‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 58 sur 147 · Gargantua, 1" livre · texte numérisé non relu

Gargantua, 1" livre

Les Chroniques admirables ont dû être publiées entre le second et le troisième ouvrage et ne sont pas de Rabelais.

Ces écrits n'ayant été analysés jusqu'ici que très

^ Voir les Recherches hihliographiques et critiques s>ir les éditions originales des cinq livre;^ du rnmnv satirique de Eabdais, par Jacq.-Ch. Brunet, in 8", Paris, Potier, 18:>2.

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imparfaitement, nous croyons qu'on sera bien aise d'en trouver ici un extrait fidèle.

Les Grandes Chroniques se rattachent à la vaste série des romans celto-bretons. Le protagoniste est le célèbre Merlin l'enchanteur dont les Frophéties, recueillies par Geoffroy de Monmouth, ont été si souvent reproduites au moyen âge et jouissaient d'une pleine autorité au temps de Rabelais. Cest là (juau siècle précédent on avait cherché une preuve de la mission de Jeanne d'Arc: «Une femme (Isabeau de Bavière ) a perdu la France, une femme la sauvera. > Dans les romans du XIIP siècle, Merlin, après maints services rendus au roi Artus, se laisse charmer par la beauté de Viviane, qui pour le garder à jamais auprès d'elle, l'enchante sous un buisson d'aubépine, où il rend encore des oracles, mais d'où il ne peut plus sortir. Le savant, selon l'interprétation moderne, s'est laissé charmer par la contemplation de la nature et ne peut plus s'en arracher. Il y avait chez Rabelais un côté mystique, que nous verrons percer dans ses derniers écrits, mais il était encore loin de là à l'époque où parurent les Chroniques, et il a négligé le Merlin enchanté et contemplatenr pour le Merlin enchanteur et agissant.

Le célèbre magicien avait déjà fabriqué pour le roi Artus un navire m*^rveilleux, qui voguait avec autant de facilité sur terre que sur mer ; mais cette invention lui était inutile pour la guerre qui le menaçait. Les Gots et les Magots allaient fondre sur lui et il fallait, pour leur résister, un moyen ex-

traordinaire. Le moyen auquel Merlin eut recours n'était pas le plus expéditif, il faut le reconnaître, et les Gots et Magots eurent tout le temps de ruiner le pays avant qu'il pût être mis en œuvre.

Le savant se rend sur une montagne avec une fiole du sang de Lancelot du Lac, recueilli a la suite d'un tournoi où le chevalier avait été blessé, et quelques rognures des ongles de la reine Genièvre, femme du roi xlrtus et intime amie du susdit Lancelot. Puis, par la force de son art, il fabrique une enclume d'acier de la hauteur d'une tour, garnie de trois marteaux, battant avec un bruit de tonnerre. Il se fait apporter alors deux os enlevés à deux baleines de différent sexe ; il arrose le premier du sang de la fiole et le place sous les marteaux, qui le réduisent en poudre ; il eu fait autant du second, auquel il ajoute les rognures des ongles de la reine Genièvre. De la première de ces poudres, il se forme peu à peu un géant de forme humaine, de la grosseur d'une baleine, mais bien proportionné; la seconde se transforme de même, par degrés, en une femme de taille analogue.

Cette formation ne fut complète qu'au bout de neuf jours. Le géant fut terminé le premier, mais le magicien le fit dormir jusqu'à ce que la femme fût au même point, et il employa ce temps à fabriquer une jument propre à servir de monture au couple géant. Cette fois il se contenta des ossements d'un cheval gisant dans la campagne; il les mit sur son enclume, les marteaux battirent et un moment après, on vit les os remplacés par une jument digne de ses futurs cavaliers ; il l'envoya paître dans les champs et rompit l'enchantement

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Le géant et sa compagne s'éveillèrent et. s'entreregaidèrent. — Que fais-tu là, Galiemelle? dit l'homme à la femme. — Je t'attends, Grandgousier. — Merlin ne put sempêcber de rire des noms qu'ils s'étaient donnés et leur ordonna de lesgarder ; il les envoya ensuite chercher la jument ;. ils s'attardèrent en chemin, et à leur retour, Merlin leur dit qu'ils auraient un fils quils devraient conduire en Angleterre quand il aurait sept ans. — Mais nous ne saurons pas le chemin. — Montez sur la jument que je vous ai donnée, tournezlui la tête vers l'occident, elle vous conduira. — Et comment trouverons -nous des vivres ? Il y a des gens qui achètent tous les blés aux cultivateurs; ils les enferment dans leurs greniers, ])uis s'entendent avec les boulangers qui forment une corporation, de manière que les pauvres gens ne peuvent se procurer de vivres ou les paient excessivement cher. S'ils réclament, on ne les écoute pas, parce que, ceux auxquels ils adressent leurs réclamations sont eux-mêmes les fournisseurs des marchands et intéressés à l'élévation du prix.

[On voit que le fameux pacte de famine qui fit tant de bruit au XYIIP siècle et dans lequel Louis XV était lui-même intéressé, existait déjà au XVP.]

Merlin tiouva l'observation fondée, il provoqua, une réforme dans le commerce des grains, et fit pendre quelques-uns des accapareurs ; puis il quitta ses protégés après leur avoir laissé ses instructions. Ils pleurèrent tellement que, de leurs larmes, il se forma une fontaine où l'on peut faire cuire des œufs depuis la veille de Noël jusqu'au jour des. Rois. Cette fontaine a encore uue autre vertu :

neuf jours devant la St-Jean, il en sort un coq et une poule qui pondent des œufs gros comme des boisseaux; ces œufs rejetés dans ses eaux, deviennent des poulatrices, oiseaux merveilleux qui courent comme des autruches ou volent comme des canards, en portant des cavaliers sur leur dos.

Gargantua et Gallemelle s'ennuyaient très fort en Tabsence de Merlin. Pour se distraire, Grangousier s'en alla un jour à la chasse. Quand il revint chargé de gibier, sa femme lui avait donné un beau géant, que son père salua du nom de Gargantua, «d'un verbe grec qui vaut autant à dire : Tu as un beau fils.» L'auteur se plaît à ces étymologies fantastiques, qui rappellent celles qu'on trouve çà et là dans les traductions de la Bible.

Quand il fut âgé de sept ans, on songea à le conduire en Angleterre, et l'on se mit en marche sur la jument. Gargantua armé d'une hoiissine, ouvre la marche. On se rend à Rome et de là on passe en Allemagne, puis en Suisse, en Lorraine et dans la grande Champagne, oii la jument fait un exploit qui se trouve dans le Gargantua presque mot pour mot. Le lieu de la scène seul est changé.

En courant après la jument, Gargantua se blessa à l'œil et au pied ; il se trouva fatigué et s'assoupit. Il dormit deux mois. La terre s'afifai^sa de soixante coudées sous son corps ; des brebis passèrent un jour sur lui ; dans son sommeil , il les prit pour des insectes parasites et en écrasa un certain nombre du doigt. Le berger crut qu'il y avait là un loup et courut pour sauver le reste de son troupeau , le géant dormait la bouche ouverte, le berger en courant tomba dans ce précipice bé-

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ant et se crut perdu, mais il trouva un asile entre les dents du géant et plus tard sortit sain et sauf de cet abime. Cette aventure reparaîtra ampliiiée dans Fantagruel.

Arrivés sur les limites de la Normandie et de la Petite-Bretagne, au bord de la mer, les voyageurs demandèrent le chemin pour aller en Grande-Bretagne, on leur dit qu'il fallait traverser la Manche, ils s'arrêtèrent alors pour délibérer. Gargantua et Gallemelle avaient, pour montrer leur force, détaché des Alpes deux énormes rochers, qu'ils manœuvraient sans peine. Us les déposèrent un moment, et déchargèrent aussi la jument d'une partie des vivres qu'elle portait. Les Bretons du voisinage se glissèrent derrière les rochers, et trouvant les provisions de bonne prise, ils dévalisèrent sans bruit nos géants. Grandgousier s'en aperçut , il entra dans une furieuse colère et menaça de maoger toutes les vaches du pays et de tarir ainsi la source du beurre de Bretagne. Les habitants effrayés demandèrent pardon et otïrirent deux mille de leurs vaches en dédommagement. Le pardon fut accordé, mais pour ôter aux Bretons les moyens de se glisser inaperçus dans le camp, Grandgousier et Gallemelle jetèrent leurs rochers dans la mer. Ils y sont encore. L'un est le mont St-Michel-en-mer où l'on va à pied pendant les grandes marées. On a bâti dessus un château fort, une église, un monastère longtemps floiissant, qui a été remplace depuis le commencement de ce siècle par un pénitencier. Il y a un hameau de pécheurs au pied du rocher. Le bloc porté par Gallemelle était plus petit, elle le jeta à quelque distance du mont St-Michel, c'est

aujourd'hui le inoiit Tombelaine . qui a été aussi une forteresse pendant le moyen âge. Cette explication des curioFités naturelles par les aventures de personnages fantastiques reparaît souvent dans Gargantua et dans le premier livre de Pantagruel. Virgile, du reste, en fournit de nombreux exemples dans VEnélde.

La soumission des Bretons ne suffit pas à Grand gousier, il lui prit fantaisie d'aller à Rennes, et de prendre la grosse horloge de la ville pour la suspendre à l'oreille de son fils Gargantua, qu'il craignait de perdre dans les marais qui sont entre St- Michel et Dol Ce joujou amusa beaucoup Gargantua, mais les Bretons désolés d'être privés de leur trésor, vinrent le réclamer avec tant d'instance que Grand gousier le leur rendit. Ce fut un des derniers actes de sa vie. Les deux époux eurent si chaud que la fièvre les prit et ils moururent faute de rafraîchissements intérieurs.

Gargantua est au désespoir ; il se console pourtant peu à peu, il va à Paris, et c'est alors qu'il lui arrive cette aventure des cloches que nous retrouverons détaillée dans Gargantua En retirant de sa poche les cloches qu'il y avait serrées, il en fit tomber un pauvre diable d'Auvergnat — les Chroniques admiraUes disent un Haut-Normand — que le géant avait ramassé un jour, dans la pensée de le manger plus tard. Ce personnage devint tailleur dans le premier roman, imprimeur dans le second. Ce détail repar;i1tra perfectionné dans Gargantua^ sous la forme de pèlerins mangés péle-raéle avec des feuilles de laitue.

Gargantua retourne au bord de la mer, et là il ren-

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contre un inconnu qui lui apprend que Grandgousier a été enterré sous le mont St-Michel, et Gallemelle sous le mont Tombelaine. — Est-ce vous qui avez nom Merlin? demande le géant. Dans ce cas, je suis tout à vous ; prenez pitié du pauvre orphelin. Merlin lui dit qu'il faut aller en Angleterre, mais la juuieut s'effraie à la vue des vagues de la marée montante et s'enfuit en renâclant. «Laisse-la courir, tu la retrouveras en Flandre, luidit Merlin. C'est d'elle que naîtront les belles juments de Flandre. > — Et les bons chevaux bretons, ajoutent les Chroniques admirables. Ce dernier livre fait ensuite voyager Gargantua à Angers, où il combat contre un géant qu'il transforme en rocher à écho; les Grandes Chroniques le font partir immédiatement pour l'Angleterre sur une nuée, que fait paraître Merlin,

Il était temps pour eux d'arriver. Le roi Artus venait de perdre deux grandes batailles contre les Gots et les Magots et il se trouvait dans le plus grand embarras, car ces Magots étaient de terribles gens. Il en avait fait un prisonnier et il tremblait rien qu'à le voir. Averti par Merlin, Artus vient au devant de Gargantua, qui se met à son service. Il lui parle de son fameux Magot. — Gargantua se le fait amener. — Voulez-vous qu'il ne vous fasse plus trembler ? dit-il au roi. — Faites ce que vous voudrez, répond Artus. Le géant saisit le prisonnier par le collet et le jeta en l'air si haut, si haut qu'on le perdit de vue. Quand il retomba, il était aussi froissé que si la grosse Tour du Louvre fût tombée sur lui.

]îtlerlin fabriqua à Gargantua une massue — celle

dont parle Ronsard — si grosse qu'il fallut l'apporter sur une charrette, dit une des Chroniques, sur un navire, dit Fautre. Gargantua jura alors de ne boire iii manger qu'il n'eût exterminé tout ce qu'il y avait de Gots et de Magots. Il tint parole, il se jeta au milieu de l'armée, jouant de la massue à droite et à gauche, si bien que l'armée d'Artus venue pour l'appuyer, n'eut à faire que le pillage.

Il y eut à la suite de cette victoire de grandes réjouissances à Londres et des feux de joie par tout le royaume. Le roi offrit alors à son sauveur un repas du genre de ceux qui tigurent plus d'une fois dans Gargantua. On servit pour entrées les jambons de cinq cents pourceaux salés, sans les andouilles et boudins; il y avait «dans le potage» la chair de trois cents lièvres; on servit quatre cents pains pesant, chacun, cinquante livres et deux onces, et la chair de deux cents bœufs gras ; il y avait aussi quatre «puissants hommes > qui à chaque morceau que mangeait Gargantua, lui jetaient, chacun, une grande «pellée de moutarde en la gorge. > Oii lui servit pour dessert une tonne de pommes cuites, et il but six pipes de cidre et sept à huit tonneaux de godaille {good aie}-

Le roi fait faire à Gargantua un habillement complet, chemise comprise — ces détails se retrouveront dans le roman définitif: — pour la chemise b02 aunes V^ de toile ; pour le pourpoint, lO.j aunes 'Z* de satin carmuisi et jaune; plus 32 aunes et un demi quart pour la bordure, 200 aunes et V^ d'écarlatc pour les chausses, etc., etc. Ces mesures sont encore amplitiées dans les Chroniques Admirables; ainsi pour le pourpoint, il y a 700 aunes de

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satin jaune et bleu, 437 aunes \'4 de satin moitié vert, moitié bleu, etc., etc.

Gargantua fut lier comme un paon qui fait la roue qu;^nd il se vit dans ce costume; il mit ses deux mains dans ses poches, et se dressant «ur ses jambes : «11 fait bon, dit-il, suivre le conseil d'un prudent et sage homme, tel que Merlin», et Merlin ayant paru sur ces entrefaites, il s'avance vers lui et jui dit qu'il est au comble de la joie et que jamais homme au monde n'a été aussi heureux que lui.

Cependant il n'avait pas de gibecière et il en voulait une. Il imagina de la demander en peau de loup, il fallut bien le satisfaire- On se mit à faire la chasse aux loups et tout alla si bien qu'en trois jours et trois nuits, on recueillit assez de peaux de loups pour doubler la gibecière; mais depuis lors on n'a plus revu de loups dans le pays, excepté aux jambes des habitants, sous forme d'ulcères.

Le roi Artus eut bientôt une nouvelle guerre à soutenir contre Ips Hollandais et les Irlandais, qui refusaient d'acquitter le tribut auquel ils avaient été soumis. Il fallait traverser la mer. Merlin fait entrer Gargantua et l'armée dans une nuée; une heure après, tout le monde est en 'Irlande Gargantua s'approche de la ville de Rebrotsin ou Reborsin — vous la chercheriez en vain sur la carte — et fait prévenir le roi qu'il l'attend avec son armée. Le roi sort avec cinq cents hommes ; le géant remplit ses poches de prisonniers, et pendant que l'armée se sauve, il va retrouver ses gens avec son butin. Les prisonniers s'élevaient ta huit cent neuf, plus un qui s'était trouvé étouffé. Une

trêve fut conclue, la ville paya sa rançon en harengs frais et en sardines salées, Gargantua déjeuna d'une partie, puis s'endormit.

On résolut de le tuer pendant son sommeil, mais les Irlandais, au nombre de 217, qu'on avait envoyés pour le surprendre, tombèrent dans sa bouche, qui était ouverte. A son réveil il eut soif et alla boire à la rivière voisine, qu'il mit à sec, et de plus il avala sans s'en apercevoir un bateau cha)gé de poudre. Il se sentit quelque peu indisposé; les médecins que l'on appela, jugèrent qu'il fallait explorer l'intérieur du corps et l'on y descendit avec une torche — nous retrouverons ce détail au chapitre XXXIII de Fantagruél — on y remarqua force planches, dont on jugea impossible de débarrasser le malade autrement qu'en y mettant le feu. On lui jeta alors dans la bouche une charretée d'allumettes enflammées et on l'engagea à fermer la bouche. On Tavait placé de manière à ce qu'il tournât le dos à la ville, une explosion eut lieu; une notable partie de la ville fut endommagée , mais Gargantua se trouva parfaitement guéri. Dans une dernière bataille, Gargantua tua pour sa part 100,210 hommes, sans compter les vingt qui faisaient les morts sous les autres. Le roi et les barons furent faits prisonniers ; les barons furent logés dans une dent que Gargantua s'était creusée jadis en rongeant des pierres. Quant au roi, il fut mi.s dans un des compartiments de la gibecière, et c'est ainsi lesté, que le géant alla trouver le roi Artus.

Tout n'était pas fini cependant. On vit apparaître dans le pays un géant qui se ])orta défenseur des Gots et des Magots. Gargantua le rencontra

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à cinq lieues de Londres au moment où il venait de détruire une bourgade. Il s'élança sur Gargantua. Celui-ci l'évita, heureusement pour lui, malheureusement pour un chêne, qui en fut renversé. Gargantua sauta sur le géant et lui plia les reins «en la forme et manière que l'on plierait une douzaine d'aiguillettes», le mit en sa gibecière, et le porta à la cour du roi Artus. Le bon Gargantua demeura à cette cour deux cents ans trois mois et quatre jours, puis il fut ravi au pays des «faées».

C'est ainsi que se terminait la première édition. Nous avons déjà dit que dans une édition postérieure qui se faisait au moment où Pantagruel était sous presse, l'auteur renvoie à cet ouvrage pour la suite des aventures arrivées à Gargantua.

Cet opuscule est une ébauche, écrite au courant de la plume, sans aucune sorte de prétention ; mais on y reconnaît partout le genre d'imagination, les exagérations et les plaisanteries particulières à Rabelais. Le géant Gargantua que nous voyous agir ici, est bien le même grand enfant que nous allons retrouver dans l'ouvrage, quand il agit en qualité du géant, — avec cette différence pourtant qu'ici c'est toujours le grand enfant qui est en scène, tandis que dans l'ouvrage définitif, il n'a ce caractère que par moments et précisément dans des circonstances empruntées aux Chroniques, ou qui ne sont que le développement de celles qu'on y rencontre. Ces chapitres sont généralement les moins bons de l'œuvre définitive, mais ils avaient plu au public et l'auteur ne voulut pas y renoncer.

Cette première Chronique est restée populaire, comme nous l'avons dit; on n'a pas cessé de la réimprimer, avec des gravures sur bois, plus que naïves ; nous en avons sous les yeux une édition «corrigée et mise en plus beau français que les précédentes», imprimée à Montbelliard, chez Henri Barbier, sans date, mais qui doit être de 1872. Les événements sont les mêmes, à cela près qu'on a élagué de l'édition populaire une foule d'incongruités qui figurent dans le texte du XVP siècle- Elle n'a que 29 pages d'impression in 12.

Les Chroniques admdraUes figurent aussi sur les étaux populaires à côté des Grandes Chroniques, sous le nom de Vie de Gargankia, que leur donne déjà une édition du XVP siècle ; cependant on les rencontre moins fréquemment que les premières.

Les événements sont les mêmes et le plus souvent le récit est textuel. Certaines parties cependant paraissent avoir été récrites et le nouveau rédacteur, s'il n'est ni Normand ni Parisien est tout au moins fort expert sur la topographie du «pays de sapience» et des environs de Paris. Les mesures, déjà fort exagérées, de l'original reparaissent ici doublées et même triplées. Nous en avons cité quelques exemples. Plusieurs aventures ont reçu des développements, d'autres ont été ajoutées. Il y a trois chapitres copiés à peu près textuellement de Pantagruel, puis toute une série de faits d'armes oii nous voyons figurer un nouveau géant, Galimassue, avec lequel Gargantua se mesure.

Les trois cba])itres extraits de Pantagruel sont assez mal amenés entre l'arrivée de Gargantua en

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Angleterre et sa grande guerre contre les Hollandais et Irlandais. Le récit de cette guerre est suiyi de quelques aventures où l'auteur cherche à être plaisant sans réussir. Il y a entre autres Textraction d'une dent de Gargantua, pour laquelle il faut employer un cable de quatre ou cinq cents toises de long, gros à l'avenant, et attelé de quatre ou cinq cents chevaux légers. Tout cela est exposé en fort mauvais style. La diction devient brusquement meilleure quand l'auteur nous raconte l'histoire du géant Gallimassue, suscité par le nain Oberon pour combattre Gargantua, mais ce style n'a rien de commun avec celui de Rabelais ; il rappelle celui des romans de chevalerie du XV" siècle pour le ton général de la narration, bien que la phrase soit du XVP. Ce petit livre est évidemment une compilation des Grandes Chroniques , de Pantagruel auquel l'auteur fait des emprunts et des allusions, et d'une chronique chevaleresque oubliée, reliés ensemble par quelques chapitres et aventures insipides. Tout, dans cette compilation, dénonce un plagiaire qui a voulu exploiter à son profit le double succès de Rabelais.

M. Paul Lacroix, qui a publié en 1872 ^ une édition de cette seconde Chronique, soutient que l'ouvrage est de Rabelais lui-même. Mais M.Paul Lacroix n'est pas heureux dans ses trouvailles de ce genre. Il nous a donné sous les noms de Molière ^ et de La Fontaine ^ des ouvrages dont le Contemplateur ni

' Librairie des Bibliophiles, petit in 8°. — * La Jemiesse de Molière, suivie du ballet des Incompatibles, pièce en vers inédite de Molière. Bruxelles, 16.56, petit in 8°, - * Œuvres inédites de Jean de La Fontaine, 1863, in 8". Hachette. —

le Bonhomme ne se sont rendus coupables. Ses prétendues trouvailles d'œuvres inédites de Rabelais ne sont pas de meilleur aloi.

Cette observation s'applique surtout au Disciple de Pantagruel^, publié par lui eu 1875. L'éditeur prétend que cet ouvrage est l'ébauche de Pantagruel^ comme les Grandes Chroniqties sont l'ébauche de Gargantua. Son argumentation est curieuse. Quelques pages du Disciple ont passé dans une mauvaise copie du V" livre du roman; donc Rabelais, qui est l'auteur du Y" livre, est aussi l'auteur de ces pages et par conséquent du Disciple. Voilà le premier argument ; voici le second : Maintenant que l'authenticité du Disciple est prouvée, on ne peut douter que Rabelais ne soit l'auteur du V' livre, puisqu'il a inséré dans ce livre des morceaux qu'il avait déjà placés dans le Disciple. On ne peut mieux raisonner, et nous recommandons cet argument aux futurs auteurs de Logiques et de Rhétoriques comme un des plus jolis exemples qu'on puisse trouver du cercle vicieux.

Quant à l'ouvrage en lui-même, il est absolument impossible qu'il soit de Rabelais. Ce n'est ni son esprit ni son style. Tout le livre, du commencement à la fin, se compose d'une liste d'exagérations, toujours les mêmes. Ces exagérations peuvent amuser à la première page, mais elles sont insipides à la seconde, insupportables à la troisième. Or il y a quatre-vingts pages sur le même ton. Si quelques pas-

' Librairie des Bibliophiles, petit in 8".

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