‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 79 sur 147 · COMBAT DANS LA YIGNE · texte numérisé non relu

COMBAT DANS LA YIGNE

lance, rond il plein poing, et quelque peu semé de fleurs de lys toutes pres<ine effacées. Ainsi sortit en beau sayon, mist son froc en escharpe, et de son baston de la croix donna brusquement sur les ennemis qui, sans ordre, uy enseigne, ny trompette, ny tabouriu, parmy le clos vendangeoient. Car les porteguidons et portenseignes avoient mis leurs guidons et enseignés à l'orée des murs, les tabouriueurs avoient défoncé leurs tabourins d'un cousté. pour les emplir de raisins, les .trompettes estoient chargés de moussinés [bouquets de sarment avec leur raisin]: chascun estoit desrayé [dévoyé]. Il choqua doncques si roidement sus eux sans dire gare, qu'il les renversoit comme porcs, frappant à tors et à travers à la vieille escrime. Ez uns escarbouilloit la cervelle, ez autres rompoit bras et jambes, ez autres deslochoit les spondiles du cou, ez autres demolloit les reins, avalloit le nez, poschoit les 5'eulx, fendoit les mandibules, eufonçoit les dents en la gueule, descrouUoit les omoplates, sphaceloit les grèves, desgondoit les ;■ schies, debezilloit les faucilles Si quelqu'un se vouloit cacher entre les ceps plus espès, à iceluy froissoit toute l'areste du dos, et l'esrenoit comme un chien.

Si aulcun saulver se vouloit en fuyant, a iceluy faisoit voler la teste en pièces par la commissure lambdoide. Si quelqu'un gravoit [grimpait] en un arbre, pensant y estre en seureté, iceluy empaloit de son baston

Si quelqu'un de sa vieille congnoissance luy crioit : Ha frère Jean, mou ami, frère Jean, je me rendz. Il t'est, disoit-il bien force, mais ensemble tu rendras l'âme à tous les diables...

Les uns mouroyeut sans parler, les autres parloyent sans mourir ; les uns se mouroyent en parlant, les aultres parloyent en mourant. Les autres a'ioyent à haulte voix: confession, confiteor, miserere^ in mamis ! Tant feut grand le cry des navrez que le prieur de l'abbaye avec tous ses moynes sortirent. Lesquelz, quand apperceurent ces paoures gens ainsi ruez parmy la vigne et blessez à mort, en confessèrent quelques uns. Mais ce pendant que les prestres s'amusoyent à confesser, les petits moynetons coururent au lieu où estoit frère Jean et luy demandèrent en quoy il vouloit qu'ilz lui aidassent.

A quoy respondit qu'ils egorgetass'nt ceux qui estoient par terre... Puis à tout [avec] son baston de croix gaigna la bresche qu'avaietit fait les ennemis... Mais quand ceux qui s'estoient

confessés vouleurent sortir par icelle bresche, le moine les assommoit de coups, disant : Ceux-ci sont confès et repentans : ils s'en vont en paradis aussi droit comme une faucille ou comme le chemin [serpentant] de Faye.

Ainsi , par sa prouesse , furent déconfis tous ceux de l'armée qui étaient entrés dedans le clos, jusques au nombre de treize mille six cent vingt et deux, sans les femmes et les petits enfans, cela s'entend tousjours. Jamais Maugis hermite ne se porta si vaillamment à tout son bourdon contre les Sarrasins, — desquelz est écrit es gestes des quatre fils Aymon, ~ comme fit le moine à rencontre des ennemis avec le baston de la croix.

Comme les poèmes des XIF et XIIP siècles n'ont qu'un petit nombre de lecteurs, on demandera peutêtre ce que c'est que ce Maugis l'ermite. Maugis étail un cousin des Quatre fils Aymon , et de plus un magicien. Il ne faut pas confondre le magicien avec le sorcier : le magicien sait des secrets merveilleux qui lui font accomplir des prodiges , mais il n'emploie que les forces de la nature : c'est un savant, rien de plus ; tandis que le sorcier n'opère qu'avec la complicité du diable, auquel il a vendu son âme et qui viendra la lui réclamer un beau jour. Maugis, par la force de sa magie, savait se rendre invisible ou prendre différentes formes ; il en profita un jour pour enlever la couronne et le trésor deCharleroagiie au nez et barbe de l'empereur , qui ne put l'en empêcher. Devenu vieux, il se fit ermite, comme le patron des sorciers ; mais un jour que les Sarrasins avaient pénétré sur la terre de France, il reprit les armes et extermina à lui seul toute une armée de mécréants. Ces exploits et beaucoup d'autres sont consignés dans le poème de Renaud de Montauhan et dans un volume de la Bi-

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