi le plain-chant
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à ses clercs. Aucune femme n'était admise chez lui, mais il se plaisait à réunir des amis, de doctes amis; il aimait aussi à faire accueil aux visiteurs, témoiu ce dicton, qui se répétait encore un siècle après, au dire d'un biographe :
« Allons à Meudon ; nous y verrons le château, la terrasse, les grottes et M. le curé, l'homme du monde le plus revenant en figure, de la plus belle humeur, qui reçoit le mieux ses amis et tous les honnêtes gens, et du meilleur entretien.
On vit quelque temps sur la porte du presbytère de Meudon un buste assez grossier de Rabelais avec cette inscription : (c'est l'écrivain qui parle).
Cordiger et medicus, dein Rector, et intus obivi Si nomen quseris, te mea scripta docent.
Cette inscription suppos?» que Rabelais mourut à Meudon, mais il y a lieu de croire que l'auteur de l'inscription s'est trompé. D'abord la tradition locale est muette sur le fait; puis en 1553, date probable de sa mort, Rabelais avait résigné ses fonctions depuis plus d'un an. Avait-il été nommé curé de St-Paul, comme le croit l'abbé de Marsy ^ sur le témoignage d'un chanoine de St-Maur, qui donnait le fait comme une tradition constante dans son chapitre ? Etait-il un simple prêtre habitué de l'éghse ? on ne sait. Ce qui paraît certain, c'est qu'il mourut à Paris, rue des Jardins, paroisse St-Paul, et qu'il fut enterré dans le cimetière de cette paroisse, au pied d'un grand arbre qui a longtemps conservé son nom, et qui fut détruit entre 1647 et 1662. Antoine Leroy prétend que Rabelais vécut jusqu'en 1559 ;
1 Le Eabelais moderne, I, p. Ixiij.
130 BIOGRAPHIE DE KABELAIS,
mais plusieurs indices, que M. Rathery a pris le soin de recueillir, nous prouvent que cette date est inacceptable.
La légende, qui s'est attachée à quelques parties de la vie de Rabelais, s'est aussi attachée à sa mort. Ainsi l'on a dit qu'il avait voulu mourir dans un froc ou domino de bénédictin, à cause de cette parole du psalmiste : Beati qui moriunfur in Domino. Il aurait dit au prêtre qui lui présentait l'hostie : « Je crois voir mon Dieu tel qu'il entra à Jérusalem triomphant et porté sur un âne». Il aurait fait ce testament burlesque : « Je n'ai rien, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres. > Il aurait répondu à un page du cardinal du Bellay ou du cardinal de Lorraine, qui venait s'informer de sa santé : < Je vais quérir un grand peut-être. Monseigneur est au nid de la pie, dis-lui qu'il s'y tienne ; pour toi, tu ne seras jamais qu'un fou. > Puis il aurait expiré en disant : " Tirez le rideau, la farce est jouée. >
Rien, dans les contemporains, n'autorise ces récits. Plusieurs même nous disent que Rabelais se repentit et fit une fin édifiante ^ Le testament burlesque se trouve déjà dans Erasme, mort longtemps auparavant. Les derniers mots attribués à Rabelais sont empruntés au récit de la mort d'Auguste, etc. Tout cela fait partie de la légende rabelaisienne.
Cette légende commence peu de temps après la mort de l'auteur. Ceux qui ont le plus contribué à faire verser la tradition de ce côté sont les poètes de la Pléiade, et surtout Ronsard et Joachim du Bellay.
1 Antoine Duverdier, Prosographie, in^", 1573.