RABELAIS CONTEUR
En devisant ainsi, nous arrivons à l'endroit où Jupiter devait s'asseoir pour entendre les prières. Il y avait à la suite l'une de l'autre plusieurs trappes, semblables cà des orifices de puits et fermées avec un couvercle; devant chacune d'elles était placé un trône d'or. Jupiter s'assied à côté de la première, lève le couvercle et se met à écouter les voix qui le supplient. Or, elles lui arrivaient des différents points de la terre, avec une merveilleuse variété. Je me penchai moi-même du côté de la trappe et j'entendis tous ces vœux. Voici quelle en était à peu près la forme : « 0 Jupiter, fais-moi parvenir à la royauté ! 0 Jupiter, fais pousser mes oignons et mes ciboules! 0 Jupiter, fais que mon père meure bientôt!» Ailleurs un autre disait : « Si je pouvais hériter de ma femme ! » Ou bien : « Puissé-je ne pas être surpris tendant des pièges à à mon frère ! » Ou bien encore : « Si je pouvais gagner mon procès! Si j'étais couronné à Olympie ! » Les navigateurs demandaient, les uns, le souffle de Borée, les autres celui de Notus Le laboureur voulait de la pluie, et le foulon du soleil. Le père des dieux écoutait, examinait attentivement chaque prière, mais ne les exauçait pas toutes.
Il accordait à l'un et refusait à l'autre.
La Fontaine qui avait les mêmes matériaux sous les yeux, s'est contenté d'en tirer un récit naturel, facile, agréable, mais Rabelais en a tiré toute une comédie, où il a trouvé le moyen de faire intervenir l'histoire politique et littéraire de son temps, de semer en chemin force polissonneries et de former de l'ensemble un tout charmant. C'est ainsi qu'il procède quand il emprunte. Il transforme tellement ce qu'il prend aux autres qu'il en fait son bien propre. Parfois , comme ici , il se contente de développer et de combiner ; d'autrefois il transforme, il transpose la pensée de l'auteur, et soit qu'il invente, soit qu'il emprunte, — ce qui lui arrive souvent, nous l'avons montré, — il sait toujours être
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original et donner à son œuvre un charme tout personnel. La Fontaine embellit généralement les sujets qu'il emprunte à d'autres, mais ceux qu'il emprunte à Rabelais perdent tous à sa traduction.
Parmi les allusions que Rabelais a semées dans le récit qui précède, il en est une qui ne laissait pas d'être passablement audacieuse. Il compare la fortune de Couillatris après le faveur divine à celle de Maulévrier le boiteux. Ce Maulévrier , nommé en toutes lettres, n'était autre que le mari de cette Diane de Poitiers , qui fut successivement la favorite de François Ier et de Henri II, son fils. Maulévrier gagna à ce marché de grandes richesses, qui, comme celles de Couillatris, excitèrent l'envié autour de lui. On vit alors arriver à la cour maints gentilshommes, pauvres de biens, mais riches d'une belle femme ou d'une belle fille, dans l'espoir de réussir comme lui. L'auteur n'appuie pas, le nom de Maulévrier paraît arriver là comme par hasard , mais l'allusion n'en est que plus piquante. Rabelais abonde en ces sortes de malices, dont Voltaire et Courier lui ont dérobé le secret.
Nous venons de voir Rabelais dans le dialogue et dans le récit. Il n'excelle pas moins dans la peinture des objets. Dès qu'il touche à quelque chose, vite un tableau se dresse devant nos yeux , complet, étendu ou en miniature , car ce peintre qui est disposé à voir les choses en grand et à les dessiner dans leur ensemble, sait devenir exquis au be-
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soin. S'il lui faut décrire une scène violente de la nature , une bataille , il le fait à grands traits et nous transporte au centre même de l'action. Qu'on se rappelle la tempête ou l'apparition de Jean des Eutomineures au milieu des soudards qui ravagent la vigne de Seuillé. Mais nous l'aimons mieux encore dans des pages tempérées, lorsqu'il célèbre par exemple les conquêtes dues à l'estomac , lorsqu'il nous énumère les vertus du chanvre, lorsque Panurge disserte sur les débiteurs et les emprunteurs, et surtout lorsque, par la bouche de Rondibilis, il nous expose les charmes de l'étude et décrit les occupations des Muses-
Nous aimons moins ses discours apprêtés , ses morceaux d'éloquence ; ce n'est pas qu'il y soit inférieur à lui-même. Ces morceaux, hâtons-nous de le dire, feraient la gloire de tout autre, qu'il nous suffise de rappeler les lettres écrites par Grandgousier et par Gargantua à leurs fils, la harangue de Gargantua aux vaincus, les chapitres, si solides, où Rabelais expose en son nom ses idées en matière de conquête et de colonisation. Mais quand il raconte ou décrit, au lieu de haranguer, il est plus original et plus lui-même.
Cherchons maintenant à saisir quelques-uns des procédés de son style — chaque auteur a les siens — la disposition favorite de ses phrases , l'agencement préféré de ses mots. Il est bien entendu que nous ne pousserons pas cette étude à fond. Une étude approfondie du style et de la langue de Rabelais exigerait tout un volume.