‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 96 sur 147 · ORGANISATION ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

ORGANISATION ÉCONOMIQUE

lanstère est aussi grand, plus grand peut-être qu'à Thélème, mais les travaux productifs couvrent les dépenses. Ce que ces sociétés perdent d'un côté, elles le recouvrent de l'autre; c'est un mécanisme qui fonctionne. Tous ceux qui y sont engagés participant également aux charges et aux avantages, jouissent de droits égaux, bien que les fonctions ne soient pas toujours égales-

Thélème, au contraire, ne produit rien, et l'égalité n'existe qu'entre une partie des associés. Ceuxci cultivent la poésie, la musique, le dessin, la peinture ; ils jouent la comédie, vont à la chasse, font de la gymnastique, de l'équitation, de la natation ; ils s'exercent à la course , au tir de l'arc , etc. ; mais aucun ne s'emploie à un travail lucratif- Il y a dans l'abbaye des orfèvres, des lapidaires, des brodeurs, des tailleurs, des tireurs d'or, des veloutiers, des tapissiers, des hautelissiers, - des parfumeurs, des «testonneurs», etc., mais ces gens-là ne font pas partie de la société, ce sont des ouvriers à gage. Ils ont le droit d'être payés, rien déplus. Les Thélémites gardent ]>our eux les beaux arts, et leur laissent les arts industriels.

Les Thélémites ne sont donc pas une société organisée pour la production et la consommation ; ils ne sont organisés que pour la dépense. Thélème sous ce rapport est une abbaye comme une autre; elle vit de la riche dotation que Gargantua lui a faite.

Elle doit" avoir une autre ressource encore cependant. Chaque membre en entrant apporte probablement une dot, approximativement suffisante pour subvenir à ses dépenses. Rabelais nous le dit

294 GARGANTUA. — III. l'abBAYE DE THÉLÈME.

même implicitement. On avait le droit clY>tre riche à Thélème , nous dit-il. Cet excédant de richesse ne pouvait provenir que des biens personnels de l'associé, des biens qu'il avait apportés en entrant ou dont il s'était réservé la jouissance. Les dépenses générales étaient faites par la communauté, les dépenses particulières restaient évidemment à la charge de chacun. La grande différence entre cette abbaye et les autres, c'est qu'on pouvait disposer librement de ses biens, de son temps, de sa pensée, qu'on n'obéissait pas à la cloche, que si l'on étudiait le grec ou l'hébreu, ou n'était pas forcé de cacher ses livres , et que si l'on tombait amoureux de sa voisine , on avait le droit de Tépouser et d'être heureux avec elle.

vn.

Cependant, s'il était permis de se marier à Thélème, il ne paraît pas que Ton pût s'y établir pour toujours avec son ménage. Aucune "partie du bâtiment, si minutieusement décrit par l'auteur, n'est réservée aux enfants, aucun soin n'est pris pour leur éducation première. D'un autre côté, nous voyons des couples sortir de Thélème lorsqu'ils se marient. Il faut en conclure que l'abbaye de la libre volonté n'était faite que pour la jeunesse. Les jeunes filles, nous dit-on, y entraient de dix à quinze ans, les jeunes garçons de douze à dix-huit. Il n'y a pas de limite d'âge pour la sortie. On reste tant qu'on le veut, mais la vie qu'on y mène ne convient évidemment qu'à la jeunesse. Ce qu'on y fait n'est que la continuation et le i)erfectionnement de ce que Ponocrates a t'ait faire à Gargantua adoles-

l'île des plaisirs. 295

cent, avec la liberté en plus de choisir son temps, ses occupations du moment. Thélème, à beaucoup d'égards , n'est qu'un lieu où l'on perfectionne ses études physiques et intellectuelles. On s'y prépare à la vie active. C'est l'Université de l'éducation attrayante. On a déjà remarqué qu'il n'y a à Thélème ni «beuveries» ni festins. Chacun mange chez soi avec ses intimes. Il en est de même du libre amour. Toute dame a le droit, le devoir même de se choisir un cavalier, mais quand ils s'aiment, ils s'épousent et s'en vont. Les «beuveries» interminables sont laissées aux crasseux précepteurs de Gargantua , aux ignorants comme frère Jean , aux vieillards comme Grandgousier. Ni Pantagruel ni Gargantua ne s'enivrent. Les amours immondes sont le fait d'un vaurien, poltron et cynique, comme Panurge. A Thélème, tout est libre, mais tout est décent, tout est noble, tout est beau.

Vin.

Un critique a rapproché de Thélème Vile des Plaisirs , de Fénelon. Ce rapprochement n'est pas plus fondé que celui qu'on a fait entre Thélème et le Phalanstère. Dans cette île, les amusements viennent au devant de vous sans que vous ayez même la peine d'exprimer un désir, et l'ennui naît immanquablement de la satiété.

«Fatigué (le tant de festins et d'amusements, dit Fénelou, je m'éloignai de ces contrées en apparence si délicieuses et de retour chez moi, je trouvai dans une vie sobre et dans un travail modéré, dans des mœurs pures, dans la pratique de la vertu, le bonheur et la santé que 'n'avaient pu me procurer la continuité de la bonne chère et la variété des plaisirs (Fables. VIII).

296 GARGANTUA. — III. l'aBBAYE DE THÉLÈME.

Il n'y a rien de semblable à craindre à Thélème. Le plaisir ne vient pas chercher le Thélémite, c'est lui qui va le chercher; soit qu'il exerce son corps à la gymnastique, son adresse à la chasse, son esprit à l'étude , à la culture des sciences et des arts, il est toujours en action. Dans la pensée de Rabelais, il n'y a pas plus de temps perdu pour l'activité intellectuelle à Thélème qu'il n'y en avait chez Gargantua à l'époque où il était sous la direction de Ponocrates. Rabelais n'a pas pensé, n'a pas voulu prévoir que l'inactivité, la paresse pût se glisser parmi les associés, avec l'ennui, son compagnon obligé. Cela dépend des caractères cependant. Il est des êtres apathiques auxquels ce régime pourrait ne pas convenir. Mais Fauteur a eu soin de laisser les portes ouvertes. Si la paresse vous prend, si l'ennui vous vient, rien ne vous force à rester.

On a d'ailleurs prévenu d'avance les intéressés. Une longue inscription placée sur la porte interdit formellement l'entrée de l'abbaye aux fainéants , paresseux , parasites , aux malades mêmes. Tout doit y être gaîté, santé, amour de la science, activité du corps et de l'esprit. Ceux qui ne se sentent pas ces dispositions n'ont que faire de se présenter, on ne leur ouvrira pas.

L'inscription n'a pas moins de 108 vers, divisés en sept doubles strophes. Par malheur , ces vers sont plus que médiocres.

Rabelais commence par exclure de sa communauté les hypocrites , bigots , cagots , cafards , et fabricateurs de querelles religieuses

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