GARGANTUA, PERSONNAGE MYTHIQUE
vers; le mot jolyveté, grâce mignarde, convient très bien à la première partie du roman de la Rose; les subtilités et repues francbes de Villon sont fort connues et nous y revenons plus lom ; Caillette était un fou, bouffon de Louis XII et de François F'-, auquel l'épitliète de *folâtre> peut justement s'appliquer. Les quatre fils Aymon étaient souvent vêtus de bleu daus les manuscrits ornes de YJonettes. L'attribut de ccheveux de plâtre» donne à "Oartîantua doit donc se rapporter a quelque aventure racontée dans le livre, peut-être à la métamorphose du géant en une de ces roches qui portent son nom.
Mais aucune aventure de ce genre ne figure dans les Grandes Clironiques et l'on ne saurait ou la placer. Le livre mentionné par Bourdigné est donc perdu. On peut supposer que les Grandes Chroniques, que nous voyons apparaître quelque temps après, l'auront fait oublier.
Mais ces Grandes Chroniques que nous possédons, ces Grandes Chroniques différentes de la légende signalée par Bourdigné, contiennent nombre d'aventures que nous allons retrouver dans le Gargantua de Rabelais. Si ce petit livre n'est pas de Rabelais, il faut admettre que Rabelais a audacieusement abusé de la permission que se donnait plus tard Molière de prendre son bien dans le Pédant joué de Cyrano de Bergerac, pour le transporter dans les Fourhenes de Scajnn. Nous aurons tien, en effet, à signaler quelques emprunts faits par Rabelais à ses devanciers sans qu'il en avertisse jamais; mais ici ce ne serait pas une simple imitation embellie, ce serait un plagiat.
On est donc amené à voir dans cet opuscule l'œuvre de Rabelais lui-même, la première ébauche de son roman. Une tradition, une légende courait sur un géant , il s'en sera emparé à tout hasard et sans dessein bien arrêté. Son éditeur est mécontent, il est contrarié d'avoir à supprimer son édition du Testament de Cuspidius, Rabelais lui bâcle en toute hâte un livre extravagant, mais amusant, dans lequel il entasse sans beaucoup de choix toutes les folies qui lui viennent à Fesprit. Il se garde d'y mettre son nom ; le livre paraît sans date, sans nom d'imprimeur et on le lance dans le public sans y attacher d'importance; le livret a un immense succès. Rabelais alors se dit que ce qu'il a fait vaut mieux que ce qu'il a cru faire, il écrit une suite ; mais il soigne davantage son œuvre ; à côté des extravagances que les lecteurs ont approuvées, il place des idées sérieuses, des dissertations, des scènes de comédies, une critique spirituelle et hardie à la fois des idées, des hommes et des choses, et il résulte de cet amalgame le premier livre de Pantagruel, le second livre de l'ouvrage.
Il s'aperçoit alors que le premier livre n'est pas digne du second, que le portail est beaucoup trop mesquin pour l'édifice, et il écrit Gargantua, le premier livre du roman, et peut-être le meilleur de l'œuvre, sinon le plus philosophique- Dans cette supposition, les impossibilités de travail disparaissent. Rabelais n'aurait pas eu eu 1532 le temps d'écrire le Gargantua que nous avons,
LES CHBOXIQUKS GARGANTUINES. 151
mais il aura eu tout le temps de rédiger les Grandes Chroniques, qui ont dû être écrites de verve et où l'on sent ù chaque page l'improvisation et une exécution hâtée.
On insiste sur le peu de mérite littéraire des Grandes Chroniques. Il est impossible, dit- on, que ces extravagances aient obtenu tout le succès que Rabelais leur attribue. Ici il y a une réponse péremptoire. Cette Chronique se réimprime depuis trois siècles, et un public nombreux ne se lasse pas de l'acheter et de s'en repaître. Ce ne sont pas les lettrés, d'accord ; mais croit-on qu'au XVP siècle la masse des lecteurs — je ne parle pas des savants, ni même des gens de cour — fût bien supérieure, intellectuellement, à nos classes populaires et agricoles qui se délectent aujourd'hui aux exploits extravagants et aux plaisanteries hasardées du premier Gargantua'^ ^
Nous n'en sommes plus même là-dessus aux conjectures. Une nouvelle édition des Grandes Chroniques publiée en 1533, petit in 8" gothique, format allongé, qui offre quelques modifications dans le texte, se termine par les phrases suivantes :
Gargantua vesquit cinq cens et ung an et eut de grosses guerres, desquelles je me tays pour le présent. Et eut ung filz de Badebec, son espouse, lequel a faict autant de vaillances que Gargantua, Et le porrez veoir par la vraye Chronique.
* Nodier, qui attribue aussi les Grandes Chroniques à Rabelais, fait remarquer que, si le style de l'ouvrage est généralement mauvais, le début, où l'auteur récuse le témoignage
des historiens pour s'en tenir à celui des romans de chevalerie,
est spirituel et digne de Rabelais.
laquelle est une partie imprimée. Et quelque jour que Messieurs de Saint- Victor voudront, on prendra lacoppie de la reste des faictz de Gargantua et de son fi!z Pantagruel.
Il est évident que Rabelais seul a pu écrire ces lignes, dans lesquelles il renvoie à son Fantagruel, sous presse à ce moment ou peut-être récemment publié — sans oublier de donner en passant un petit coup de griffe à la bibliothèque de St-Victor, à laquelle il gardait rancune.^
Au reste les contemporains de Rabelais lui attribuaient les Grandes Chroniques- Ronsard dit dans l'Epitaphe d'un biberon, dont nous avons parlé :
Il chantait la grande massue Et la jument de Gargantue.
Cette massue de Gargantua tient une grande place dans la Chronique^ il n'en est pas question dans le Gargantua définitif; quant à la «jument> , elle figure dans les deux ouvrages, mais son rôle est beaucoup plus important dans le premier que dans le second. Dans celui-ci on pourrait parfaitement s'en passer.
Voici donc, selon nous, l'ordre des publications;
Après l'insuccès du Testament de Cuspidius: