‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 89 sur 147 · FBÈEE JEAN ARMÉ CHEVALIER · texte numérisé non relu

FBÈEE JEAN ARMÉ CHEVALIER

mouvements qu'il fit, il donna involontairement de l'éperon à son cheval ; l'animal prit le galop et frère Jean resta suspendu aux branches du noyer. «Au meurtre! trahison! s écrie-t-il. On se retourne, on le voit pendu dans l'arbre- Comme il ne courait aucun danger sérieux, ses compagnons ne purent s'empêcher de s'amusir du spectacle, d'autant plus que Jean s'impatientait fort et jurait comme un damné.

— «C'est Absalon, disait l'un — Non, les moines n'orit pas de cheveux, il doit être pendu par les oreilles.

— «Dépêchez- vous donc! de par tous les diables ! criait le pendu. C'est bien le temps de jaser. Vous ressemblez à ces prêcheurs décrétalistes qui vous disent que, lorsqu'on voit son prochain en danger d'être tué, il faut, avant de lui aider, l'exhorter à se confesser et à se mettre en état de grâce. Quelqu'un se noie, vous commencez par lui faire un beau sermon, sauf à aller le repêcher quand il sera noyé.»

On voit que, tout en s'impatientant, le moine ne laissait pas de faire des épigramraes. C'est de cette dernière observation, que La Fontaine a tiré une jolie fable : Le Précepteur et l'Ecolier.

— «Vrai Dieu! dit Gymnaste en descendant de cheval pour aller à son aide, j'ai vu plus de cinq cents pendus, mais je n'en vis aucun qui eût si bonne grâce que lui en pendillant — Avez-vous bientôt assez prêché? dit frère Jean. Aidez-moi donc, de par Dieu, puisque vous ne voulez pas de par l'autre».

On sait que « l'autre » c'était le diable. L'impatience n'empêchait par le moine de se souvenir de son Virgile :

270 GAR<tANTUA. — II. LA GUEIiRE.

Flectere si uequeo Superos, Aclieronta movebo. Enéide, VII. [Si je ne puis fléchir les Dieux den haut, je toucherai les Dieux des enfers, les Dieux de l'Achéron],

seulement il renversait les termes.

Gymnaste grimpa dans le noyer, dégagea le casque, puis laissa tomber frère Jean et tomba avec lui. Le moine s'empressa de rejeter cette armure qui lui avait été fatale, et remonta sur son cheval sans autre arme que le manche de croix, qu'il brandissait comme une lance.

Cependant Picrochole qui s'étaitjetédansla guerre à tête perdue et sans prendre plus de précautions que Napoléon III quand il attaqua les Prussiens en 187U, fut fort étonné lorsqu'on lui apprit que la première rencontre avait été malheureuse pour lui ; il réunit son conseil. Hastiveau et Touqucdillon lui assurèrent que sa puissance était telie qu'il pouvait défaire tous les diables d'enfer s'ils venaient. Picrochole n'en était pas très persuadé et commençait à douter de sa destinée. Il envoya donc < une escarmouche, « comme on disait, pour battre le pays. Elle fut rencontrée par Gargantua et ses gens, et mise en déroute.

On demanda à Gargantua s'il falh'it poursuivre les fuyards :

Gardez-vous en bien, dit-il. Il ne faut jamais mettre un ennemi au désespoir; une tel'e nécessité multiplie sa force et accroît son courage Combien de victoires ont été reprises au.\ vainqueurs par les vaiiioos, quand les vainqueurs ne se sont pas contentés de ce qui était raisonnable et ont voulu détruire rotalement leurs ennemis ! Ouvrez toujours à vos adversaires toutes les portes et che-

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