‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 97 sur 147 · INSCRIPTION · texte numérisé non relu

INSCRIPTION

Puis viennent les gens de justice , clercs , mangeurs du populaire, scribes, pharisiens, vieux juges. Il n'y aura pour eux ici ni procès ni débats , et par conséquent pas de pâture.

Arrière aussi les usuriers , les grippeminauds , les avares et amasseurs d'argent.

Arrière encore les jaloux, les curieux, les individus rongés par des maladies honteuses. Il n'y a de place que pour la santé, la joie et la jeunesse.

Entrez, vous qui êtes gaillards, fringants, joyeux, mignons et gentils compagnons.

Entrez , vous qui annoncez le saint Evangile comme il doit être annoncé :

Entrez, qu'on fonde ici la foi profonde ;

entrez pour confondre

Les ennemis de la sainte parole.

Les protestants ont cru voir dans ces derniers vers une invitation aux pasteurs calvinistes à venir à Thélème. L'ensemble de l'inscription et de l'ouvrage prouve qu'ils se trompent. Après avoir banni les instigateurs de querelles religieuses dans les premiers vers, Rabelais n'inviterait pas ici les pasteurs calvinistes, qui étaient aussi ardents disputeurs que les catholiques. Rabelais appelle ceux qui se contentent de prêcher la morale de l'Evangile, «la foi profonde», l'amour des hommes entre eux, la fraternité.

Cette inscription de Thélème est dans le goût des vers du XV° siècle et non de ceux du XVP. Il y a une foule d'assonances et de rimes régulièrement placées dans le corps des vers, ce qui fait de ces strophes de véritables tours de force ; mais les

298 GARGANTUA. — III. l' ABBAYE DE THÉLÈME.

tours de force réclament une agilité, une souplesse, qui dissimule l'effort, et Rabelais est loin de posséder ces qualités lorsqu'il écrit en vers. Voici la dernière des doubles strophes de l'inscription. C'est la meilleure, ou. si l'on veut, la moins mauvaise. Les rimes couronnées, c'est-à-dire rc|)étées au commencement du vers suivant sont en italiques :

Cy entrez, vous, dames de haut parrt//e, En franc courage ^ Entrez-y en bon heur -, Fleiu's de beauté à céleste sisage, A droit corsage, à maintien preude et sage ; En ce passade est le séjour d'hon»/e«r. Le haut seigneur-^ qui du lieu fut donne»?' Et guerdou«eM7*^, pour vous Fa ordonné^ Et pour frayer ^ à tout, prou or donné '.

Or donné par don

Ordonne pardon

A cil qui le donne ;

Et très bien guerdonne,

Tout mortel preud'hom.

Or donné par don **.

Après avoir lu ces derniers vers, on approuve complètement Rabelais d'avoir emprunté à Mellin de St- Gelais la pièce de vers par laquelle il va terminer ce livre.

C'est une «Enigme eu prophétie» trouvée, nous ditil, sur une lame de bronze en creusant les fondements de l'abbaye de Thélèrae. Les deux premiers et les six derniers vers sont seuls de Rabelais.

* Hardiment - * Sous de bons auspices, en bon augure - ^ Gargantua— * Rémunérateur, il a récompensé par là le moine de ses services — * Mis en ordre - "^ Subvenir à toutes les dépenses — ' Donné beaucoup d'or - * L'or donné par don récompense très bien tout homme sage.

l'énigme-prophétie. 299

Certains commentateurs ont fort déraisonné à propos de cette pièce. Lemotteux, l'abbé de Marsy, Ermangart, font de Meliin de St-Gelais un zélé calviniste. Or Meliin ne fut jamais ni calviniste ni zélé. Fils d'un évéque poète de cour, il fut abbé, et aumônier de Henri II, alors que ce prince n'était encore que dauphin. Meliin était aussi un poète de cour et de société, un poète galant surtout, très spirituel , raffiné , imitateur de Pétrarque et des Italiens, tandis que Ronsard imitait les Grecs alexandrins, — sceptique peut-être au fond de l'âme, mêlant volontiers les chants d'église et les mystères de la religion avec la galanterie et les dieux du paganisme, tournant heureusement ie madrigal, excellant à affiler un conte en épigramme , à rimer finpment des riens précieux et jolis, mais paresseux et ami de ses aises. Un tel personnage a dû nécessairement tourner le dos au calvinisme . par prudence d'abord, pour ne pas compromettre sa joyeuse existence de prélat homme du monde, et aussi par antipathie contre une croyance qui prenait la vie tellement au sérieux. Que dans des strophes dont nous avons rapporté quelques vers à propos des Fanfreluches^ il ait pris le parti de Marot contre ses persécuteurs , cela se conçoit ; il défendait un confrère en poésie ; il protestait en faveur de la tolérance, parce que toute mesure violente lui était antipathique. Mais que, dans la pièce que nous allons analyser, il ait entendu faire un manifeste calviniste, c'est ce qu'il est impossible d'admettre, et il faut toute la prévention de Lemotteux, toute la légèreté de l'abbé de Marsy et des commentateurs de Véàiiion variorum, pour soutenir une pareille opinion.

300 GARGANTUA. — III. l'abBAYE DE THÉLÈME.

La pièce fit grand bruit cependant à une époque oii l'on se préoccupait beaucoup de ces sortes de prédictions. Les guerres civiles religieuses ne commencèrent en France qu'en 1562, quatre ans après la mort de Mellin et vingt-neuf ans après la publication de r« énigme» dans les premières éditions de Gargantua, et pourtant elle est pleine de détails qui se rapportent parfaitement aux luttes religieuses qui allaient remplir le dernier tiers du siècle.

Pour apprécier justement le caractère prophétique de cette pièce, il faut d'abord se demander s'il est bien sûr que St-Gelais en l'écrivant ait pensé aux guerres religieuses?

Les énigmes étaient fort à la mode à cette époque, non pas ces courtes énigmes qui ne sont que des définitions où l'on s'astreint à unir la précision à l'obscurité, mais des énigmes développées et offrant généralement un double sens. Les Facétieuses Nuits de Straparole, que l'on venait de traduire, contiennent un nombre considérable de ces pièces où l'auteur se tient en équilibre entre deux sens, généralement acceptables, l'un décent et convenable de tout point et un autre qui ne l'est guère. Ces sortes de compositions devaient tenter St-Gelais, esprit subtil , rimeur adroit et ami des tours de force réussis. Les vers en question s'appliquent parfaitement dans tous leurs détails aux diverses péripéties du jeu de paume. Au moment où il les écrivait il y avait déjà — en Allemagne et ailleurs , — un commencement de lutte armée entre les catholiques

LA PKOl'HÉÏir.. 301

et les luthériens. Qu'il ait voulu faire allusion à ces faits pour détourner l'attention du lecteur et l'empêcher de deviner trop vite le sens de son énigme, cela non-seulement est possible , mais cela est fort probable, d'autant plus que le tableau qu'il trace de cette guerre est assez vague et ne se précise que grâce à un commentaire minutieux ; mais l'examen de l'énigme telle qu'elle se trouve dans les Œuvres de l'auteur montre clairement que sa principale préoccupation était le jeu de paume. C'est Rabelais qui, en se l'appropriant, en la commentant par ses additions , en la rattachant à l'abbaye de ïhélème, en a grandi la signification, et, de ce qui n'était qu'un futile amusement, a fait une prophétie qui passe par dessus les têtes des catholiques et des protestants , et devient un cri d'espérance dans le triomphe définitif de la science libre et de la philosophie.

Sîirsum corda ! nous dit-il en commençant dans deux vers qu'il place en tête :

Pauvres humains qui bon heur attendez Levez vos cueurs et mes dits entendez.

Puis il cède la parole à son ami :

S'il est permis, nous dit celui-ci en substance, soit par les astres, soit par un etîet de la puissance de Dieu, de connaître l'avenir, voici ce qui doit arriver :

Je fay savoir à qui le veult entendre

Que cest hiver prochain, sans plus attendre,

Voyre plus tost, en ce lieu où nous sommes,

Il sortira une manière d'hommes

Las du repos et taschés de séjour (du calme),

302 GARGANTUA. — III. l'aBBAYE DE THÉLÈ5IE.

qui iront ouvertement

Subornei" gens de toutes qualitez, pour les exciter les uns contre les autres.

Ils feront mettre en debatz apparens

Amis entre eulx et les proches parens.

Le fils hardi ne craint pas l'impropère [blâme]

De se bander contre son propre père ;

Mesmes les grands, de noble lieu sailliz [sortis]

De leurs subjects se verront assailliz.

Et le debvoir d'honneur et révérence

Perdra pour lors tout ordre et différence,

Car ilz diront que chascun a son tour

Doibt voiler hault et puis faire retour.

Et sus ce poinct aura tant de meslées,

Tant de discords, venues, et allées.

Que nulle histoire où sont les grands merveilles

Ne fait rccit d'émotions pareilles.

Ces vers, qui s'appliquent clairement au jeu de paume, peuvent tout aussi bien désigner les luttes des protestants et des catholiques, mais sans qu'il y ait, quoi qu'on en ait dit, le plus petit mot d'approbation pour les premiers.

Lors se verra maint homme de valeur, Par l'esguillou de jeunesse et chaleur, Et croire trop ce fervent appétit, Mourir en fleur et vivre bien petit.

Le poète ne se prononce ni pour les uns ni pour les autres et semble leur faire la partie égale : Alors auront non moindre autorité Hommes sans foy, que gens de vérité, Car tous suivront la créance et estude De l'ignorante et sotte multitude, Dont le plus lourd sera reçu pour juge.

La lutte entre les deux partis durera jusqu'à ce qu'une force supérieure s'impose à tous deux. Elle ne cessera, dit le poète,

Page 1