‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 90 sur 147 · GARGANTUA ET LKS PÈLERINS · texte numérisé non relu

GARGANTUA ET LKS PÈLERINS

mins et faites-leur p'utôt un pont d'argeut afin de les renvoyer.

Gymnaste fit remarquer que le moine avait disparu. — SMls ont le moine, c'est tant pis pour eux, dit une voix. Il faut savoir que l'expression : « bailler le moine à quelqu'un 'i signifiait : lui créer des embarras. — Oui, mais ce moine est frère Jean, dit Gargantua, il faut le retrouver.

Jean, en effet, s'était laissé emporter à la poursuite des gens de Picrochole; il avait accompli des prouesses inouies avec son manche de croix ; mais, à un moment où il se trouvait isolé, on s'était emparé de sa personne et on l'avait donné en garde à deux soldats. Il serait trop long de dire comment il se débarrassa d'eux; le fait est qu'au moment où l'on s'inquiétait fort de lui, on entendit crier: «Vin frais ! vin frais ! » C'était le moine qui arrivait, amenant les cinq pèlerins à qui il avait failli en coûter cher de s'être réfugiés parmi les feuilles de laitue. Il amenait aussi une autre prise plus glorieuse, le capitaine Touquedillou , en personne , qu'il avait étourdi d'un coup de son manche de croix et fait prisonnier. Ce retour fut célébré par un grand banquet.

Quand les pèlerins se furent bien repus, Grandgousier se mit à causer avec eux; il leur demanda de quel pays ils étaient, d'où ils venaient et où ils allaient. Lasdaller — remarquez le nom — répondit pour tous :

Seigneur , je suis de St-Genou en Berry ; celui-ci est de Paluau, celui-là de Onzai, les deux autres, l'un d'Argy,

l'autre de Villebreniu. Nous venons de St-Sébastien près de Nantei? et nous nous en retournons à netites journées. — Bi3n, dit Grandgousier ; mais qu'allie^; vous faire à St- Sébastien V — Nous allions lui otïrir nos prières contrôla peste. — Est-ce que vous croyez, pauvres gens, que la peste vienne de St Sébastien ? Sans, doute, répondit Lasdaller. nos prêcheurs nous l'affirment. - Conimeni: ! dit Grandgousier, vos faux prophètes blasphèment ainsi les saints de Dieu, et les représentent comme semblables aux diables, qui ne songent qu'à faire du mal aux hommes, comme Homère nous a représenté Apollon envoyant la peste aux Grecs ! J'ai entendu, en effet, un des cafards qui prêchait à Sinays que St Antoine mettait !e feu aux jambes ; que St Eutroi>e faisait les hydroniques ; St Gildas, les fous; St Genou, les goutteux. Mais je le punis de telle façon , quoiqu'il m'appelât hérétique, que jamais depuis ce temps aucun de ces catards n'a osé entrer dans mes terres, et je m'étonne que votre roi laisse prêcher de tels scandales ! Ces prêcheurs-là doivent être punis plus sévèrement encore que ceux qui par art magique on autre engin auraient mis la peste par le pays. La peste ne tue que les corps, mais ces prédications diaboliques infectionnent les âmes des bons et simples gens.

On peut remarquer ici que Rabelais, si catégorique contre certaines superstitions, admet, avec la croyance populaire, que la peste peut être introduite par malveillance dans un pays Scientifiquement cela n'a rien d'impossible, puisqu'il suffit de quelques germes contagieux pour produire une épidémie; il suffit, par exemple, qu'un insecte invisible soit apporté d'Amérique pour détruire toutes les vignes d'une contrée. Seulement, le fait est-il arrivé? y a-t-il eu des hommes assez misérables l)Our déchaîner sciemment et volontairement un fiéau sur tout un pays V voilà ce dont il est permis de douter. Mais il n'y a pas lieu comme le font cer-

GRANDGOUSIEK ET LKS CONQUÊTES. 273

tains i.omnieiitateur.s de reprocher à Rabelais sa crédulité A cet é.yard. La chose est possible, cela suftit pour justifter la supposition qu'il met en passant dans la bouche de Grandgousier,

On retint encore un jour les pèlerins pour les bien reposer de leurs ennuis et de leurs dangers, puis Grandgousier les congédia. Ils partirent les larmes aux yeux :

Heureux est le pays, di«aient-ils, (lui a pour seigiieir uu tel homme ! Nwus avons été plus éditiés et plus instruits par les propos qu'il ikjus a tenus que par tous les sermons qui n )us ont été i^rècbés e:i notre ville. — Oui, 'lit Gargantua, qui était présent; Platon a raison. Les états seraient heureux si les rois philosophaient ou si les i^hilosophes régnaient.

On leur donna des vivres, du vin, un peu d'argent et un cheval à chacun d'eux pour achever leur route, et cet épisode, commencé si follement, se termine de la manière la plus sage.

Après cette protestation contre les superstitions païennes conservées sous des noms chrétiens, voici une protestation — en action également — contte les guerres de conquête.

Touquedillon fut présenté à Grandgousier et interrogé par lui sur l'entreprise ds Picrochole et le but qu'il s'était proposé — Touquedillon répondit que Picrochole se proposait de conquérir tout le pays, s'il le pouvait, sous prétexte de venger l'injure faite à ses fouaciers.

C'est, dit Grandgousier, trop entrepris : qui trop embrasse peu estreint. Le temps n"est plus d'ainsi conquester les royaumes, avec dommages de son prochain frère

274 GARiMNi-L'A. - II. LA G'-'EURE.

cluistian i ceste imitation îles anciens Hercules, Alesandres, Haniiibals, Scipiuns, Césrrs et âultres telz, est contraire à la profession de l'Evangile, par lequel nous est commandé garder, sauver, régir, et administrer chascun ses pays et terres, non hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarrasins et Barbares jadis appelloient prouesses, maintenant nous appelions briganderies et meschancetés. Mieulx eust-il fait soj' contenir en sa maistm, royallement lo gouvei-nant, que insulter en la mienne, hostilement la pijlànt, car par bien la gouverner i'eust augmentée, par me piller sera destruict.

Allez-vous-en, au nom de Dieu : suivez bonne entreprise, resmonstiez à vostre roy les erreurs que cognoistrez et jamais ne le conseillez, ayant esgard à vostre profit partifulier ; car, avec le commun, est aussi le propre perdu. Quant est de vostre rançon, je vous la donne entièrement, et veulx que vous soient rendues armes et cheval: ainsi fault il faire entre voisins et anciens amis, veu que ceste nostre différence [différend] n'est point guerre proprement.

Quelle haute sagesse dans ces pensées, dit Gérusez, quelle connaissance approfondie de l'histoire et de la morale !

C'est ainsi, chez Rabelais, qu'aux pages les plus folles, les plus bouffonnes, les plus saugrenues, succèdent les pensées les plus sages et les plus élevées.

A l'époque où il écrivait, l'Europe était ivre de conquêtes. François T' convoitait l'Italie et la Flandre, Charles Quint rêvait la monarchie universelle. La conquête semblait le plus noble et le ' plus légitime emploi de la puissance. Rabelais lait entendre la voix de la sagesse et de rhuiuanité- On ne l'écoute guère sans doute, mais ses idées

FÉNELON KT KAUELAIS.

n'en font pas moins leur chemin dans^ les esprits. Au XVIP sièc'e, Fénelon les répète à son royal clève :

Ce qu'on appelle couquête devient le comble de la tyrannie et l'exécration du genre humain, à moins que le con(iuerant n'ait fait sa conquête par une guerre juste et n'ait reudu heureux le peu;)le conquis eu lui donnait de bonnes lois. De même qu'uu chef de famille ne doit jamais s'entêter pour la grandeur de sa maison, jusqu'à vouloir troubler la paix rt la liberté publique' de tout un peuple; de môme c'est une conduite insensée, brutale, pernicieuse, que le chef d'une nation mette sa gloire à aujçmenter la p^iissauce de son peuple en troublant le repos et la liberté des peuples voisins ... H est uifimmeut plus pernicieux de blesser la justice de peuple à peuple que de la blesser de famille à famille. La guerre est un mal qui déshonore le genre humain : si ou pouvait ensevelir toutes les histoires dans un éternel oubli, il faudrait cacher à la postérité que des hommes ont été capables de tuer d'autres hommes. Toutes les guerres sont civiles ... Il n'est donc permis de faire la guerre que malgré soi, à la dernière extrémité, pour repousser la violence de l'ennemi.^

Ces idées, qui offensaieQ,t si fort Louis XIV, sont devenues, au siècle suivant, un lieu commun de la philosophie, et, au XIX% il n'est, entre ceux qui raisoiment, personne qui ne les admette en théorie. Mais ce n'est pas un petit honneur pour Rabelais de les avoir émises h u.ie époque où elles pouvaient scmbU-r paradoxales.

Revenons à notre récit. Grandgousier appela le n^oine et lui demanda si c'était lui qui avait pris le capitaine Touqucdillon. — «Sire, dit le mQii^e, il e..t présent, qu'il parle lui-même. — <^''est M qui

1 Dialogues des viorts., XVll. Socrate et Alcibiade.

276 GAKGAKTUA. — II, LA GUERRf.

m'a pris en etï» t, dit le capitaine, et je me reconnais son prisonnier. — L'avez-vous mis à rançon? demanda le roi au moine. — Non, di^ Jean, je ne m'occupe pas de cela. — Combien voulez - vous de t-a pribe ? — Rien, rien, dit le moine. Je n'ai pas agi par intérêt Grandgousier ordonna à Tou quedillon de compter au moine soixante- deux mille saints (monnaie d'or d'environ 12 francs). Cela fait, Giandgousier demanda à Touquedillon s'il voulait rester avec lui ou retourner vers Picrochole. — «Je ferai ce que vous me conseillerez. — Retournez plutôt vers votre roi et que Dieu soit avec vous.» II le combla de présents, lui donna une escorte et un cheval et le fit reconduire à la Roche-Clermaud. Quant à frère Jean, dès que son prisonnier fut parti, il vint apporter à Grandgousier l'argent qu'il avait reçu. «La lutte n'est pas finie; on ne sait pas ce qui peut arriver, l'argent est le nerf des batailles : gardez-le pour vous.» Grandgousier accepta, promettant au moine de le déiommager à la fin de la guerre.

Touquedillon, retourne auprès de Picrochole, lui con.-eille de faire la paix avec Grandgousier pour deux raisons : d'abord, il n'avait aucun motif d'en vouloir à ses voisins, qui ne lui avaient jamais fait que du bien, et qui avaient réparé au centuple le mal causé par eux à quelques - uns de ses sujets ; — secondement, il ne sortirait de son entreprise qu'à son grand dommage et malheur, car sa puissance n'était pas telle que Grandgousier ne pût aisément la renverser.

Hastiveau, qui était présent, se récria- Celui qui parlait ainsi s'était laissé cerroropre par l'argent de

DEROUTt; DE PICROCHOLE, Jli

Grandgousier, il trahissait son maître et avait passé à l'ennemi. Touquodillon, indigoc, tire son épée, se précipite sur le flaUeur et le tue. Picrochole, furieux, lui demande qui Ta [layé pour le priver d"un fidèle général ; et il ordonne qu'on lui fisse son procès L'ordre est accompli sur l'heure. Touquedillon est condamné à mort et exécuté, et le roi ordonne de jeter son corps par-dessus les murailles, tandis qu'il fait faire d'honorables funérailles à Hastive.iu.

Cette conduite soulève des murmures (kris Farraé^. Picrochole n'en tient (ompte Cependant Gargantua arrivait avec ses troupes; la ville à assiéger était sur une hauteur et bien protégée par des fortifications. Gargantua hésitait à ras:^aillir immédiatement et songeait à latt iquer eu règle ; mais Gymnaste lui dit :

Seigiitur, telle est la nature et complexiuu des Français qu'ils ne valent qu'à la première points Lors lissent pires que diaMes ; inais s'ils séjourneut, ils sont moins que femmes. Je suis d'avis qu'aussitôt que vos gens auront quelque peu jespiré et mangé, vous tassiez donner l'assaut sans plus attendre

L'assaut fut donné; le moine se distingua et entra le premier dans la ville. Picrochole se battit avec courage, mais aussi avec son outrecuidance et sa maladress'? ordinaires: dans sa fuite, il tua de colère son chev.il, qui avait fait un faux pas; puis, se trouv=>nt sans monture, il voulut prendre un des ânes du moulin voisin ; les meuniers s'y opposèrent, et. comme il s'obstinait, ils le rouèrent de coups, lui prirent ses vêtements, qu'ils remplacèrent par une méchante ?ouquenille. et le laissèrent aller. Il consulta une sorcière qu'il trouva sur son che-

min — les gens de ce caractère sont toujours superstitieux et croient avoir une étoile; — elle lui répondit que son royaume lui serait rendu le jour de l'ai rivoe des coquesigrues. Picrochole s'est retiré à Lyon et vit de quelque misérable métier, mais il compte toujours sur son étoile — comme Napoléon I" à Saint- Hélène — et il s'informe soigneusement auprès des étrangers si les coquesigrues ne viendront pas bientôt.

Quant à Gargantua victorieux, il fit défendre sévèrement que l'on offensât qui que ce fût dans la ville ; il fit donner un dîner à ses frais aux hommes de Picrochole qui s'étaient rendus ; puis il les convoqua sur la grande place du château, où ils reçurent six mois de solde. Quand ils furent réunis, il se rendit au milieu d'eux et leur adressa un discours assez long. Nous en extrayons les passages 1rs plus caractéristiques, en les traduisant un peu.

Nos ancôtres, dit-il, quand ils étaient victorieux, tenaient beaucoup moins à, élever des monuments de leurs Victoires q.u'à laisser ces monuments dans les cœurs. Vous savez ce qu'ils ont fait pour les Bretons après la bataille de St-Aubin du Cormier, ce qu'ils ont fait pour les Poitevins après la prise de Parthenay ; vous avez emendu parler du bon traitement qui a été fait aux Barbares qui avaient saccagé les Sables d'Obmne. Vor.s savez ce qiu est ar'ivô dernièrement au roi C;inarre lorsqu'il envahit le pays d'Aunis et iit h piraterie sur les côtes Armoriques.

Pris dans la l)ataille , d'autres rois et empereurs, qui cependant se disent chrétiens et ca'holiques, l'auraient misérablement traité, duremert emprisonné ou rançonné; mon père le traita courtoisement, aimablemen* , le logea

COXOIOX DE GAKGAXT! A AUX VAINCUS. 279

daas son palais et entiu lui donna un sauf-condnit et le iii reconduire dans ses états, chargé de présents, chargé de grâces, chargé de marques d'auiidé.

Il y a dans tout ceci une allusion constante aux actes de Charles Quint, envahisseur de la France, it de François I", son prisonnier qui, bien que durement rançonné par lui, ne l'autorisa pas moins plus tard à traverser ses états-

Qu'en est -il advenu? continue Gargantua. Retourné dans ses terres, il tit assembler tous les princes et états de son rovaume; il leur exposa ce que nous avions fait pour lui et les pr^a de prendre une résolution qui pût servir d'esemiile de gracieuseté honnête, comme il .ivait eu en nous exemple d'honnêteté gracieuse. Ils décrétèrent à l'unanimité qu'ils nous offriraient leurs terres, domaines et royaumes pour en disposer à notre gré. A la suite de 00 vote, on nous apporta d'abord de grandes richesses de toutes sortes, non-seulement de la part de l'état, mais de celle des habitants : chacun nous envoyait ce qu'il y avait de plus précieux dans le pays en bijoux et en curiosités. Il n'était fils de bonne mère qui ne voulût nous offrir ce qu'il avait de particulier.

Le roi vint en personne offrir ces présents ; ils se metla.t lui-même et ses états à notre merci. La donation était en règle et avait été ratifiée par tous ceux qui avaient droit d'y intervenir. Ces présents étaient trop grands pour être acceptés; mon père refusa tout, et fit jeter au feu les contrat^ ; mais il fut profondément touché de cette bonté des Cau..rriens . et dit qu'il avait fait ce que tous les vainqueurs devraient faire.

Il est résulté de tout cela un notable avantage pour nous. Nous aurions sans doute pu exiger une rançon considérable, ils nous en paieront une double, triple, quadruple , puisqu'ils se sont engagés à payer un tribut annuel, qu'ils ont volontairement augmenté chaque année. Je ferai pour vous ce que mes ancêtres, ce que mon père a fait pour les peuples voisins. Je vous rends votre

liberté et je vous laisse toutes les franchises dont vouavez joui jusqu'ici.

Ceux qui étaient au service du roi Picrochole reoevronr, chacun, trois mois de leurs appointements : on vous reconduira en sûreté dans vos maisons et dans vos familles poar empêcher les paj'sans de vous insulter au passage. Je regrette de tout mon cœur que Picrochole ne soit pas ici. Je lui aurais aussi prouvé que cette guerre a été faite en dehors de ma volonté et sans aucun désir d'accroître ni mou bien ni mon nom. Mais puisqu'il a disparu et qu'on ne siit oi!i il est , je veux que son royaume liasse entier à son fils. Seulement comme il et très jeune - il n'a pas enc re cinq ans — et que, dans cette circonstance, les étr.ts sont généralement pillés et ruinés par ceux qui sont chargés do les gouverner , j'ordonne, je veux que Ponocrates ai* lu surveillan e génér.ile de l'administration, avec l'autorité requise: je veux qu'il veille aussi sur 1 éducation de l'enfant jusqu'à ce qu'il le juge propre à régner et à gouverner par lui-même.

Cependant si Gargantua se montre plein de mansuétude pour tous, il y a certains individus auxquels il ne peut pardonner, ce sont les flatteurs qui ont poussé, loué, encouragé le roi Picrochole — et cela dans leur intérêt personnel — à faire cette expédition, qui a eu une si triste issue et qui aurait pu en avoir une plus malheureuse encore pour les peuples. Il demande donc qup ces individus lui soient livrés afin qu'il en soit fait un exemple mémorable.

Kous retrouvons ici l'élève de Ponocrates.

On livre, en eftet à Gargantua une partie des mauvais conseillers de Picrochole, mais pas tous- Les plus coupables avaient disparu. Spidassin avait fui d'un trait jusqu'à Laign-l. Menvail jusqu'à Val de Vire, sans regarder derrière lui, ni prendre haleine, etc Quant à ceux qui lui furent livrés, Gar-

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