‹ Rabelais et son uvreChapitre 128 sur 187 · SA RICHESSE ET SA SOUPLESSE · texte numérisé non relu

SA RICHESSE ET SA SOUPLESSE

Ainsi fait Rabelais , si ce n'est qu'il s'élève rarement au sublime et que fort souvent il descend au-dessous du familier jusqu'au grotesque et au bas. Mais dans cette gamme plus grossière, j'admire la même harmonie. Cette langue merveilleuse ne se guindé pas pour exprimer de hautes pensées, et de même qu'elle ne s'étonne point quand elle devient éloquente, elle ne croit pas déroger quand elle exprime des idées familières.

Ecoutons maintenant Delécluze :

La phrase de Rabelais est correcte et divisée en parties qui se coordonnent. La pensée principale y est toujours évidente, relevée constamment par une expression forte, pittoresque et brillante ; ses tours sont variés à l'infini ; loin de se laisser aller à la paresse et de reproduire plusieurs fois les mêmes formes de langage, il est ingénieux jusqu'à la coquetterie pour donner une nouvelle forme à sa pensée....

Mais c'est peu de l'observer tournant et retournant sa phrase en mille manières, il faut le suivre quand il multiplie les épithètes pour orner son discours comme un amant riche et prodigue couvrirait de bijoux de toute forme et de toute couleur l'idéal de son âme.

Delécluze n'admire pas moins l'art avec lequel Rabelais a enrichi la langue ordinaire en y faisant entrer sans effort les termes de la science et de la philosophie, et en frayant sous ce rapport la voie à Bayle, à Fontenelle et à Voltaire.

M. Paul Stapfer dans son Etude sur Sterne nous montre Rabelais travaillant et écrivant sous l'obsession d'idées et d'images bonnes ou mauvaises, belles ou laides, qui se pressent dans son cerveau :

Sa science et sa mémoire sont prodigieuses comme sa fantaisie : médecine, j urisprudence, théologie, métaphysique, morale, histoire, critique, poésie, éloquence, il a tout lu, et il a tout retenu. Quand son cerveau travaille, souvenirs et inventions se pressent ensemble pour sortir , et il accueille tout.... Son génie ressemble à la mer, qui donne à la fois des perles et du limon ; à la nature , qui fait naître avec indifférence l'ortie à côté de la rose, et qui les trouve bonnes toutes deux.

Delécluse ajoute au sujet de ce mélange : Comme Benvenuto Cellini, Rabelais est un artiste dont la composition dans son ensemble pèche souveDt par la bizarrerie des détails ; mais comme les détails sont précieux et admirablement bien mis en œuvre! comme cette littérature, parfois guillochée qui se trouve dans le Pantagruel, est achevée avec soin et avec amour! Comme on sent que l'écrivain artiste touche et pèse en quelque sorte chacun des mots qu'il veut employer ! Dans le livre de Rabelais , il y a un art excessif, mais admirable.

M. Baudry lui reproche — non sans raison — d'être trop cicérouien dans ses discours et ses morceaux d'apparat : les lettres de Gargantua , par exemple, ou la concion aux vaincus. Dans ces circonstances, dit-il, Rabelais perd de son originalité.

Mais quand il ne songe plus à l'éloquence et au grand genre , quand il s'abandonne librement à sa verve , le poète comique se dégage, les idées et les images lui arrivent en foule, et son style propre apparaît avec l'extrême relief, la gaîté incisive et l'abondance lyrique qui le caractérisent.

Nodier était un grand admirateur du style de Rabelais. Il copia, dit-on, trois fois tout l'ouvrage de sa main, afin de se l'assimiler en quelque sorte.

Mérimée, à qui nous empruntons ce détail, ajoute (Portraits historiques et littéraires, p. 143):

En effet, pour un esprit si curieux des détails , c'était le modèle par excellence. L'historien de Gargantua n'a pas , il est vrai, une seule page qu'on puisse lire tout haut , mais il n'a pas une ligne qui n'offre un sujet de méditations à qui veut écrire notre langue. Nul mieux que lui ne sut donner à la pensée cette forme, je dirais si française, que chacune de ses phrases est comme un proverbe national. Nul mieux que lui ne connut ce que la position d'un mot peut ôter ou ajouter de grâce à une période. Esprit cultivé par la connaissance la plus approfondie de l'antiquité classique, Rabelais, vivant à la cour, mais nourri parmi le peuple, savait de Platon que le peuple est le meilleur maître de langue....

Page 1