SWIFT. LE TONNEAU
fait un pamphlet religieux. Un père de famille avait trois fils : Pierre, Martin et Jean. — N'oublions pas que Luther s'appelait Martin et Calvin , Jean. — Il donna à chacun d'eux un habit en leur recommandant d'en avoir bien soin et de n'y rien changer. Il leur remit en même temps un livre qu'ils devaient consulter en cas d'embarras. Dans la suite des temps, ils vinrent à la ville, tombèrent amoureux de certaines dames, et eurent envie d'orner leurs vêtements. Avaient-ils le droit de porter des nœuds d'épaule ? Leur livre ne le leur permettait pas en toutes lettres, mais Pierre dit que peut-être en prenant une syllabe d'un mot et une syllabe d'un autre, ils parviendraient à trouver l'autorisation désirée. Peine inutile. Alors on se mit à chercher si l'on ne trouverait pas le mot en combinant les lettres ; on réussit. On porta donc des nœuds d'épaule. Mais les ceintures d'argent étaient positivement défendues. On chercha encore à tourner la difficulté, et comme on ne réussit pas, Pierre serra le livre, il ne voulut plus le laisser voir , et vécut suivant la mode. Mais Martin et Jean eurent des scrupules. Ils consultèrent le livre du père et virent l'interdiction de porter des ornements. Martin décousit la plus grande partie des siens, mais il en laissa quelques-uns. Jean ne laissa rien, mais il fut obligé de se montrer avec des habits en loques. On a déjà reconnu que Pierre, c'est l'église romaine, Martin, le luthéranisme et l'anglicanisme, et Jean, le calvinisme. Mais voilà toute la question religieuse réduite à une question d'habits et de boutons.
Swift appartenait à l'Eglise comme Rabelais, comme Béroalde de Verville, comme Sterne, dont nous n 31
parlerons tout à l'heure. Il était doyen de St-Patrice à Dublin. Swift , du reste , faisait des sermons, des sermons très édifiants, ils sont imprimés. On ne sera pas étonné d'apprendre qu'ils ne parlent jamais au cœur.
L'œuvre capitale de Swift, ce sont les Voyages de Gulliver chez plusieurs nations éloignées. Ce qui frappe au premier abord dans cet ouvrage quand on vient de lire Rabelais, c'est la différence du procédé des deux écrivains. Rabelais vous donne bien quelques détails, techniques même au besoin, pour faire le connaisseur et placer des mots dont il est bien aise d'user, mais tout cela est pour s'amuser et vous amuser. Il sait bien qu'on ne le croira pas, et peu lui importe qu'on le croie. Swift veut être cru. Son voyageur est un véritable capitaine de navire, qui parle et agit comme tel. L'illusion est si grande qu'un marin prétendait avoir très bien connu le capitaine Gulliver, seulement l'auteur, disait-il, s'était trompé sur sa résidence. Swift est parti d'une absurdité, mais il a si bien calculé les conséquences qui découlent de ce point de départ , il les a tellement enchaînées, et l'esprit est tellement frappé de cet enchaînement logique, qu'il ne proteste plus et accepte l'absurde comme vraisemblable. Gulliver fait quatre voyages ; il va chez des nains, chez des géants, chez un peuple de savants et chez un peuple de chevaux.
A Lilliput, les personnages , au lieu d'avoir six pieds n'ont que six pouces , Gulliver est l'hommemontagne. Ici les souvenirs de Rabelais se retrou-
vent à chaque pas, il est inutile de les signaler. En décrivant le gouvernement et la société de Lilliput, Swift fait pleuvoir les épigrammes sur les gouvernements européens et notamment sur celui de l'Angleterre- La faction lilliputienne, qui porte de hauts talons, représente les tories, celle qui porte des talons plats, figure les wighs. Quant à l'héritier du trône , comme il veut ménager les deux partis , il porte un soulier à talon haut , et l'autre à talon plat. Les partis religieux sont caractérisés par la manière de casser les œufs à la coque. Ceux qui les cassent par le gros bout, (les catholiques), ont horreur de ceux qui les cassent par le petit bout, (les anglicans). Le ministre Flimmap n'est autre que Walpole. Blefescu , où l'on cherche un refuge contre l'ingratitude des partis, c'est la France- Ce qu'il y a de piquant, c'est de voir ces haines envenimées , ces agitations , ces luttes , ces complots entre des individus de six pouces de haut, et des guerres entreprises pour gagner quelques pieds de terrain.
A Brobdingnag, les rôles sont complètement renversés. C'est Gulliver qui est le nain, les habitants sont des géants ; mais il n'y a pas répétition, il y a simplement développement d'une même idée. Les géants de Swift rappellent Pantagruel par la rectitude du jugement , mais ils auraient eu moins de complaisance pour Panurge. Le roi Anack est aussi dévoué à son pays que Gargantua, mais il est indifférent à ce qui n'est que beau , il ne veut connaître que ce qui peut être utile à sa nation. Sa cour n'est pas pour cela, un modèle de décence et de retenue, tant s'en fi ut ; la conduite des dames ii 31*
est passablement scandaleuse , et, avec des personnages de cette taille, la débauche tourne au monstrueux et devient bien vite dégoûtante. On prétendit dans le temps que Swift avait fait allusion aux dames d'honneur de la cour des Londres, comme dans le voyage de Lilliput, il avait fait allusion aux ministres.
Le voyage à Laputa se rattache à lîabelais de plus près encore que les autres. Laputa, c'est l'île de la Quinte, et les savants de l'une rappellent les savants de l'autre. Mais il y a aussi un souvenir d'Aristophane et de la ville de Néphélococcygie construite en l'air par les oiseaux. La ville des oiseaux intercepte la fumée des sacrifices dont les dieux se nourrissent , et les dieux capitulent , pris par la famine. L'île de Laputa enlève aux habibitants de la terre la chaleur et la lumière du soleil, ils capitulent aussi et se soumettent aux volontés qui leur sont signifiées d'en haut. L'île est habitée par un peuple de savants. Ils sont tellement distraits que lorsqu'on leur parle, un serviteur est obligé de leur frapper l'oreille pour les avertir d'écouter, et de leur frapper la bouche pour les avertir de répondre. On prétend qu'il y avait là une allusion à Newton, dont la distraction était proverbiale.
Il y avait à Lugado, dépendance de Laputa, une académie dont les membres se livraient à des études dans le genre de celles qui occupaient les amis de la Quinte. Mais Rabelais les fait défiler rapidement, et Swift se plaît à nous retenir dans chaque laboratoire.
Le premier qu'il nous présente étudie depuis nombre d'années le moyen d'emmagasiner les rayons du soleil, de manière à obtenir une provision de chaleur
pour les temps froids et de lumière pour les longues nuits. Son voisin cherche les moyens de rendre les aliments déjà digérés propres à servir une seconde fois- Un troisième fait des expériences sur des fils d'araignée, avec lesquels il espère remplacer un jour la soie ; d'autant plus que les araignées ne se contentent pas de filer, mais se chargent elles-mêmes du tissage ; il ne s'agit que de donner à leur travail de la résistance. Un quatrième a trouvé le moyen de guérir les coliques en introduisant de lair dans les intestins. Un cinquième s'occupe des moyens de donner au marbre la consistance du duvet pour en faire des oreillers et des édredons Son voisin s'est imposé une tâche moins utile, il s'applique à produire des moutons qui n'auront plus de laine. Toute cette partie du livre est pleine d'allusions qui nous échappent.
D'autres savants s'occupent de la simplification des éléments du langage. L'un d'eux a resserré tous les mots en une syllabe : il propose de supprimer les verbes comme inutiles et de réduire tout le langage à des noms. Un autre a inventé une grande machine contenant des termes généraux ; à l'aide de quelques rouages, les mots se combinent de diverses façons de manière à former des phrases, des périodes; il espère qu'avec quelques perfectionnements il arrivera à fabriquer des livres à la mécanique. On prétend même qu'il y a déjà de ces produits dans la librairie, bien que les auteurs n'en conviennent pas.
Swift profite de cette occasion pour stigmatiser avec son amertume ordinaire certaines condamnations politiques alors récentes. Un académicien de Lugado
expose à Gulliver divers moyens de découvrir les complots coDtre l'état. Gulliver lui explique à son tour les moyens qu'il a vu employer. Quand on veut convaincre absolument un personnage d'avoir comploté contre l'état, on commence par l'arrêter, puis on livre ses papiers à certains experts habiles qui se chargent d'y trouver tout ce qu'on voudra. On parle par exemple d'un troupeau d'oies, il s'agit évidemment du sénat : la peste, c'est une armée prête à se mettre en marche ; un balai , c'est une révolution ; un trou sans fond, le trésor public ; un chien boiteux, un envahisseur, etc.
Si cette méthode ne produit rien, on peut chercher au moyen d'acrostiches ou d'anagrammes. On peut par exemple interpréter la première lettre de chaque ligne. N pourra signifier un complot, B un régiment de cavalerie, L, une flotte à la mer, etc. On peut aussi décomposer les mots et prendre les mêmes lettres pour en former d'autres. Trouve-t-on par exemple cette phrase : Mon petit frère a jeté le lard fumé au chat ? on peut en tirer : On a formé le projet de mettre le feu au château l. Il ne s'en faut que de trois lettres.
Les conseils de Gulliver sont reçus avec reconnaissance, et l'académicien promet de les mettre à profit.
Le but de Rabelais et celui de Swift étaient différents dans ces énumérations. Rabelais n'en voulait qu'à la fausse science , mais Swift en voulait à la science en général. Il est à remarquer que quelques-unes des inventions qu'il signalait comme extravagantes, s'appliquent ou s'appliqueront, notam- 1 Inutile de dire que la phrase anglaise est différente.
ment celles qui consistaient à emmagasiner la chaleur du soleil, à employer la lumière comme moteur, etc.
Sa prédilection pour les tories, ou ultra-conservateurs, se manifeste en plusieurs points, dans ce fait, par exemple, qu'à Laputa, ceux qui cultivaient le sol par l'ancien système avaient des moissons superbes , mais étaient tournés en ridicule , et que ceux qui employaient les méthodes nouvelles, étaient comblés d'éloges, mais ne récoltaient rien.
C'est dans le voyage au pays des chevaux, ou pour employer son onomatopée au pays des Houyhnhms, que s'accuse le plus complètement la misanthropie de Swift ou plutôt son mépris , sa colère contre la race humaine. Cyrano de Bergerac nous a montré dans le Soleil les oiseaux formant la population intelligente, se moquant, se vengeant de l'homme ; mais le ton général de l'ouvrage est plaisant et le récit n'a rien d'amer. Chez Swift, les hommes à l'état sauvage, les yahoos, nous font horreur. Les yahoos sont les premiers êtres que le capitaine Gulliver rencontre dans le pays inconnu où le hasard l'a jeté. Ils vivent généralement dans les arbres, et marchent souvent à quatre pattes à la façon des singes ; ils sont si hideux, si sales, si dégoûtants par leurs formes, leurs allures, leurs manières, qu'il hésite d'abord à reconnaître sa propre espèce dans ces êtres dégradés. Mais il n'y a pas moyen de se tromper. Leurs vices , leurs laideurs sont bien les nôtres.
Les habitants intelligents du pays sont les chevaux. Us ont leurs demeures, leurs palais, leurs villes , leur langage. Gulliver est pris par un de ces
animaux, qui le conduit à ses confrères. On l'accueille assez bien, tout en se disant que ce doit être un yahoo. On lui enseigne même la langue du pays, et on lui demande des renseignements sur lui, et sur la manière de vivre des yahoos civilisés. Gulliver a beaucoup de peine à faire comprendre à ses interlocuteurs notre mécanisme social , nos mœurs, nos vices. Ils ne peuvent comprendre surtout comment on peut dire «la chose qui n'est pas», [le mensonge]. Gulliver expose aussi la constitution et les mœurs politiques de son pays et profite de l'occasion pour faire pleuvoir sa froide et calme ironie sur les personnes et sur les choses.
Dans sa haine contre l'espèce humaine , Swift oublie même la vraisemblance relative qu'il avait conservée jusque là. Les chevaux, d'après leurs organes , sont incapables de s'être construit les palais qu'il leur donne pour demeures, de cultiver le sol, et de fabriquer les objets à leur usage. Si pour cela ils sont obligés de recourir aux yahoos , les yahoos, tout hideux qu'ils sont, leur restent supérieurs.
Swift est un des grands écrivains de l'Angleterre ; il était passé maître en trois formes de style, dit le critique anglais déjà cité, l'ample style rabelaisien, l'ironie sèche et amère, et le langage sobre et sérieux qui convient quand on traite des affaires publiques ; c'est du second toutefois qu'il use le plus souvent. Il n'était malheureux qu'en vers ; dans ses œuvres poétiques, malgré ses efforts réitirés, il arrive tout au plus à l'élégance laborieuse, jamais à la poésie.