L'ART CHEZ RABELAIS
pouvait être pris par bête au monde, quelque mal qu'il pût faire.
Notre collègue Vulcain avait de son côté fabriqué un chien d'airain et, à force de souffler, l'avait rendu vivant et animé. Il vous en fit présent, vous le donnâtes à Europe, votre mignonne. Elle le donna à Minos ; Minos à Pocris, et Pocris enfin le donna à Céphalus. Il était pareillement fée et — comme les avocats de maintenant — il devait prendre toutes les bêtes qu'il rencontrerait, rien ne pourrait lui échapper. Les deux animaux se rencontrèrent: qu'arriva-t-il? En vertu de son destin le cbien devait prendre le renard , mais en vertu du sien , le renard ne pouvait être pris.
Le cas fut rapporté a votre conseil. On consulta les Destins. Les Destins étaient contradictoires. Comment les concilier ? la sueur vous en coula du front et c'est de cette sueur que sont nés les choux cabus [pommés]. Le noble consistoire des dieux mit l'affaire en délibération, il en résulta pour tous une soif si grande qu'on ne but pas ce jour là moins de 78 banques de nectar. Je vous conseillai de changer les deux animaux en pierres. Tous les dieux furent de mon avis, et l'on cria par tout l'Olympe qu'il était inutile d'apporter d'autre vin.
Je suis d'avis que vous changiez ce nouveau chien et ce nouveau renard en pierres. Aussi bien s'appellent-ils Pierre tous les deux. Et comme, selon le proverbe des Limousins , à faire la gueule d'un four sont trois pierres nécessaires, vous les associerez à maître Pierre du Coignet par vous jadis pour mêmes causes pétrifié.
Le Pierre du Coignet ou de Cugnières, dont il est question ici, était un avocat général qui, sous le règne de Philippe de Valois, avait défendu les droits de l'Etat contre les prétentions du clergé. Pour se venger de lui, on imagina, dans plusieurs églises, de donner le nom de pierre du coignet, ou du petit coin, à des statues qui rappelaient les traits du célèbre avocat, et dont le nez servait à éteindre les cierges. J. du Bellay écrivit à propos de Ramus et Galland une
LE LÛCHEUON ET UEBCURE. 371
satire qui fit grand bruit à l'époque : la Pétromachie, où Pierre du Coignet, qui a entendu la dispute du petit coin où il a été relégué, donne, en vers médiocres, de sages conseils aux deux adversaires.
— On les disposera en triangle, continue Priape, dans la grande église de Paris, leur nez servira à éteindre les cierges et leur exemple à éteindre les discordes et disputes au sein de l'Université et ailleurs. J'ai dit.
On voit comme les récits s'enchevêtrent les uns dans les autres, et comme les parenthèses s'intercalent au milieu du récit , se prolongent , et en reçoivent d'autres, sans que cependant, il y ait confusion. Nous voilà bien loin de Couillatris; patience, nous y reviendrons , mais avec le temps. « Toutes choses viennent en leur fin>, nous a dit Rabelais. Nous sommes pour le moment au conseil des dieux.
Vous favorisez ces messieurs, dit Jupiter à Priape. Leur but est de perpétuer leur mémoire, ils y arriveront, s'ils sont changés en pierres au lieu de l'être en terre et pourriture.
Jupiter se plaint ensuite des agitations de l'Italie, il craint de n'avoir plus de foudre depuis que ses co-dieux en lancent une telle quantité. — Il s'agit évidemment des foudres, des excommunications lancées par l'Eglise à cette époque. — Il trouve qu'on a tort de jeter ainsi sa poudre aux moineaux, puis il revient enfin à Couillatris. «Expédions ce criard, (lit Jupiter. Mercure, voyez ce que c'est et sachez ce qu'il demande. >
Mercure regarde par la trappe des cieux. C'est par là que les dieux entendent ce qui se fait sur la terre; ii 24*
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elle ressemble à un écoutillon de navire , ou à la gueule d'un puits, si nous en croyons Lucien. Mercure voit CouillatrL en prière et il en fait son rapport au conseil.
Nous voilà bien, dit Jupiter, comme si nous n'avions autre chose à faire qu'à rendre des coignées perdues. Rendez-la lui pourtant. Cela est écrit dans les livres des Destins, tout aussi bien que si elle valait le duché de Milan.
Les prétentions du roi de France sur le duché de Milan avaient été la cause première des guerres d'Italie. Milan appartenait alors aux Espagnols. Il y a ici évidemment une raillerie à l'endroit des livres du Destin , où l'on s'occupe aussi bien de la coignée du bûcheron que du sort des empires.
Sa coignée , reprend Jupiter , a autant de valeur pour lui qu'un royaume peut en avoir pour un roi. Qu'on lui rende sa coignée et qu'on n'en parle plus. Résolvons le différend du clergé et de la taupetière de Landerousse — Où en étions-nous?
Priape interrompt de nouveau la délibération par une polissonnerie qui égaie fort les dieux , si bien que Vulcain en danse une danse bretonne.
Descendez à terre, dit Jupiter à Mercure, et jetez aux pieds de Couillatris trois coignées ; la sienne, une d'or et une d'argent, toutes massives et d'un calibre. Laissez-le choisir. S'il prend la sienne, donnez-lui les deux autres, s'il en prend une autre, coupez lui la tête avec la sienne. Ces paroles achevées, Jupiter contournant la tête comme un singe qui avale des pilules , fit une figure si épouvantable que tout le grand Olympe trembla.
Allusion à ce vers de Virgile :
... Et totum nutu tremefecit Olympum.
Mercure avec son chapeau pointu, sa capeline, talonnières et caducée, se jette par la trappe des cieulx, fend le vuide de l'air, descend légèrement en terre : et jette aux pieds de Couil-
latris les trois coignées, puis il luy dit : Tu as assez crié pour boire. Tes prières sout exliaulsées de Jupiter. Regarde, laquelle de ces trois est ta coignée et l'emporte ; Couillatris soubleve la coignée d'or : il la regarde et la trouve bien poisante : puis dit à Mercure : Marmes [sur mon âme] , ceste cy n'est mie la mienne Je n'en veulx grain. Autant fait de la coignée d'argent et dit : Non est ceste-cy. Je la vous quitte [laisse]. Puis prend en main la coignée de bois : il regarde au bout du manche : en iceluy recognoit sa marque : et tressaillant tout de joie, comme un renard qui rencontre poulies esguarées, et soubriant du bout du nez, dit : Merdigues [Merci Dieu], ceste cy estoit mienne. Si me la voulez laisser, je vous sacrifiray un bon et grand pot de laict tout fin couvert de belles frayres [fraises] aux Ides de may.
Bon homme, dist Mercure, je te la laisse, prends la. Et pour ce que tu as opté et souhaité médiocrité en matière de coignée , par le veuil [volonté] de Jupiter , je te donne ces deux autres. Tu as de quoi dorénavant te faire riche. Sois homme de bien.
On adressait cette dernière phrase à ceux à qui on faisait l'aumône.
La Fontaine , comme on sait , a fait aussi une fable sur le même sujet : Le Bûcheron et Mercure (V, 1). Voici comment il raconte cette partie de l'aventure :
Mercure vient . . .
Je crois l'avoir près d'ici rencontrée .... Lors une d'or à l'homme étant montrée, Il répondit : Je n'y demande rien.
Une d'argent succède à la première, Il la refuse. Enfin une de bois.
Voilà, dit-il, la mienne cette fois.
Je suis content si j'ai cette dernière. — Tu les auras, dit le dieu, toutes trois, Ta probité sera récompensée.
Continuons la citation de Rabelais.
374 l'art chez kabelais.
Couillatris courtoisement remercie Mercure : révère le grand Jupiter : sa coignée antique attache à sa ceinture de cuir, et s'en ceinct comme Martin de Cambray [statue qui frappait les heures sur la cloche de Cambray]. Les deux autres plus poisantes il charge à son coul. Ainsi s'en va prélassant par le pays, faisant bonne troigne [visage] parmi ses paroissiens et voisins, et leur disait le petit mot de Patelin : En ay-je ? Au lendemain, vestu d'une [souquenille] blanche, charge sur son Idos] les deux précieuses coignées, se transporte à Chinon... [Là] il change sa coignée d'argent en beaux testons et autre monnoye blanche ; sa coignée d'or en beaux salutz, beaux moutons à la grand laine, beaux e3cuz au soleil. Il en achapte force mestairies....
Rabelais a trouvé une occasion d'entasser des substantifs, il en profite :
. . . force granges ; force mas [lots de terre], force bordes [maisons] et bordieux, force cassines [chaumières] ; force prés, force vignes, bois, terres labourables, pastis, estangs, moulins, jardins , saulsayes ; bœufs , vaches , brebis , moutons , chèvres, truyes, pourceaulx, asnes, chevaulx, poulies, coqs, chappons, poulletz ; oyes, jars, canes, canars, et du menu. En peu de temps fut le plus riche homme du pays ; voire plus que Maulevrier le boiteux.
Les francs gontiers [paysans libres] et Jacques bons homs [paysans serfs] du voisinage, voyans cette heureuse rencontre de Couillatris, furent bien estonnés ... Si commencèrent courir, s'enquérir, guementer [quémander, demander], informer par quel moyen, en quel lieu, en quel jour, à quelle heure, comment et à quel propous luy estoit ce grand thesaur (trésor) advenu. Entendans que c'estoit par avoir perdu sa coignée. Hen, hen, dirent-ilz, ne tenoit-il qu'à la perte d'une coignée que riches ne fussions? Le moyen est facile et de coust bien petit... Hen ! hen, pardieu, coignée, vous serez perdue et ne vous en desplaise.
Ne croiriez-vous pas entendre La Fontaine?
Adonc perdirent leurs coignées. Au diable l'un à qui demoura coignée. Il n'estoitfilz de bonne mère qui ne perdist sa coignée. Plus n'estoit abattu, plus n'estoit fendu bois on pays, en ce default de coignées.
Encores dit l'apologue esopique que certains petits janpillehommes [gentilhomme], qui à Couillatris avoient le petit pré et le petit moulin vendu pour soy guorgiaser à la monstre |revue] , advertiz que ce thesaur luy estoit ainsi , et par ce moyeu seul advenu , vendirent leurs cspées pour achapter coignées, afin de les perdre comme faisoient les paysans, et par icelle perte recouvrir [recouvrer] montjoie [monceau] d'or et d'argent. Vous eussiez dit proprement que ce fussent petits Romipetes [pèlerins se rendant à Rome], vendans le leur, empruntans l'aultruy, pour achapter mandats à tas d'un pape nouvellement créé [pour recevoir les indulgences d'un nouveau pape]. Et de crier et de lamenter et invocquer Jupiter. «Ma coignée, ma coignée, Jupiter! Ma coignée de çà, ma coignée de là, ma coignée, ho, ho. ho, ho! Jupiter, ma coignée !» L'air tout autour retentis soit aux cris et hurlemens de ces perdeurs de coignées.
On trouve dans ce paragraphe l'application de deux procédés habituels à Rabelais, une épigramme lancée en passant — ici contre les Romipetes — et l'insistance dans le détail.
Mercure fut prompt à leur apporter coignées, à un chascun offrant la sienne perdue, une autre d'or, et une tierce d'argent. Tous choisissoient celle qui estoit d'or , et l'ammassoient [la ramassaient], remercians le grand donateur Jupiter. Mais sus l'instant qu'ils la levoient de terre , courbés et enclins [inclinés] , Mercure leur tranchoit les testes , comme estoit l'edict de Jupiter. Et fut de testes coupées le nombre equal et correspondant aux coignées perdues.
La Fontaine rend ainsi ce passage :
A chacun d'eux il en montre une d'or ;
Chacun eût cru passer pour une bête,
De ne pas dire aussitôt : la voilà!
Mercure au lieu de donner celle-là,
Leur en décharge un grand coup sur la tête.
Rabelais a tiré le fonds de son récit d'Esope : EuXeûfievo; xoi Éfjj.yjî, (éd. Tauchnitz, n° 127).
376 l'art chez rabelais.
Un bûcheron avait laissé tomber sa coignée dans un fleuve dont le courant l'entraîna. Accablé de chagrin, il errait sur la rive en se lamentant. Hermès , le dieu du fleuve, eut pitié de lui et lui demanda pourquoi il se désolait de la sorte. Le bûcheron le lui ayant appris, le dieu plongea dans le fleuve, il en rapporta une coignée d'or et demanda au bûcheron si c'était celle-là qu'il avait perdue. Le bûcheron ayant répondu que non, Hermès plongea une seconde fois et reparut avec une coignée d'argent. Le bûcheron déclara cette fois encore que ce n'était pas la sienne, et le dieu ayant plongé une troisième lois , rapporta enfin la coignée du bûcheron. Il lui demanda si c'était celle-là qu'il avait perdue. Le bûcheron répondit que c'était elle. Hermès le loua de sa bonne foi et de sa véracité et lui donna les trois coignées.
Le bûcheron, retourné vers ses amis leur raconta, ce qui lui était arrivé ; un d'eux lui porta envie et songea à obtenir les mêmes dons. Etant allé couper du bois près du fleuve, il y jeta sa coignée et s'assit sur la rive en pleuvant. Hermès paraît et lui demande la cause de ses larmes. Le bûcheron répond qu'il a perdu sa coignée dans le fleuve. Hermès plonge dans le fleuve, il en apporte une coignée d'or, et lui demande si c'est celle-là qu'il a perdue. Le bûcheron, plein de joie, déclare que c'est bien celle-là. Le dieu en voyant cette impudence et ce mensonge, non seulement ne lui donne pas la coignée d'or, mais il ne lui rend même pas sa propre coignée.
Cette fable nous montre qu'autant la divinité est compatissante pour les justes , autant elle est ennemie de ceux qui ne le sont pas.
Tel est le récit original ; Rabelais n'a pas cependant inventé tous les autres détails dont il Ta embelli. Il a emprunté au Timon de Lucien l'idée des plaintes de Couillatris , et c'est dans Ylcaroménippe, du même auteur qu'il a trouvé la plaisante idée de cette trappe que Jupiter ouvre de temps en temps pour eutendre les prières des hommes. Voici le passage de Lucien :