‹ Rabelais et son uvreChapitre 160 sur 187 · CYRANO DE BERGERAC · texte numérisé non relu

CYRANO DE BERGERAC

Nous avons déjà raconté une des aventures qui lui arrivèrent dans le Soleil. Le sol de cet astre était très étrange- Dans certaines parties il lui semblait qu'il marchait sur des flocons de neige embrasée. La pesanteur était nulle, et dans quelque posture qu'il se mît, il se sentait en équilibre. Les habitants du Soleil sont des oiseaux, des oiseaux de passage pour la plupart, qui ont vécu sur la terre et qui, poursuivis par l'homme là où il est le plus fort, sont décidés à se venger là où ils ont la force pour eux. On lui fait donc son procès — comme les animaux sauvages font le procès à l'homme dans un tableau de Paul Potter qui se trouve à l'Ermitage à St-Pétersbourg. Témoins et juges sont d'accord pour le condamner. 11 y a unanimité à déclarer qu'un animal ainsi fait, un animal sans plumes , qui rit comme un fou, pleure comme un vilain, qui a deux rangées d'os dans la bouche , qui n'a l'esprit ni de cracher ni d'avaler et qui tous les matins lève les yeux au ciel, et se met à genoux pour faire sa prière — qu'un tel animal , di sons-nous , ne peut avoir une âme spirituelle, — et malgré la bonne volonté d'un étourneau qui avait montré d'abord le désir de plaider pour lui , il est condamné à la mort triste. C'est un supplice tout musical. On fait autour du patient une musique si obstinément lugubre que le malheureux finit par mourir d'ennui.

Cyrano a retrouvé dans la lune le démon de Socrate,et,daus le soleil, l'âme du moine Campanella qui a composé une utopie intitulée la Cité du soleil. Ces deux âmes lui servent de guides et lui rendent différents services.

Cyrano de Bergerac est mort très jeune et n'a pas

achevé ses Voyages, qui n'ont été publiés qu'après sa mort-

Si l'on peut reprocher à Cyrano de Bergerac l'absence d'une pensée philosophique, on ne saurait faire le même reproche à Swift, qui a fait aussi des voyages au pays des merveilles.

Swift n'est pas un esprit capricieux comme Cyrano de Bergerac, il ne s'amuse pas à la bagatelle, il a son but , il y marche tout droit , impitoyablement , sans regarder ni à droite ni à gauche. Il ne voit pas avec les yeux de la foi comme Bunyan , avec les yeux de la science comme Rabelais ; il n'est pas désintéressé comme Cyrano. Il n'a ni l'enthousiasme ni l'amour de l'humanité des deux premiers, ni l'indifférence du troisième. Il voit les choses de la vie par leur côté laid, les actions des hommes par leur côté vulgaire ; il aperçoit le faible, le défaut des choses, et il n'est frappé que de ce défaut. Dans leurs jugements sur le monde, Lamartine et lui sont aux antipodes : l'un a besoin d'admirer, l'autre de dénigrer. L'enthousiasme n'existe pas pour lui.

Mais si Swift ne voit qu'un côté des choses, en revanche il le voit bien, il le voit avec une intensité sans égale. Son ironie est pénétrante comme un acide qui fait un trou dans les chairs. Il humilie ses adversaires au point qu'ils ne se relèvent plus , et ses adversaires, il les prend haut.

Deux de ses ouvrages seulement se rattachent à notre sujet : le Conte du Tonneau et les Voyages de Gulliver-

Le Conte du Tonneau est un vieil apologue dont il

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