LES GÉANTS. POLYPHÊME
Les géants ne sont pas rares dans les contes populaires , ni surtout dans les inythologies qui nous racontent l'histoire primitive de la terre. Voyons rapidement en quoi les géants de Rabelais diffèrent de leurs aînés.
Nous pouvons négliger ces personnifications des forces de la nature devenues des personnages légendaires, ces géants
A qui cent bras longs comme gaules Sortaient de deux seules épaules,
ces monstres à cent mains qui entassèrent montagnes sur montagnes pour escalader le ciel, et ceux qui, à ce que nous raconte Scarron , jetèrent des pierres dans le jardin de Jupiter, sans malice et en se jouant, lorsque
Un dimanche, bon jour, bonne œuvre, Typhon aux cheveux de couleuvre Après avoir très-bien dîné . . .
Invita tous messieurs ses frères . . .
A vouloir, pour chasser l'ennui, Jouer aux quilles avec lui ;
d'où survint la terrible guerre des dieux et des géants. * Nous pourrons aussi négliger, comme n'ayant pas un caractère suffisamment accentué l'ogre aux bottes de sept lieues dont se débarrassa si heureusement le Petit Poucet. Glanons parmi les géants que les poètes ont rendus célèbres.
Le plus illustre des géants poétiques est Polyphème, que nous rencontrons successivement chez
1 Le Typhon. Œuvres de Monsieur Scarron. Amsterdam, 1752, in 12. Tome V .
332 l'art chez eabelais. les types.
Homère, Euripide, Théocrite et Ovide, pour nous en tenir aux poètes d'éclatante renommée.
Homère et Euripide nous présentent Polyphonie à peu près dans la même situation. Ulysse et ses compagnons ont débarqué dans son île et viennent lui demander des vivres pour continuer leur navigation. Polyphènie, qui était allé garder ses troupeaux, revient ramenant ses vaches, ses chèvres, ses brebis ; il accueille bien les voyageurs, il plaisante avec eux, mais ses plaisanteries sont sinistres. Le lait , le fromage de ses troupeaux lui fournissent une nourriture abondante, mais il n'est pas fâché d'y joindre de temps à autre quelque friandise. 11 aime «la chair fraîche >, comme l'ogre du Petit Poucet, la chair humaine surtout. Il commence par manger bon nombre des compagnons d'Ulysse, et il le mangerait lui-même, si le prudent roi d'Ithaque ne parvenait à l'enivrer et à se débarrasser de lui par la ruse. Polyphènie est donc une sorte d'être intermédiaire entre l'animal et l'enfant, que sa force a rendu féroce, qui est rusé jusqu'à un certain point, mais peu intelligent et facilement dupé.
Chez Théocrite et chez Ovide2, Polyphème est devenu amoureux ; il s'est épris de Galatée, la blanche Néréide, et il cherche à la charmer par son chant. Ce chant est presque touchant chez Théocrite. Le géant ne se dissimule pas sa laideur, ni l'épais sourcil qui ombrage son front et va rejoindre ses deux oreilles ; il avoue qu'il n'a qu'uu œil au milieu du front et que son nez élargi descend jusqu'à ses lèvres; mais il a des talents : nul ne l'égale à jouer du haut-bois. Il
1 Homère. Odyssée, livre IX. -Euripide. Le Cyclope. — 3 Théocrite. Idylle XII. - Ovide. Métamorphoses, lib. XIII.