‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 51 sur 147 · J. DU BELLAY ET KOKSARD · texte numérisé non relu

J. DU BELLAY ET KOKSARD

Eabelais et Joachim du Bellay, étaient à Rome en même temps; ils devaient se voir tous les jours puisque tous deux demeuraient chez le cardinal, mais leurs préoccupations ne se ressemblaient guère . Rabelais étudie les antiquités, la botanique, les langues ; il observe les hommes et les institutions; il imagine des fêtes, construit des machines, fait des bons mots, rit et s'amuse.

Joachim, au contraire, jette sur le monde un regard mélancolique: il pense aux ruines, comme Chateaubriand ; il a, comme lui, ie mal du pays ; il s'attendrit sur ce qui est loin dans l'espace et dans le temps ; l'un agit, l'autre rêve,

Rabelais nous a dit ce qu'il a fait à Rome. J. du Bellay, de son côté, nous dépeint ses impressions dans une série de sonnets. Nous en reproduisons un, qui donnera la note :

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un long voyage, Ou comme cestuy-là qui conquist la Toison, Et puis est retourné, plein d'usage et raison. Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand revoiray-je, hélas ! de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Revoiray-je le clos de ma pauvre maison Qui m'est une province et beaucoup davantage ?

Plus me plaist le séjour qu'ont basti mes ayeux. Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine :

Plus mon Loyre gaulois, que le Tibre latin, Plus mon petit Lyre que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la douceur angevine.

Ces vers sont charmants, et Rabelais eût été in-

capable d'en faire de tels, mais ils relèvent d'une inspiration opposée à la sienne, et qui devait lui être antipathique.

Rabelais et Joachim du Bellay s'étaient rencontrés à Rome et s'étaient déplu ; ils se rencontrèrent de nouveau à Meudon et se déplurent davantage. Ronsard, le chef de l'école poétique oii J. du Bellay n'occupait que le second rang, était voisin de Rabelais. On lui avait donné pour logement une tour isolée qui dépend du château de Meudon et qu'on appelait encore naguère Tour de Ronsard. L'auteur de Pantagruel et celui de la Franciade se voyaient souvent, et l'opposition était encore plus vive entre eux qu'entre Rabelais et J. du Bellay. Ronsard conseillait l'emploi de mots empruntés au latin et Rabelais s'en moquait. Ronsard mettait toute sa gloire à bien tourner une période poétique, et Rabelais voyait là un véritable enfilage de mots. L'un cherchait avant tout l'élégance et la distinction, l'autre ne reculait pas devant la vulgarité piquante.

L'opposition entre les personnages n'était pas moindre que l'opposition entre les idées. Ronsard était maigre et grave, Rabelais était gros et rieur; Ronsard était souvent négligé dans sa toilette et Rabelais le raillait de cette négligence. Rabelais était revêtu d'un emploi honorable. Ronsard était traité en subalterne ; l'auteur de Pantagruel était fêté, choyé, recherché, et l'on abandonnait volontier Ronsard à ses travaux poétiques; or le poète a beau dire : Odi profanum vulgus et arceo , et se renfermer dans la tour d'ivoire, comme ce pauvre Vigny de mélancolique mémoire , le fait est que le poète a besoin de la foule, et quand, elle

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