‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 77 sur 147 · II. LA GUERRE · texte numérisé non relu

II. LA GUERRE

SOMMAIRE. — 1. L'enlèvement des fouaces. — 2. Picrochole s'en va-ten guerre. — 3. Frère Jean des Entomraeures. — 4. Combat dans la vigne. — 5. Stupéfaction de Grandgousier. — 6. Sa lettre à sop fils. — 7. Message de Grandgousier à Picrochole. — 8. Grandgousier et Idoinénée. — 9. Le conseil de guerre de Picrochole. — 10. Les conquêtes futures de Picrochole. — 11. Les Proverbes de Salomon. — 12, Picrochole et Pyrrhus. — 13. Châteaux en Espagne. — 14. Gargantua à l'armée. — 15. Le souper de Gargantua. — 16. Les pèlerins mangés en salade. — 17. Propos de table. — 18. Pourquoi les moines sont fuis de tout Je monde. Frère Jean et Voltaire. — 19. Frère Jean, Absalon. — 20. Les exploits de frère Jean. — 21. Gargantua et les superstitions. — 22. Grandgousier et la guerre de conquêtes. — 23. Fénelon et Rabelais. — 24. Picrochole et ses conseillers. Il est vaincu. — 25. Discours de Gargantua aux vaincus.

Poursuivons l'analyse du livre. Après avoir discuté à sa manière la question de l'éducation, Rabelais va discuter de même, c'est-à-dire dans un récit mêlé de bouifonneries, la grave question de la guerre et des conquêtes. Sur ce point encore, nous allons le trouver singulièrement en avant de son siècle, et même du nôtre.

Pendant que Gargantua poursuivait ses études à Paris en compagnie de Ponocrates, voici ce qui se passait dans le Cliinonais.

L'E^-LÎÎVEMENT DES FOTTACES.

C'était en automne, cà l'époque des vendanges, les bergers de la contrée étaient à garder les vignes pour empêcher les étourneaux de manger les raisins. Des fouaciers de Lcrné, bourg aux environs de Chinon, passaient par le grand quairoy [chemin charretierl, se rendant à la ville avec dix ou douze charretées de fouaces [gâteaux au beurre]. Les bergers les prièrent de leur en vendre quelques-unes au prix du marché. Notez que c'est chose céleste, ajoute Rabelais, que de déjeuner de raisins et de fouace fraîche. Les fouaciers non-seulement refusèrent, mais ils répondirent par des injures, et appelèrent les bergers, brèche-dents, averlans ou avrelans, [c'est-à-dire vauriens], affronteurs, fainéants, malotrus, plus 23 autres épithètes qu'il est inutile de reproduire,— ajoutant que ce n'était pas à eux qu'il appartenait de manger de telles fouaces, qu'ils devaient se contenter de gi'os pain balle [mal vanné, où il est resté des débris de halle], de pain grossier et rassis.

Un des bergers, Forgier, h^ur dit: Qui vous rend si rogues? Vous nous avez toujours donné jusqu'à présent des fouaces pour notre argent ; pourquoi nous en refusez-vous aujourd'hui ? Est-ce que nous vous refusons notre froment quand vous venez en acheter chez nous? et c'est avec ce beau froment que vous faites vos gâteaux et vos fouaces. Outre notre argent, nous vous aurions donné encore de nos raisins par-dessus le marché, en échange de vos fouaces, mais par la merdé [la mère de Dieu] I vous pourrez vous repentir de votre refus; quand vous aurez besoin de nous, nous vous rendrons la pareille ; qu'il vous en souvienne !

Marquet, grand bâtonnier de la compagnie des

fouaciers, lui dit : Tu fais le fier aujourd'hui, on t'aura donné trop de mil hier soir. [Ou prétend que le mil rend les coqs plus aggressifs]. Viens ici, je t'en donnerai, de ma fouace- Forgier tire un unzain de sa poche et le tend à Marquet, mais celui-ci, au lieu de lui donner des fouaces, lui lance un grand coup de fouet dans les jambes, puis cherche à se sauver. Forgier cria: au meurtre! et jeta à son adversaire un gros bâton qu'il avait sous le bras, le coup porta sur la tête «en telle sorte que Marquet tombit de dessus sa jument, mieux semblant homme mort que vif. >

Cependant les métayers qui étaient tout près de là, challant^ [c'est-à-dire gaulant, abattant] des noix, accoururent avec leurs grandes gaules et frappèrent sur ces fouaciers comme sur du seigle vert [il est plus difficile à battre vert que lorsqu'il est mûr]. Les autres bergers et bergères vinrent aux cris ; ils les poursuivirent à coups de pierres, les atteignirent et leur prirent quatre ou cinq douzaines de fouaces, qu'il payèrent, du reste, au prix accoutumé. Les fouaciers, après avoir reçu l'argent, aidèrent à leur camarade à remonter sur son cheval, et, au lieu de se rendre à la ville, reprirent le chemin de Lerné, menaçant fort et ferme les bouviers, bergers et métayers qui les avaient attaqués.

Quant à ceux-ci, ils se régalèrent des fouaces qu'ils avaient conquises, puis se mirent à danser au son de la cornemuse en se moquant des fouaciers qui ne s'étaient pas signés de la bonne main

* Chaîler, ce n'est pas écaler des noix, comae le disent les commentateurs, c'est les abattre à coups de gaule : on ne les écale que pour les manger.

PICROCHOLE s'en VA-T-EN GUERRE. 229

au matin et avaient eu mauvaise chance par leur faute.

Les fouaciers, retournés à Lerné, se rendirent près de leur roi Picrochole III et portèrent plainte contre les bergers, montrant leurs paniers rompus, leurs bonnets froissés, leurs robes déchirées, leurs fouaces enlevées et par dessus tout, Marquet blessé grièvement, et tout cela, du fait des bergers et métayers de Grandgousier.

Picrochole avait la tête chaude ; sans prendre plus amples informations, il fait crier le ban et l'arrièreban dans tous ses états. Chacun, sous peine de la hart, doit se trouver en armes sur la place du château, heure de midi ; il fait en même temps sonner le tambourin à l'entour de la ville, et lui-même, pendant qu'on apprête son dîner, va faire affûter son artillerie, déployer son oriflamme et charger force munitions d'armes et de provisions de bouche.

Pour ne pas perdre une minute, il distribue les commissions en dînant. C'est Trespelu, le Lebœuf du temps, qui commandera l'avant-garde ; il aura sous ses ordres 16,014 arquebusiers et 35,011 aventuriers, habitués à piller amis et ennemis. L'artillerie fut confiée au grand*écuyer Touquedillon ; elle se composait de 914 grosses pièces de bronze, canons, doubles canons, basiUcs, serpentines, couleuvrines, bombardes, faucons, passe-volants, spirales et autres pièces. L'arrière-garde fut baillée au duc Raquedenare. On envoya en avant le capitaine Engoulevent avec trois cents chevaux légers pour explorer le pays. Ils trouvèrent tous les lieux voisins en paix

et silence, sans assemblée quelconque. Personne ne songeant à la résistance, roccasion était trop belle pour n'en pas profiter ; Picrochole lança ses troupes sur les terres de Grandgousier.

Adonc sans ordres et sans mesure ils prirent les champs, les uns parmi les autres ,- gastant et dissipant tout, partout oîi ils passoient, sans espargner ni pauvre ni riche, ni lieu sacré ni profane ; ils emmenoieut bœufs, vaches, taureaux, veaux, génisses, brebis, nioutons, chèvres et boucs'; ils faisoient main basse sur les basses-cours, enlevant poules, chapons, poulets, oisons, jars, oies, porcs, truies, gorets [jeunes cochons] ; abattant les noix, vendangeant les vignes, emportant les ceps , faisant tomber tous les fruits des arbres. C'étoit un désordre sans pareil.

Personne du reste ne songeait à leur résister ; tous se mettaient à leur merci, suppliant qu'on les traitât humainement en considération de ce qu'ils avaient été dans tous les temps bons et amiables voisins, qu'ils ne leur avaient jamais fait tort ni outrage; ajoutant que bien certainement Dieu les punirait. Les assaillants ne répondaient rien, sinon qu'ils voulaient leur apprendre à manger des fouaces.

Nous allons voir apparaître à cette occasion un personnage qui nous accompagnera jusqu'à la fin du livre. C'est frère Jean des Eutommeures, des Entamurcs, dirions-nous aujourd'hui. Les gens de Picrochole après avoir tout pillé et ruiné au bourg de Seuillé, se portèrent à l'abbaye du même nom, nous dit Rabelais.

Les pauvres diables de moines ne savaient auquel de leurs

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