SA RICHESSE ET SA SOUPLESSE
M. Albert Réville insiste sur le nombre, sur l'harmonieuse distribution de la phrase :
Il a le rhythme, le sentiment du nombre clans la phrase et de son effet pittoresque. Le style de Montaigne sera plus souple et plus gracieux, celui de Calvin plus serré, plus vigoureux, celui d'Amyot plus coulant, plus limpide ; nul n'aura un sens plus vif de l'harmonie et de la cadence. S'il s'agissait de musique , nous dirions que chacune de ses phrases finit régulièrement sur la dominante.
Le même critique met en relief un caractère prédominant de l'imagination de Rabelais :
Il aime \&planté, ce mot que les Anglais ont conservé, [plenty] c'est-à-dire la superabondance, l'exubérance, la quantité énorme, et il l'aime en tout , qu'il s'agisse de tripes ou de livres , de flacons ou de citations des anciens. Ce n'est pas seulement par caprice qu'il a choisi des géans pour héros de son roman.
Il ajoute plus loin:
Le grand phénomène vital,— c'est-à-dire la concomitance de choses qui , prises chacune à part , ne seraient pas vivantes, mais qui font la vie par leur concours organique, se trouve à chaque instant reflété dans ses tournures favorites.
Il aime la phrase pleine, mais sa phrase, à travers sa forêt touffue d'incidences de tout genre , est toujours en équilibre, toujours relevée par le trait final. La forme de prédilection de son génie littéraire est l'épanouissement...
Ou plutôt c'est une gerbe de feu d'artifice, qui monte , monte et retombe en une pluie de fleurs lumineuses.
En effet, la phrase de Rabelais toute surchargée qu'elle est d'incises, de parenthèses, de compléments et de circonstances de toutes sortes , n'est jamais embarrassée de cet attirail qui semblerait devoir l'alourdir; les énumérations s'y accumulent, les verbes s'y entassent , les périodes s'y échelonnent, les circonstances s'y coudoient, rien ne l'arrête, elle n 25
circule librement à travers cette forêt d'accessoires et arrive à son but, dominant tout ce nombreux cortège, comme Calypso, dans Télémaque, domine le cortège de charmantes nymphes qui l'entourent. Partout le luxe des idées, des images, des couleurs, et l'ordre le plus parfait. La richesse de l'imagination ne nuit en rien à la netteté du coup d'œil, à la rectitude de la pensée.
Entrons maintenant dans quelques détails. Commençons par ces énumérations où Rabelais se complaît. Il en est qui se composent de simples listes de noms disposés en colonnes, d'adjectifs qu'il rattache par centaines à un seul substantif pour se donner la satisfaction de montrer sous combien d'aspects différents on peut envisager un même objet.
Au premier livre, il n'y a qu'une liste énumérative, mais elle est longue, c'est celle des 153 jeux de Gargantua enfant.
Au second livre, les listes énumératives sont parfaitement justifiées ; il y a celles des ancêtres de Pantagruel, au nombre de 59, le catalogue des livres de la Bibliothèque de St-Victor, au nombre 143, la liste des morts qu'Epistémon trouve dans l'autre monde, 79 personnages, et enfin celles des villes où il y a des bains chauds, au nombre de 15, en tout quatre listes.
Il y a trois énumérations au troisième livre et celles-ci, assez mal amenées, prennent la forme de litanies. La première contient 153 épithètes , plus ou moins justement appliquées à un objet quand il est en bon état, et 147 épithètes pour ce même