‹ Rabelais et son uvreChapitre 149 sur 187 · MOTS MULTIFORMES · texte numérisé non relu

MOTS MULTIFORMES

Les mots au XVI0 siècle n'ont pas cette forme arrêtée et immuable qu'ils ont prise depuis l'époque de Louis XIV. Ainsi l'on trouve souvent chez Rabelais, comme chez ses contemporains, le même mot sous des formes variées. Cette liberté du choix entre des mots analogues existait encore au commencement du XVIIe siècle. Il faut consulter sur ce point les Remarques de Vaugelas, mais surtout les Observations de Ménage. Le précepteur de Mme de Sevigné et de M,,K de La Fayette discute longuement pour savoir s'il faut dire : adversaire ou aversaire, agneau ou anneau, aiguille ou aigulle ; aumelette ou omelette ; aragne , aragnée , arignée ou areignée ; arsenal , arsénac ; balayer , balier ; boiray, beuvray ; cette femme, ste femme; chose et chouse ; armoire ou ormoire ; guitare ou guiterne ; hirondelle ou arondelle ; nettoyer, netter ; pons, ponnu, pondu ; promener, proumener, pourmener. Maintenant le triage est fait. C'est à peine s'il nous reste quelques mots comme souvenir de cette époque d'antique liberté : le roc, la roche, le rocher ; la nue, la nuée, le nuage, etc.

L'invention des accents date du XVIe siècle, mais ils ne deviennent d'un emploi fréquent qu'au XVIIe et même au XVIIIe ; au XVIe siècle, on mettait généralement une s muette au commencement et au milieu des mots là où nous mettons maintenant un accent : escrire, tempeste. On ajoutait souvent un g aux nasales pour indiquer la nasalité : ung pour un. Ce g bien entendu ne se prononçait pas plus qu'il ne se prononce dans Péking, Nauking, Hoang-ho, etc.

On avait aussi souvent recours aux abréviations ; au début, on n'employait pas l'apostrophe. La ponctuation était toute différente et fondée sur d'autres principes que celle qui nous est familière.

Il résulte de ces observations, que nous pourrions singulièrement multiplier, qu'il ne faut pas toucher légèrement à l'orthographe de Rabelais, parceque , en général, elle réprésente la prononciation et donne à chaque mot, à chaque phrase un certain accent qu'il faut respecter. On n'a donc pas le droit d'imprimer comme l'a fait M. Barré: il fut, ils fussent, bu, buvant, âge, eau, ménage, clarté, chef, relève, arroser, cœur, cognaistre, voir, etc., au lieu de : il feut, ils feussent, beu, beuvant, eage, eauë, mesnage, clairté, chief, reliève, arrouser, cueur, congnoistre, veoir. M. Barré allègue l'étymologie ; ce n'est pas d'étymologie qu'il s'agit ici, mais de la forme du mot en lui-même. En poussant ce principe jusqu'au bout, on arriverait à écrire le mot latin au lieu du mot français ; agir ainsi, ce n'est pas simplifier l'orthographe, c'est changer la langue.

L'idéal, ce serait de présenter Rabelais avec son orthographe ; mais la difficulté est de déterminer l'orthographe de Rabelais. 11 en a changé à chaque publication ; elle est plus simple au début, plus chargée de lettres étymologiques dans les dernières éditions. Mais ce n'est pas tout , dans une même page — et il en est ainsi dans les livres les plus corrects du XVIe siècle, — le même mot est quelquefois écrit de trois ou quatre manières différentes. Déplus, la première édition a été faite en caractères gothiques, sans apos-

l'outhosuaphe uk Rabelais. 447

trophes, saùs distinction entre les j et les •', entre les u et les y; il n'y a pas un seul accent final, etc.

Chaque éditeur s'est fait un système à cet égard. Les uns ont conservé la confusion des i et des ,;', des m et des v , mais ils n'ont pu se dispenser de mettre quelques accents ; d'autres ont tâché de simplifier en prenant dans les diverses éditions de Rabelais la forme la plus simple de chaque mot ; mais sans jamais inventer l'orthographe d'aucun. C'est ce qu'ont fait MM. Burgaud des Marets et Rathery. Même difficulté et plus grande encore pour la ponctuation. Cette partie de l'orthographe était complètement flottante au XVIe siècle, et il a été impossible jusqu'à présent de la réduire à des règles.

C'est ainsi que pour, les œuvres de Rabelais, on se trouve réduit à faire de l'éclectisme , malgré qu'on, en ait, si l'on veut rendre l'ouvrage facilement accessible à la masse du public ; mais il faut prendre garde d'aller trop loin, et quelques éditeurs ont dépassé le but et falsifié leur auteur sous prétexte de l'éclaircir.

Xous donnons ici un échantillon de quelques éditions :

Édition Le Dcchat, 1711. Retournant à noz moutons , je dy que par don souverain des cieulx, nous ha esté réservée l'antiquité et généalogie de Gargantua, plus entière que nulle aultre : exceptée celle du Messias, dont je ne parle, car il ne m'appartient : Aussi les diables (ce sont les calumniateurs et capharts) s'y opposent. Et feut trouvée par Jean Audeau, en ung pré qu'il avoit près l'Arceau Gualeau. au dessoubs de l'Olive, tirant à Narsay (1, 1).

Édition de l'Aulnave , 1823. Retournant a noz moutons, ie

448 LA PRONONCIATION ET i/OF.THOGPAPHE.

vous dy que, par don souverain des cieulx, nous ha esté reseruee lanticquité et généalogie de Gargantua, plus entière que nulle aultre ; exceptez celle du Messias, dont ie ne parle, car il ne me appartient : aussy les dyabies (ce sont les calumniateurs et caphartz ) sy opposent. Et feut trouuee par Ian Audeau , en ung pré que il auoyt près larceau Gualeau , au dessoubs de lOliue, tirant à Narsay.

Édition Burgaud des Marets et Rathery , 1557-58. - Retournant à nos moutons, je vous dis que, par don souverain des cieulx , nous a' esté réservée l'antiquité et généalogie de Gargantua, plus entière que nulle autre, excepté celle du Mes sias, dont je ne parle, car il ne m'appartient : aussi les diables (ce sont les calumniateurs et caffars) s'y opposent. Et fut trouvée par Jean Audeau, en un pré qu'il avoit prés l'arceau Gualeau, au dessous de l'Olive, tirant à Narsay.

Édition A. de Moxtaiglox et Lacour, 18G8 et s. Retournant à noz moutons, je vous dietz que par don souverain des Cieulx nous a esté réservée l'antiquité et généalogie de Gargantua plus entière que nulle autre, exceptez celle du Messias , dont je ne parle , car il ne me appartient — aussi les Diables, ce sont les calumniateurs et caffars, se y opposent — et fut trouvée par Jean Audeau en un pré qu'il avoit près l'Arceau Gualeau. au dessoubz de l'Olive, tirant à Narsay. duquel, etc.

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