ÉPITAPHES SATIRIQUES
lui fait défaut, il eu meurt, comme Vigny en est mort.
xvn.
Ronsard était donc jaloux de Rabelais, et J. du Bellay aussi ; vivant, ils ne se jouèrent pas à l'attaquer ; mais, à peine mort, ils se jetèrent sur son cadavre, et lui firent à l'envi des épitaphes injurieuses, en latin et en français.
J. du Bellay s'adjugea le latin, et fit deux épitaphes, une dans laquelle il appelle Rabelais, le docteur Pampliage ou Avale-tout, l'autre oii il le désigne sous le nom d'Œnophile ou ami du vin. La première commence ainsi :
Hoc tuniulo tumulus tegitur. Miraris ? at ipse Plus etiam audito nomine credideris, etc.
En voici la traduction :
Dans ce tombeau gît un tombeau. Cela t'étonne ? Tu comprendras quand tu auras appris mon nom.
Je suis Pamphagus, accablé ici sous la masse écrasante d'un ventre démesuré (sesquipedalis venter).
Le Sommeil, la Gloutonnerie, Baccbus, Vénus et le Jeu ont été mes seules divinités tant que j'ai vécu.
Qui ignore le reste ? J'exerçais l'art de guérir ; mais l'art de faire rire était mon seul souci.
Ainsi, ne répands pas de larmes, voyageur, ris si tu veux être agréable à mes mânes.
La seconde épitaphe n'est pas beaucoup plus méchante. C'est un récit:
Consulit Œnophilus vatem et sua fata requirit ; £st ab acquis, dixit, mors metuenda tibi, etc. Boivin va consulter un devin sur le sort qui lui est réservé. Tu mourras par l'eau, lui répondit le devin.
Depuis lors Boivin fuit les Heuves et les étangs, les fontaines et les lacs ; il a peur même de leur ombre.
134 BIOGRAPHIE DE BABELAIS.
Mais en vain nuit et jour il boit le Falerne pur, et regarde l'eau comme un cruel poison,
Le devin n'avait que trop raison : ce n'est pas un torrent rapide, mais c'est l'hydropisie qui a emporté Boivin.
Il y a une certaine élégance dans les vers de J. du Bellay. Il n y a que de la grossièreté dans ceux de Ronsard. Il avait été piqué plus au vif. Ses vers ont pour titre: ÈpitapJie d'un biberon. En voici quelques bribes:
Si d'un mort qui pourry repose Nature engendre quelque chose, ....
Une vigne prendra naissance De l'estomac et de la panse Du bon biberon qui beuvoit Toujours cependant qu'il rivoit . . .
Jamais le soleil ne l'a veu
Tant fust il matin qu'il n'eust beu,
Et jamais au soir la nuit noire
Tant feust tard ne l'a veu sans boire ....
Le galant buvoit nuit et jour ....
Mais quand l'ardente canicule Ramenoit la saison qui brusle, Demi-nus se troussoit les bras.
Et se couchait tout plat à bas Sur la jonchée entre les tasses, Et parmi des escuelles grasses Sans nulle honte se touillant* Alloit dans le vin barbouillant Comme une grenouille en la fange.
Pour qu'on ne se trompe pas sur son intention,
1 En citant ce passage plusieurs auteurs, notamment M. Lenient {La satire en France au XVI" siècle) écrivent «se roulant». C'est une faute : se touiller, signifie «se salir». Ce mot est d'usage ordinaire dans le patois bas-normand. «Qui de rien ne manie, de rien ne se touille» (qui ne touche à rien, ne se saht pas), dit un proverbe de ce pays, fréquemment cité.
ÉPITAPHKS SATIRIQUES.
Ronsard rappelle les ouvrages de Rabelais, y compris la Chronique Gargantuine.
Il chantoit la pfrande massue
Et la jument de Gargautue,
Le grand Panurge et le pays
Des Papimanes ébaliis,
Leiu-s lois, leurs façons, leurs demeures,
Et frère Jean des Entommeures
Et d'Epistémon les combats
0 toy, quiconque sois, qui passes.
Sur sa fosse répands des tasses, Répands du bril et des flacons, Des cervelas et des jambons . . . • Il les aime mieux que les lys, Tant soient-ils fraischement cueillis.
Ronsard a voulu faire des vers méchants ; il n'a fait que de méchants vers.
Les autres poètes furent plus bienveillants. Cependant aucune des épitaphes qu'on fit alors à Rabelais n'est digne de lui. Voici la moins mauvaise, elle est de Baïf, l'élégant traducteur d'Anacréon.
0 Pluton, Rabelais reçoy Afin que toi qui es le roy De ceux qui ne rient jamais, Tu aies un rieur désormais.
Celle que lui a composée Jacques Tahureau fait allusion à Tinsouciance qu'on lui prête à ses dernières moments :
Ce docte né, Rabelais, qui piquoit Les plus piquans, dort sous la lame (tombe) ici ■■, Et de ceux mesme en mourant se moquoit. Qui de sa mort prenoient quelque soucy.
Tahureau ne survécut que deux ans à Rabelais.
Ainsi la tradition qui montre Rabelais attendant la mort avec une grande insouciance remonte à l'époque même de l'événement.
Une très belle, mais très longue épitaphe latine de Rabelais est signalée par M. Rathery; elle se trouve à la fin d'un livre assez rare : Hippocratis Aphorismorum Faraphrasis poetica^ Paris, 1587, par Pierre Boulenger, médecin poitevin, qui avait connu personnellement l'auteur de Pantagruel. Nous copions la traduction abrégée qu'en donne M. Rathery :
Sous cette pierre est couché le premier des diseurs de bagatelles. Il sera une énigme pour la postérité, car quiconque a vécu de son temps savait à quoi s'en tenir sur ce railleur connu de tous et aimé de tous. Peut-être vOudra-t-on voir en lui un bouftbn, un farceur qui débitait des bons mots pour attraper de bons repas. Non, non, ce ne fut point un bouffon, ni un charlatan de place publique, mais un homme qui, grâce à la pénétration de son esprit d'élite, saisissait le côté ridicule des choses humaines . . un autre Démocrite qui se riait des vaines terreurs, des espérances, non moins vaines, du vulgaire et des grands de la terre, ainsi que des labeurs anxieux qui remplissent cette courte vie.
Et pourtant on n'aurait su trouver un homme plus savant que lui, alors que, laissant la raillerie, il lui plaisait d'aborder les choses sérieuses, Sans affecter l'air rébarbatif d'un docteur, il en avait au besoin la solidité. S'agissait-il de résoudre les questions les plus difficiles, vous eussiez dit que la nature avait ouvert pour lui seul son sein mystérieux. Tout ce qu'ont produit la Grèce et l'Italie lui était familier, et ses discours éloquents frappaient d'admiration tous ceux qui n'avaient pas deviné le savant sous ses mordantes railleries et ses ironies magistrales, etc , etc.
Achevons l'histoire du roman de Rabelais.