‹ Rabelais et son uvreChapitre 110 sur 187 · LES GÉANTS. IIUON DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

LES GÉANTS. IIUON DE BORDEAUX

est riche en troupeaux qui lui donnent du lait et des fromages délicieux. 11 a pris onze jeunes faons qu'il a ornés de beaux colliers et qu'il veut offrir à celle qu'il aime. Il a même attrapé quatre charmants oursons, qu'il élève pour elle. Pourquoi se cache-telle au fond de la mer où il ne peut la rejoindre ? il veut apprendre à plonger pour aller lui porter le lis éclatant ou le pavot dont la feuille résonne sous les doigts.

Ovide prête au Cyclope les mêmes sentiments, mais il les exagère. On sent trop le poète derrière le géant. Ovide nous apprend, du reste, pourquoi Polyphème n'est pas aimé. C'est que Galatée est éprise du berger Acis ; le poète nous peint même les deux amants cachés dans une grotte — comme l'a fait Toussin dans le grand paysage qui est au musée de St-Pétersbourg, — causant et riant ensemble, pendant que le géant, assis sur un rocher et presque rocher lui-même, soupire sur sa rlûte des amours qui n'ont pas d'écho. Le géant dédaigné finit par se fâcher, il jette des rochers sur Acis, comme il en avait jeté autrefois sur Ulysse, avec plus de succès cette fois. Acis est écrasé, mais il ne meurt pas, les dieux le changent en fleuve, et il va dans la mer retrouver la Néréide qu'il aime et qui l'attend.

Ainsi aux approches du christianisme , on plaint presque le géant, qui est repoussé pour sa laideur, mais qui intéresse par ses sentiments. Au moyen âge, le géant redevient cruel et ridicule. Dans Huon de Bordeaux — nous choisissons ce poème parce qu'il n'a pas disparu comme tant d'autres pendant de Ion-

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gués années et que, célèbre à son apparition, il n'a pas cessé de figurer dans la littérature populaire jusqu'à ce que Wieland l'en ait retiré pour en faire son poème à'Oberon, resté inférieur à l'original,1 et Weber pour en faire un des chefs-d'œuvre de la musique romantique — dans Huon de Bordeaux , il y a deux géants qui jouent un rôle considérable : l'Orgueilleux et son frère Agrapart. L'Orgueilleux est défendu par deux hommes de cuivre qui ne cessent de battre sur une enclume à la porte de son château. Huon n'y pénètre pas moins et le somme de rendre la liberté à la charmante Sébile, sa cousine, qu'il retient prisonnière. Le géant, qu'il avait réveillé de son lourd sommeil, lui impose d'abord de revêtir certaine armure magique où un homme sans péché pouvait seul entrer ; il s'apprêtait à se moquer de lui, mais Huon revêtit le haubert sans effort. Le géant lui offrit alors, s'il voulait lui laisser la vie, un anneau qui lui serait d'un grand secours pour la triple commission queCharlemagne lui avait imposée. — Il faut dire que cette triple commission n'était pas facile. Il s'agissait de pénétrer un jour de grande fête dans le palais du calife de Bagdad (l'amiral Gaudisse), de tuer le fiancé de sa fille , d'embrasser trois fois la belle Esclarmonde elle-même, et d'arracher au calife une poignée de barbe et deux dents molaires. — Huon refuse; il tue le géant, s'empare de son anneau et de sa captive.

1 Wieland ne connaissait pas l'œuvre originale. Il a pris le sujet de son poème dans l'aDalyse assez infidèle insérée par Tressan dans la Bibliothèque des romans (avril, 1778). Voir Huon de Bordeaux, chanson de geste publiée pour la première fois par F. Guessard et C. Grandmaison, petit in 8°, 1870, p. 147 et s., 188 et s.

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