‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 82 sur 147 · LES CONQUÊTES DE PICROCHOLE · texte numérisé non relu

LES CONQUÊTES DE PICROCHOLE

nos soldats qui ont desconfit ce vilain buveur de Grandgousier? — Us ne chorament' pas, dirent-ils, nous les rencontrerons tantôt. Ils vous ont pris la Bretagne ,^ la Normandie, les Flandres, le Ilaynaut, le Brabaut, l'Artois, la Hollande, la Zélande ; ils ont passé le Rhin sur le ventre des Suisses et lansquenets, pendant qu'une partie d'entre eux sont allés dompter le Luxembourg, Ja Lorraine, la Champagne, la Savoie jusques à Lyon, ou ils ont trouvé vos garnisons revenant des conquêtes navales de la mer Méditerranée.

Ces conquêtes ne se disposent pas clans un ordre parfait sur la carte, mais il ne faut pas y regarder de trop près.

Vos armées, continuent les conseillers, se sont rassem- 'lées en Bohême après avoir mis k sac la Souabe, le Wurttemberg, la Bavière, l'Autriche, la Moravie et la Silésie. D'autres troupes se sont fièrement lancées sur Liibeck, la Norvège, la Suède, Rugen [ou Riga?], la Dacie [ou plutôt la Danie ou Danemark], la Gothie, le Groenland, les Estrelins [ou Esthoniens?] jusqu'à la mer Glaciale. Cette expédition terminée, ils conquirent les îles Orcades, subju- <nièrent l'Ecosse, l'Angleterre et l'Irlande. De là navigant par la mer sabuleuse [semée de bancs de sable] et j>ar l'océan Sarmatique [ou Baltique], ils ont vaincu et dompté la Prusse, la Pologne, la Lithuanie, la Russie, la Valachie, la Transylvanie, la Hongrie, la Bulgarie, la Turquie, les voilà à Constantinople. -- Allons les rejoindre au plus tôt, dit Picrochole, car je veux être aussi empereur de Trébizonde. Ne tuerons-nous pas tous ces chiens de Turcs et de Mabométans? — Cela va sans dire. Et vous donnerez leurs biens et terres à ceux qui vous auront honorablement servi. — La raison le veut, dit-il ; c'est justice. Je vous donne la Caramanie, la Syrie et toute la Palestine. - Ah , Sire , c'est bien aimable à vous, dirent-ils, grand merci ! Dieu vous fasse toujours prospérer !

1 (Jhommer, n'avoir rien à faire quand on voudrait travailler; ne pas confondre avec chômer, fêter.

250 GAEGAÎyTCA. — II. LA GUERKE.

Un vieux geûtilhomme nommé Echépliron [ou l'homme de sens] écoutait tous ces beaux projets. C'était un militaire éprouvé par divers hasards, un vrai routier de guerre :

J'ai grand peur, leur dit-il, que toute cette entreprise ne soit semblable à la farce du pot au lait d'où un cordonnier espérait tirer toute une fortune et qui, en se renversant, le laissa sans dîner '. Que prétendez-vous par ces belles conquêtes ? quelle sero, la tin de tant de travaux et traverses? — Ce sera, dit Picrcchole, que nors retournés, reposerons à nos aises. — Et si par hasard, vous n'en revenez jamais ? Le voyage est long et périlleux. Ne seraitce pas mieux de nous reposer dès maintenant? - Oh, dit le comte Spadassin, par Dieu, voici un bon rêveur ! allons nous cacher au coin de la cheminée, et là passons notre temps avec les dames àentiler des perles ou à tiler comme Sardanapalus ! Qui ne s'aventure n'a ni cheval ni mule, a dit Salomon. — Qui trop s'aventure, perd cheval et mule, répondit Malcon.

Les commentateurs ont cherché ce proverbe dans Saloraon et ne l'ont pas trouvé; quant à Malcon, c'est pour eux un personnage inconnu. L'un y voit un nom en l'air, forgé par Rabelais ; un autre y veut trouver le roi Malcolm d'Ecosse, qui figure dans Macbeth, ou St-Malc, dont La Fontaine a chanté les vertus en vers médiocres. Salomon et Malcon, Marcou, Marconi — le nom varie avec les manuscrits — sont les interlocuteurs d'un dialogue en proverbes, très célèbre au moyen âge. Ce dialogue apporté

» Cette fable du Pot au lait renversé est antérieure à celle que La Fontaine a rendue célèbre. Celle-ci est prise de la XIl'^ nouvelle des Bécràitions et joyeux Vcciis. de Bouavouture Dcspéricrs.

PICEOCHOIiE ET PYRRHUS.

de .l'Orient, fut rais eu latin sous le nom de Contradictio Salomonis, et traduit en français au XIP siècle. Le Grand d'Aussy a cité une des versions, attribuée à un comte de Bretagne. Méon en a publié une autre daus son Nouveau Recueil de fahliaux\ mais il en avait été fait plusieurs éditions au XVP siècle. Salomon prononce un proverbe sérieux. Marconi lui répond par un autre proverbe généralement plaisant en opposition avec le premier. Le comique résulte de l'opposition des idées du roi beau, riche et puissant et de celles du vilain, grossier, laid et narquois.

Qui sages hom sera Jà trop ne parlera, Ce dit Salomon.

Qui jà mot ne dira Grand noise ne fera, Marcol li répont.

Il y a de ces réponses qui sont piquantes. Nous traduisons :

Fou, qui porte avec lui tout ce qu'il a, dit Salomon.- Qui ne porte rien, est sûr de ne rien perdre, répond Marcol.

En hiver portez une pelisse, n'en mettez point en été, dit Salomon. - Si vous avez un mauvais voisin, hiver comme été, portez un bâton, répond Marcol.

Je n'aime ni le chien qui aboie, ni la femme qui pleure, dit Salomon. - Je n'aime ni les mauvais parents , ni l'eau dans mon vin, répond ]\Iarco1.

xn.

Picrocbole, nous l'avons déjà vu, n'était pas fort ami de la discussion et n'y brillait pas. — Baste.

1 1823 in 8". - Voir aussi Le Livre des Proverbes , par Leroux de Lincy, 2 vol. 18^P, 2* édition.

dit-il , sans relever le dit de Malcon — passons outre. Je ne crains que ces diables de légions de Grandgousier. Pendant que nous sommes en Mésopotamie , s'ils nous prenaient en queue , quel remède ? — Un très bon, dit le capitaine. Une belle petite commission que vous enverrez aux Moscovites, vous mettra en camp en un moment quatre cent cinquante mille combattants d'élite. Si vous me faisiez votre lieutenant, je tuerais un peigne pour un mercier, je veux dire un miercier pour un peigne ; je mords, je rue, je frappe, j'attrape, je tue, je renie. — Sus, sus ! dit Picrochole, qu'on prépare tout en hâte et qui m'aime me suive !

Cette belle scène de comédie a été dignement

appréciée par tous ceux qui ont parlé de Rabelais.

Dans sa. fable de la Laitière d le Pot au lait^

La Fontaine rappelle Picrochole, qu'il rapproche de

Pyrrhus.

Quel esprit ne bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagne ?

Picrocliole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,

Autant les sages que les fous.

Ste-Beuve fait remarquer que La Fontaine a imité de Eabelais l'emploi du passé défini pour parler d'un rêve qu'on voit déjà accompli : Nous ne husmes point frais , dit Picrochole. La Laitière dira de même en parlant de son cochon :

11 était, quand je Veus, de grosseur raisonnable.

La Fontaine, continue Ste-Beuve, a emprunté à Rabelais plus d'un sujet de fable et plus d'une expression pittoresque. Rodilardus , Raminagrobis, Grippeminaud sont des personnages de Rabelais.

Voici le passage de Plutarque auquel La Fou-

PICROCnOLE ET PYRRHUS. 253

taine fait allusion Nous citons la traduction d'Arayot (Vie de Ptjrrhus, VII, éd. de 1G42).

Cinéas voyant que Pyrrhus estoit fort affectionné à cette guerre d'Italie, le trouvant un jour .de loisir le mit eu tel propos : L'on dit, Sire, que les Romains sont fort bons hommes de guerre, et qu'ils commandent à plusieurs vaillantes et belliqueuses nations. Si doncques les dieux nous font la grâce d'en venir au dessus, à quoi nous servira cette victoire? — Pyrrhus lui respondit : Tu me demandes une chose qui est de soi-mesme évidente : car quand nous aurons dompté les Romains, il n'y aura plus en tout le pays cité grecque ni barbare qui nous puissent résister, ains conquerrons incontinent sans difficulté tout le reste de l'Italie , la grandeur et bonté, richesse et puissance de laquelle personne ne doit mieux savoir ni connaître que toi-mesme. - Cinéas faisant un peu de pause, lui répliqua : Et quand nous aurons pris l'Italie , que ferons-nous puis après? — Pyrrhus ne s'apercevant pas encore où il vouloit en venir, dit : La Sicile, comme tu sais, est tout joignant, qui nous tend les mains, par manière de dire, et est une île riche, puissante et abondante de peuple, laquelle nous sera très-facile à prendre, pource que toutes les villes y sont en dissention les unes contre les autres, n'ayans point de chef qui leur commande depuis qu'Agathocles est décédé, et n'y a que des orateurs qui preschent le peuple, lesquels seront fort faciles à gaigner. - Il y a grande apparence en ce que tu dis, respondit Cinéas : mais quand nous aurons gaigné la Sicile, sera-ce la tin de notre guerre? -Dieu nous fasse la grâce, respondit Pyrrhus, que nous puissions atteindi-e à ceste victoire, et venir à bout de ceste entreprise : pource que ce nous sera une entrée pour parvenir à bien plus grandes choses. Car qui se tiendroit de passer puis après en Afrique et à Carthage, qui seront consequemment de si belle, prise, veu que Agathocles s'en estant secrètement fui de Syracuse, et ayant traversé la mer avec bien peu de vaisseaux fut bien près de la prendre. Et quand nous aurons conquis et gaigné tout cela, il est bien certain qu'il n'y aura plus pas un des ennemis qui nous faschent et qui nous harcellent maintenant, qui ose lever la teste contre nous. - Non certes, respondit 'Cinéas': car il est tout manifeste, qu'avec si grosse

puissance, nous pourrons facilement recouvrer le royaume de la Macédoine, et commander sans contradiction à toute la Grèce ; mais quand nous aurons tout en uot.'-e puissance, que ferons nous à la fin ? —Pyrrhus adonc se prenant à rire. Nous nous reposerons, dit-il. à. nostie aise, mon ami, et ne ferons plus autre chose que faire festins tous les jours, et nous entretenir de plaisans devis les uns avec les autres , ie plus joyeusement et en la meilleure chère qui nous sera possible. Cinéas adonc l'ayant amené à ce point, lui dit : Et qui nous empesche, Sire, de nous reposer dès maintenant, et de faire bonne chère ensemble, puis que nous avons tout présentement sans plus nous travailler, ce que nous voulons aller cercher avec tant d'effusion de sang humain et tant de dangers ? Encore ne savons-nous si nous parviendrons jamais, après que nous aurons souffert, et fait souffrir à d'autres des maux et travaux infinis. Ces dernières paroles de Cinéas offensèrent plustost Pyrrhus, qu'elles ne lui tirent changer de volonté, car il entendoit bien quel heur et quelle félicité il "abandonnoit, mais il ne pouvoit oster de son entendement l'espérance de ce qu'il desiroit.

xm.

Le dessin de la scène est là tout entier, les détfiils, la conclusion sont les mêmes ; mais comme la comédie est autrement ample et amusante chez Rabelais ! Quelle vie il y a dans les personnages! Nous verrons Rabelais imiter quelquefois, mais toujours avec le même procédé, grossissant, amplifiant, vivifiant.

Personne n'ignore que Boileau s'est à son tour emparé de ce passage,, et l'a reproduit en vers bien frappés et rigides comme une barre de fer. Son faire, du reste, est l'opposé de celui de Rabelais : où Tun amplifie, l'autre abrège ; l'un drape ses personnages, l'autre ne laisse voir que leurs muscles :

Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage, Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage ? etc. {Epîtrc V, au Roi).

CHATEAUX KN ESPAGNE. 255

Boileau eu écrivant ces vers songeait à Louis XIV, toujours disposé à < s'en aller en guerre. > Rabelais s'aircssait à François 1" sept ans après la bataille de Pavie et lorsqu'on pouvait supposer que le roi n'était pas encore guéri de cette soif d'expéditions étrangères qui avaient été aussi stériles que glorieuses pour lui et ses prédécesseurs.

L'idée de mettre en scène un personnage qui fait de grands projets et qu'un vulgaire accident renverse vient si naturellement à l'esprit qu'elle se trouve dans toutes les langues.

La Fontaine a pris le sujet de sa jolie fable dans Bonaventure Despérieis. La farce dont parle Rabelais prouve que cette raillerie des châteaux en Espagne remonte à une époque antérieure dans notre littérature. Elle fait aussi le fond de deux des plus jolies scènes de LopedeRueda, le fondateur du théâtre espagnol, mort vers 15G0. Dans une saynète intitulée les Olives, le mari et la femme se disputent et finissent par se battre] pour savoir à quel prix il faudra vendre des olives — que le mari se propose de planter le lendemain. L'autre scène e^t plus plaisante. Une bohémienne vient de voler une bourse- Survient un agent de police, qui, la surprenant en flagrant délit, va la mener en prison. — « Laissez-moi partir, nous partagerons. > L'agent finit par consentir ; mais on entend du bruit. — Enterrons la bourse, dit la bohémienne, nous reviendrons la chercher plus tard afin de parfager. — Mais vous la déterrerez en mon absence? — Restez auprès, et ne la perdez pas de vue. Seulement, ne me volez pas. — Pour qui me prenez-vous ? — La bourse est enterrée; mais la bohémienne a peur d'être reconnue ; l'alguazil lui prête

son manteau pour fuir plus sûrement, il lui donne même un peu d'argent, dont elle a absolument besoin.

Quand il la voit partie et hors de danger, il se met à réfléchir. Elle est bien naïve, peuse-t-il, si elle croit que je l'attendrai pour déterrer la bourse. La somme en vaut la peine. Je vais être riche pour la vie. Voyons, que dois-je faire de cet argent ? Et le voilà qui se met à entasser les projets. Comme sa famille est pauvre et voudrait partager avec lui, il commencera par reconduire ; puis il achètera un palais, il aura des serviteurs, et quand quelqu'un le saluera dans la rue, il y regardera à deux fois pour savoir s'il doit lui rendre son salut. Il veut contempler sa' fortune, et, après s'être bien assuré que personne ne le voit et que la bohémienne ne revient pas, il se met à fouir ~ Que trouve-t-il ? De vieux chiffons, la bohémienne a escamoté le trésor. (Medora 1550).

Revenons à Gargantua que nous avons laissé à Paris recevant la lettre par laquelle ?on père le rappelle ; il part sur le champ et comme, jusqu'à la fin du livre, il va être question de guerre et de bataille, comme nous rentrons dans la parodie du roman chevaleresque , Gargantua va redevenir un géant et enfourcher, pour le moment, la grand jument que les Parisiens avaie"nt envoyée paître dans la forêt de Bièvre. IP n'oublie ni ses livres ni ses instruments d'étude , mais il les fait vonir, avec ses gens, à petites journées, et prend les devants avec Ponocrates, Eudémon, le premier élève

de Ponocrates, et l'écuyer Gymnaste, qui donnait à Gargantua des leçons de tous les exercices du corps, dans lesquels il était passé maître lui-même. Chemin faisant, ils apprirent que Picrochole s'était retranché à la Roche-Clermaud et avait envoyé le capitaine Tripet avec sa grosse armée, assaillir le bois de Vède. Gargantua s'arrêta chez un gentilhomme de sa connaissance et envoya en avant Gymnaste avec un homme du pays pour explorer la route.

Tant chevauchèrent Gymnaste et sou compagnon «qu'ils rencontrèrent les ennemis espars, mal en ordre, pillans et desrobans tout ce qu'ils pouvaient» ; dès qu'ils aperçurent Gymnaste, ils accoururent en foule vers lui pour le détrousser. Alors il leur cria : «Messieurs, je suis un pauvre diable, ayez pitié de moi ; j'ai encore quelques écus, nous les boirons ; c'est de l'or potable ; mon cheval sera vendu pour payer ma bienvenue ; retenez-moi des vôtres. En attendant, pour mon proficiat [bien venue], je bois à tous bons compagnons.» Et tirant sa gourde, il se mit à boire. Les «maroufles le regardaient, ouvrant la gueule d'un grand pied et tirans la langue comme lévriers», s'attendaut à boire après. Le capitaine Tripet survint. Gymnaste lui offrit sa bouteille : «Buvez, ditil, le vin est excellent, j'en ai fait l'essai. — Comment ! ce drôle se moque de nous ! s'écria Tripet. Qui es-tu ? — Un pauvre diable. — Ha, dit le capitaine, puisque tu es un pauvre diable, il est juste que tu passes outre ; mais ce n'est pas l'habitude que les pauvres diables soient si bien montés ; ainsi, M. le diable, descendez, que j'aie le cheval, et, si bien il ne me porte, vou^, mattre diable, me por-

terez ; j'aimerais à être emporté par un diable tel que toi. »

Gymnaste feignit de descendre , mais il n'en fit rien, et s'amusa à exécuter quantité de tours d'adresse, que Rabelais se délecte à nous dépeindre \ puis voyant les soldats et le capitaine éblouis de son agilité , il saute à bas de son cheval , l'épée à la main, et frappe à tort et à travers ; la plupart s'enfuient. Tripet s'élança pour lui fendre la cervelle, mais par un mouvement rapide, Gymnaste se jeta de côté et de même coup ouvrit l'estomac à son adversaire, qui tomba et en tombant rendit «plus de quatre potées de soupes, et l'âme mêlée parmi les soupes. >

Cette occasion n'est pas la seule où Rabelais parle de l'âme avec irrévérence, mais on remarque que, dans tous ces cas, il s'agit de ce qu'on appelle des âmes viles (anima vilis) ; il ne parle qu'a- 0 vec respect de l'âme des grands hommes. Voir le

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