GAKGAXTUA. — III. L ABBAYE DE THÉLÈME
l'on adopta étaient l'orangé, le tanné, le vert, le cendré, le blru. le jaune clair — et pour d'autres tissus, le cramoisi, le blanc et le vert. On employait aussi des fourrures : fourrures de loups-cervii.^rs, de genettes noires, de martres de Caiabre, de zibelines- Les pierres précieuses ne sont pas oubliées. L'auteur mentionne entre autres les escarboucles, les rubis balais, les diamants, les saphirs, les émeraudes, les turquoises, les grenats, les agalhes, les perles grosses et petites. Les formes des vêtements ne sont pas moins variées. Nous ne croyons pas devoir les indiquer, parce que les modes ayant complètement changé depuis lors, cela nous entraînerait dans des explications aussi fastidieuses qu'inutiles.
Chaque jour les dames convenaient du costume qu'elles porteraient dans la journée :
Telle sympathie estoit entre les hommes et les femmes que, par chascnn jour, ilz estoient vestuz de semblable parure. Et , pour à ce ne faillir . estoient certains hommes ordonnez pour dire es hommes, par chascun matin, quelle livrée les dimes vouloient en icelle journée porter. Car le tout estoit fait selon l'arbitre des dames. Eu ces vestements tant propres, et accoustremens tant riches, ne pensez que ny eux ny elles perdissent temps aucun : car les maistres des garderobes avoient toute la vesture tant preste par chascun matin, et les dames de chambre tant bien estoient apprises, qu'en un moment elles estoient prestes et habillées de pied en cap.
Rabelais n'oublie jamais les précautions nécessaires pour empêcher le gaspillage du temps,
La vie des Thélémites n'est pas gouvernée par des lois, des statuts, des règlements, mais par le vouloir et franc arbitre de chacun. Ils se levaient du
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lit quand bon leur semblait ; ils buvaient , mangeaient , travaillaient , dormaient quand le désir leur venait. Xul ne les éveillait, nul ne les parforçait à manger, ni à boire, ni à l'aire chose quelconque Ainsi l'avait établi Gargantua et la règle était tout entière dans cette inscription, écrite en grosses lettres à l'entrée :
FAIS C£ QUE VOULDRAS,
A quoi bon une règle? se demande Rabelais. Les gens nobltis de cœur, bien nés, bien instruits, entourés de personnes honnêtes, n'ont-ils pas un aiguillon, l'honneur, qui les éloigne du vice et les pousse à la vertu ? C'est quand on est comprimé, asservi, qu'on a envie de faire le mal, rien que pour protester et pour montrer son indépendance. ^^Nous avons envie de faire les choses qui nous sont défendues. « On ne sera pas tenté d'enfreindre une règle qui ne sera écrite nulle part.
Rabelais, on le voit, a, comme les philosophes du XVIIP siècle, une foi complète en la bonté native de l'homme. C'est encore un point qui le sépare nettement de Calvin , préoccupé surtout du dogme de la chute, du péché originel , et persuadé que l'homme par sa nature est invinciblement porté à faire le mal.
A Thélème , poursuit l'auteur de Gargantua, tous les hommes , toutes les femmes savaient lire, écrire , chanter , jouer d'instruments harmonieux, parler cinq ou six langages et composer dans tous des vers et de la prose.
Jamais ne forent vus chevaliers tant preux , tant galants, tant adroits à pied et à cheval, plus vigoureux. Ja-
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mais ne furent vnes dames tant propres, tant mignonnes, moins fascheuses, plus doctes à la main, à l'aiguiile. à tout acte mulièbre [féminin] honnête et libère, que là, estoient.
Par cette raison , quand le temps venu estoit que aucun de icelle abbaye, ou à la requeste de ses parents ou pour autres causes, voulust issir [sortir] hors, avec soy il emmenoit une des dames, celle laquelle l'avoit pris pour son dévot [dévoué]; et estoient ensemble mariés. Et si bien avoient vescu à Thélème en dévotion [dévouement] et amitié , encore mieulx la continuaient-ilz en mariage , et autant s'entreaimoient-ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs nopces.
YI.
L'abbaye de Thélème n'a rien de commun avec l'Utopie de Thomas More. Rabelais avait lu évidemment le livre oii le chancelier d'Angleterre trace le tableau de sa république, puisqu'il lui emprunte deux dénominations qui vont figurer dans Pantagruel: le pays d'Utopie et la ville des Amaurotes. L'ouvrage avait déjà seize ans de date quand parut Gargantua- Mais Rabelais ne lui a rien emprunté en décrivant son abbaye idéale. Thélème n'a rien de commun non plus — pour l'idée du moins, avec la Cité du Soleil, de Campanella, ni avec le Phalanstère, de Fourier. Dans la Cité du moine napolitain, le travail est obligatoire; quiconque ne travaille pas est banni. Dans l'Utopie , chacun doit fournir aussi une certaine quantité de travail productif. Dans le Phalanstère, tout le monde travaille, sans contrainte, il est vrai, mais parce que le travail est attrayant, parce qu'il est devenu un plaisir. Ces cités idéales se suffisent à elles-mêmes. Elles consomment, mais elles produisent. Le luxe dans le Pha-