CONTEMPORAINS DE RABELAIS
blié sous le nom d'Apologie pour Hérodote l. Il se préparait à donner une édition de l'historien grec, on voulut l'en détourner en lui disant que l'ouvrage n'était qu'un amas d'histoires invraisemblables, auxquelles on ne pouvait accorder aucune créance. Henri Estienne voulut répondre , et il en résulta un livre assez gros et indigeste, mais curieux. L'auteur soutient que l'invraisemblance d'un fait ne prouve pas qu'il n'ait pas existé , et le voilà qui se met à glaner, par toutes les histoires, une série de faits plus ou moins bien attestés à l'appui de son dire. Il n'est pas très sévère sur le choix de ses preuves et tient plus au nombre qu'à la qualité. A défaut de faits historiques, il prend dans les contes, les chansons, les libelles ; il puise surtout dans les sermonnaires, dans les ouvrages écrits par des gens d'église. «A travers cette cohue de citations et de réminiscences, tel chapitre s'étend et se gonfle outre mesure, tel autre se répète et se contredit. Qu'importe ? tout cela fait masse. Le lecteur d'alors s'orientait et se débrouillait de son mieux dans les détours de ce labyrinthe . . Le style a toutes les négligences de l'improvisation avec des saillies heureuses, des jets d'expressions parfois neuves et originales, des proverbes et des locutions familières d'un effet pittoresque et imprévu. Ce sont de robustes ébauches que l'auteur n'a pas eu le temps de dégrossir ... Sa plaisanterie jaillit de source, mais elle a quelque chose d'âpre et de lourd. Henri Estienne ignore ce demi-sourire si cher à Marot et à Montaigne , la malice câline et futée de Panurge et de Pathelin2.»
1 L'édition Le Duchat, au XVIII' siècle à 3 vol., pet. in 8°. a Lenient. La Satire en France au XVI" siècle.
PANURGISTES DU XVIe SIÈCLE. 467
L'ouvrage n'a jamais été achevé. Tout le second livre est dirigé cootre le clergé catholique.
Ces ouvrages ne procèdent pas de Rabelais. Mais le succès de son livre fit naître toute une série de compositions panurgistes dans lesquelles on ne sut imiter que sa licence, non son esprit, et encore moins l'élévation de sa pensée. La plupart de ces écrits sont tombés dans un complet oubli. Il en est quelques-uns pourtant que les bibliophiles tiennent à se procurer, moins pour le mérite de l'œuvre que pour sa rareté ; ces ouvrages ayant été tirés à petit nombre sont devenus des curiosités bibliographiques. Ste-Beuve dit en parlant de ces petits livres: «Cela me fait l'effet d'une collection de tabatières rares et bizarres, mais la drogue première de maître François n'y est plus->
Les Suites, les imitations directes qui ont été faites du roman de Rabelais ne méritent pas d'être nommées. Nous avons déjà apprécié le Disciple de Pantagruel et les Songes drolatiques, cette étrange composition que Théophile Gauthier compare aux conversations de Balzac *. Les autres sont le Nouveau Panurge avec sa navigation en l'isle imaginaire ; Babelais ressuscité, récitant les faits admirables du très valeureux Grandgousier, roi de Place Vuyde ; le très éloquent Pandarnassus, fils de Gallimassue. — La Mitistoire baragouine de Fanfreluche et Gaudichon, par Guillaume des Autelz, est du même calibre. Le titre est tout ce qu'il y a de plaisant , l'histoire est ennuyeuse.
1 Portraits contemporains^ in 12, 1874, p. 95.
ii 30*
Etienne Tabourot «seigneur des Accords», a rassemblé dans ses Bigarrures, dans ses Apophtegmes du sieur Goulard et ses Escraignes dijonaises, les miettes de la table de Panurge. Les Bigarrures, où Pasquier trouve de la gentillesse, auraient fait les délices des Enasés. On y enseigne l'art de faire des rébus, des calembours, des anagrammes, des acrostiches, des vers rétrogrades, etc. C'est là qu'on trouve pour la première fois certaines plaisanteries qui se sont transmises de génération en génération : cette épitaphe, par exemple: A B, DCD; cette phrase qui peut s'écrire en six monosyllabes : «Un soupir naît souvent d'un souvenir» ; cette question: «Quelle est la ville du monde où l'on est le mieux et le plus mal couché ? » Senlis (cent lits , sans lits) ; — ces contrepetteries, imitées de Panurge , un «sot pâle», un «pot sale» ; «trompez, sonnettes», «sonnez, trompettes» ; — l'anagramme du P. d'Orléans : «asne d'or», et celui du P. Proust, «pur sot» ; l'étymologie du Parlement, une assemblée où l'on «parle» et où l'on «ment», — ce vers rétrograde qu'on peut lire également en commençant par le commencement ou par la fin , sans que le sens, sans qu'un seul mot soit changé , — comme ces frères Eclotz qui pouvaient marcher également en avant et en arrière : Arca, serenum me gère regem munere, sacra. [Arche sacrée, par faveur fais de moi un roi heureux.]
Les Apophtegmes de Goulard ont passé dans la bouche de Jocrisse et de M. Prudhomme.
Les plaisanteries de Tabourot ne sont pas toujours de bon goût, mais elles sont généralement dé-
PANURGISTES DU XVIe SIÈCLE. 469
centes. On n'en saurait dire autant de celles que Béroalde de Verville a entassées dans son Moyen de parvenir. L'auteur annonce sur le titre que ce livre se vend «à Chinon chez François Rabelais», et Rabelais lui-même joue un rôle dans l'ouvrage, côte à côte avec Agamemnon, Archimède, Jules César, Platon, Pythagore, Sénèque, Virgile, le cardinal Bellarmin, le chancelier Bacon, etc., etc. La conversation de tous ces personnages est fort décousue, et se compose de contes, d'historiettes, de bons mots, plus que gaillards. L'auteur a trouvé piquant de mettre les contes les plus salés dans la bouche des plus graves personnages. M. Paul Lacroix prétend que «le génie de Rabelais éclate à chaque instant dans ce livre, auquel il ne manque que son nom». — «Nous nous permettrons d'ajouter: et son esprit et son style», dit fort justement M. Lenient. C'est à sa rareté que cet ouvrage a dû la plus grande partie de sa réputation, et quelques traits piquants qui s'y trouvent çà et là, ne sont pas une compensation suffisante pour les insipides bavardages qui forment la plus grande partie de cette interminable causerie. Béroalde de Verville est l'auteur d'un grand nombre de romans d'aventures tout à fait oubliés. Il n'osa pas signer ce livre, si peu en rapport avec ses fonctions. Il était chanoine de St-Gatien de Tours. Tabourot, dont nous venons de parler, était magistrat en Bourgogne et Guillaume des Autels aussi. Noël du Fail, dont nous parlerons tout à l'heure, était aussi magistrat à Rennes. La plupart des auteurs de facéties au XVF siècle étaient des personnages graves par leurs fonctions; aussi signaient-ils rarement leurs livres.
Noël du Fail a publié les siens sous l'anagramme de Léon Landulfi. Ces livres sont décents relativement, et ne spéculent pas sur les penchants libertins comme le Moyen de parvenir. La vie et les œuvres de cet écrivain ont été l'objet d'un travail curieux et consciencieux que M. A. de la Borderie a publié dans la Bibliothèque de VEcole des chartes à l'occasion d'une nouvelle édition de ses Œuvres facétieuses \ Ces œuvres comprennent les Propos rustiques, les Balivcrneries et Contes nouveaux, les Contes et discours d'EutrapeV. Ce sont des conversations tenues à table entre paysans ou entre érudits. On y parle des travaux des champs et de la vie champêtre, mais quelques-uns des interlocuteurs ont été à Paris, ont vécu au quartier latin et appris des tours dignes de Panurge; d'autres racontent des contes empruntés un peu partout, à Lucien, à Boccace, à Pogge. Quelques-uns de ces contes sont un peu gaillards, mais on en tire des conclusions morales, suivant l'habitude. Le ton général est sérieux et contenu. L'auteur a la prétention d'offrir des tableaux fidèles et réalistes de la vie des champs, et s'égare souvent dans des détails de peu d'intérêt et des digressions qui font perdre le fil du récit. Il a lu Rabelais, et s'en souvient; il est loin d'avoir sa souplesse de style et son imagination, mais ses tableaux champêtres ne manquent pas de fraîcheur, et les Œuvres facétieuses sont d'une lecture agréable.
1 Année 1876, 3 articles.- 2 Bibliothèque elzévirienne, 2 v., pet. in 8°, 1875.
a. d'aubigné, la ménippée. 471
Pasquier confond dans la même réprobation Noël du Fail et Guillaume des Autels :
Il n'y a celui de nous qui ne sache , dit-il , combien le docte Rabelais en folâtrant sagement sur son Gargantua et Pantagruel gagna de grâces parmi le peuple. Il se trouva peu après deux singes qui se persuadèrent d'en pouvoir taire tout autant. Mais autant profita l'un que l'autre, s'estant la mémoire des deux livres perdue. (Lettres 8, livre 1).
Pasquier a raison pour Guillaume des Autels, mais il est beaucoup trop sévère pour Noël du Fail.
Les Aventures du baron de Fœneste, la Confession du sieur de Sancy par Agrippa d'Aubigué ont plus de piquant. Ici on ne cause plus pour faire parade de son esprit ou de son savoir , mais pour dire du mal des autres. Agrippa d'Aubigné était un zélé protestant qui ne pardonna jamais à Henri IV son abjuration. On a de lui une volumineuse Histoire universelle depuis l'an 1550 jusqu'à l'an 1601, 3 volumes in folio, — un volume de satires: les Tragiques, où il y a des pages admirables à côté de pages lâches et négligées,— et des Mémoires écrits par lui à soixante-douze ans avec une vivacité toute juvénile. Les Aventures du baron de Fœneste se composent d'une série de dialogues entre Fœneste (cuaîveoQa:, paraître) et Enay (eIvgh , être). Fœneste est un Gascon, qui prononce le français avec l'accent de sa province . et se vante toujours. Les conversations roulent sur les mœurs du temps, sur la cour, sur la religion principalement. Il y a de l'esprit, des observations piquantes, mais il y a aussi du bavardage, de la monotonie et des passages peu intelligibles. La plupart des patois de
la France y figurent, non pas en quelques phrases, comme chez Rabelais, mais en longues tirades.
La Satire Ménippée du Catholion cï Espagne et des états de Paris (1593) ne saurait être mise au nombre des ouvrages imités de Rabelais. C'est un pamphlet où tous les personnages ont des noms historiques, bien que les discours ridicules qu'on leur prête ne le soient pas. Nous ne nommons cet ouvrage que pour regretter la perte du commentaire que l'un de ses auteurs, Jean Passerat, avait fait, chapitre par chapitre, du Gargantua et du Pantagruel. Il y avait peut-être là de précieuses révélations sur les intentions de Rabelais en composant son livre.
Mais nous ne pouvons oublier les Caquets de Vaccouchée, qui rappellent pour le cadre les Baliverneries d'Eutrapél. Au moyen âge et jusqu'au XVIIe siècle, quand une femme était accouchée, il y avait pendant toute une semaine autour de son lit une réunion d'amies et de commères, et l'on se livrait à des conversations où le prochain était fort maltraité. L'auteur , ou l'un des auteurs — car il y en avait plus d'un, bien qu'ils aient gardé l'anonyme — raconte qu'il a pu assister, caché derrière un rideau à ces caquets d'où les hommes étaient exclus et il nous les rapporte fidèlement. On parle des maris absents, on se vante des bons tours qu'on leur joue, puis on cause des affaires politiques du moment, de ce qui se passe à la cour, de la religion et de cent autres sujets. Ces pamphlets, souvent très spirituels , remontent aux premières années du règne de Louis XIII.
l'hexaméron rustique. 473
Après les caquets des femmes, il n'est pas hors de propos de mentionner les caquets des érudits. Six d'entre eux, Pantagruélistes pour la plupart et admirateurs de Rabelais,— que l'un d'eux, Ménage, voulait même commenter— se réunissent le soir à la campagne aux environs de Paris et se lisent — c'était la mode des petites lectures à cette époque — une série de dissertations, un peu légères, un peu gaillardes. Ce n'est pas que le ton général ne soit très décent, mais sous prétexte de s'indigner contre les auteurs qui se sont permis des récits quelque peu salés, on les reproduit et on les commente. On discute ainsi sur l'antre des nymphes dans Porphyre, sur certains passages de Sénèque , sur quelques saints, sur les bévues d'auteurs célèbres et aussi sur l'éloquence de M. Louis de Balzac, encore vivant. Les lecteurs sont désignés par des pseudonymes dans le goût des Précieuses, mais qui sont en général la traduction grecque de leurs noms. Ainsi Chevreau, devient Egisthe, nom qui rappelle une chèvre, etc. Le président de la réunion, et le rédacteur de l'ouvrage, La Mothe le Vayer à grécisé son nom, puis en le dénaturant un peu, il en a fait Orasius Tubero, nom sous lequel il a publié quelques autres écrits. Ménage est devenu simplement Ménalque ; c'est lui qui s'est chargé d'exécuter Balzac, mais il a la main un peu lourde. Quant à l'abbé Le Camus, il s'appelle ici Simonides [nez camus]. Cet abbé fut plus tard évêque de Grenoble , cardinal et composa divers ouvrages théologiques, mais la dissertation qu'il fournit ici n'a rien de bien édifiant : elle peut servir de supplé-
ment au discours que Gargantua adresse aux pèlerins qui ont été mangés en salade, et elle a été évidemment inspirée par ce discours. L'ouvrage de La Mothe Le Vayer s'appelle YHexaméron rustique ; il est assez rare et ne figure pas dans les œuvres de l'auteur.
Les romans de Sorel, le Roman comique de Scarron, le Roman bourgeois de Furetière, quoique satiriques et plaisants, sont de simples peintures de mœurs qui ne relèvent pas directement de Rabelais. A la fin du siècle, Le Sage nous donne aussi une sorte Panurge dans son Gïl Blas. Nous avons déjà parlé de ce livre, dont la scène se passe en Espagne , mais dont les mœurs et les ridicules appartiennent le plus souvent à la France.
Gïl Blas est un roman d'origine espagnole ; nos voisins prétendent même qu'il leur a été volé par Le Sage, qui n'en aurait rien dit, ce qui est peu probable de sa part. Quoi qu'il en soit, l'Espagne avant cette époque avait déjà plusieurs Panurge, le Grand Ta cagno entre autres, par Quevedo.
Quevedo est un auteur étrange et inégal, qui a composé des poésies, des ouvrages de dévotion, de politique, d'histoire même, qui a rempli des fonctions importantes en Italie et à Madrid et a passé cependant une partie de sa vie en prison par suite d'intrigues de cour. Le Grand Tacano est tour à tour écolier, valet d'écolier, étudiant à Alcala et filou ; il se lie avec un ingénieur, un maître d'escrime , un poète , un soldat fanfaron, un ermite qui lui gagne son argent au jeu, tout en disant son chapelet; il devient chevalier d'in-
QUEYEDO. 475
dustrie , faux mendiant, puis comédien et poète. Quand l'auteur n'en sait plus que faire, il l'embarque pour les Indes \ Le portrait est certainement tracé de main de maître, mais son histoire a le tort de faire surgir parfois de ces détails odorants qui nous choquent si justement dans Rabelais.
Ce petit roman n'est pas la seule obra jocosa de Quevedo qui nous fasse souvenir de .Rabelais- Les Visions rappellent à plus d'un titre l'Enfer d'Epistémon. L'une nous transporte au Jugement dernier, la trompette de l'ange sonne, chacun se réveille et croit qu'il s'agit de ses aifaires habituelles, mais quand ou pense qu'il faudra rendre compte de sa conduite, la scène chaDge; l'un ne veut plus de ses mains qui ont volé, l'autre de ses yeux qui ont convoité la femme du voisin, l'autre de sa bouche qui a menti et donné de mauvais conseils; les plus embarrassés et les plus honteux sont les grands personnages qui ont gouverné l'état et qui l'ont gouverné à leur profit sans souci de l'intérêt public. L'une des Visions les plus spirituelles est celle qui a pour titre las Zahurdas, les Ecuries, du diable. L'auteur raconte qu'en se promenant dans une forêt — souvenir de Dante — il a vu deux chemins qni se séparaient, l'un difficile, âpre et peu fréquenté, l'autre large, facile, où passent une foule de personnes qui ont l'air de s'amuser beaucoup. Il veut d'abord suivre le petit sentier,
1 Ce roman a été traduit eu français, mais avec des modifications qui le défigurent, sous ce titre : Histoire de Don Pablo de Ségovie, par Germond de Lavigne, in 8°, 1843. Il avait été traduit au XVIIe siècle sous ce titre : L'aventurier Buscon, histoire facétieuse, 1662, in 12.
mais il se rebute bientôt, et, à l'exemple d'une multitude d'autres, il traverse la prairie qui sépare les deux voies, et arrive sur la grande route. On l'accueille avec de grands cris de joie , en se moquant un peu de la mauvaise idée qu'il avait eue, et l'on s'en va ainsi, riant et banquetant jusqu'à la porte de l'enfer, car la voie étroite est celle du ciel et la voie large est celle de l'enfer. Là l'auteur trouve les démons qui l'engagent à entrer et lui font voir les diverses séries de pécheurs. C'est jusqu'à un certain point le cadre de Dante , mais d'un Dante qui serait en gaîté , car la bonne humeur de Quevedo ne l'abandonne jamais. Son enfer n'a rien de sinistre; ses pécheurs ne sont pas odieux, ils ne sont que ridicules.
Les autres Visions de l'auteur sont du même ton. Il y a la Vision de la Mort, qui moissonne tout, celle du Monde vu à l'envers , celle de l'Alguazil possédé. Les titres sont sinistres et l'œuvre est joyeuse. Cependant il faut bien le dire , c'est de la plaisanterie espagnole du XVIIe siècle. Elle a un petit parfum d'auto-da-fé.
Un autre opuscule, la Fortuna con el seso, «la fortune intelligente», rappelle la délibération des dieux dans l'Olympe, au moment où Couillatris leur fait entendre ses réclamations. Un beau jour, Jupiter impatienté des plaintes des hommes, fait venir la Fortune et lui demande compte des injustices qu'elle commet. Elle répond que les choses iraient beaucoup plus mal encore si l'on donnait à chacun précisément la place qu'il mérite par sa vertu, par ses connaissances, et en général par ses défauts et ses qualités. Jupiter en veut faire l'essai. Qu'en résultet-il ? Le médecin devient bourreau, l'entremetteuse