‹ Rabelais et son uvreChapitre 171 sur 187 · XVII8 SIÈCLE. LA BRUYÈRE, DUFRESNY · texte numérisé non relu

XVII8 SIÈCLE. LA BRUYÈRE, DUFRESNY

anciens et des modernes. Boileau , Mmo Dacier et nombre d'autres prétendaient que les anciens étaient supérieurs aux modernes. Dufresny croyait les modernes supérieurs, mais il n'osait le dire qu'à demi. Une traduction d'Homère, une nouvelle édition de Rabelais parurent à la fois, il eut l'idée de comparer les deux auteurs , moins pour relever Rabelais toutefois, que pour faire pièce aux fanatiques admirateurs de l'antiquité. Mais Dufresny fut obligé , faute de fonds , de remettre le Mercure en d'autres mains avant que le parallèle fût arrivé à bonne fin. Au reste , il n'y a pas trop à le regretter , c'est une œuvre médiocre et peu digne de l'auteur piquant des Amusements sérieux et comiques et de la pétillante comédie du Double Veuvage.

Il commence par railler ceux qui cherchent dans Rabelais et dans Homère une foule de choses auxquelles les auteurs n'ont pas songé. Les beautés réelles qui sont dans ces écrivains leur ont d'abord acquis de la réputation, puis cette réputation a fait trouver dans leurs livres bien des beautés qui n'y sont pas. Dufresny se moque entre autres d'un Rabelaisien qui, à chacun des deux cents jeux que l'on enseigne à Gargantua prétendait trouver une explication historique, allégorique et morale. «Si Rabelais est un excellent comique en quelques endroits, il en est d'autres où il est très mauvais plaisant.»

Dufresny copie aussi la lettre par laquelle Grandgousier rappelle Gargantua, et demande qui l'a écrite ? Un personnage sérieux ou un personnage comique? Il compare cette lettre à une harangue de Nestor

et il la trouve beaucoup plus sage. Il compare ensuite l'histoire de Dindenaut et celle du Cyclope, et il conclut que, moutons pour moutons, Rabelais vaut bien Homère. Il reproduit encore, en les traduisant, l'histoire de la femme muette, celle de l'écolier limousin , la tempête dans laquelle Panurge joue un si piètre rôle — puis il s'arrête brusquement en disant qu'il faut plus d'étendue d'esprit pour exceller dans le comique qu'il n'en: faut pour réussir dans le sérieux. Il plaidait alors pro domo sua.

Dufresny aurait pu ajouter qu'on trouve dans l'œuvre de Rabelais tout ce que les théoriciens d'alors réclamaient dans une épopée selon la formule : des combats , des voyages , une délibération des dieux , une descente aux enfers , une tempête , un oracle ambigu; rien n'y manque, pas même le souffle épique.

Au fond, Dufresny préférait Rabelais à Homère, mais il n'eut pas le courage complet de son opinion. On éprouvait alors quelque embarras à louer ouvertement Rabelais. Fontenelle a besoin pour oser dire sa pensée sur Pantagruel de s'abriter derrière un auteur étranger, Van Dale, qui lui avait fourni le sujet de son Histoire des Oracles.

(Van Dale) dit que les bagatelles et les sottises de Rabelais valent souvent mieux que les discours plus sérieux des autres. Je n'ai point voulu oubb'er cet éloge, parceque c'est une chose singulière de le rencontrer au milieu d'un Traité des Oracles, plein de science et d'érudition. Il est certain que Rabelais avait beaucoup d'esprit et de lecture et un art très particulier de débiter des choses savantes comme de pures

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fadaises, et de dire de pures fadaises le plus souvent sans ennuyer. C'est dommage qu'il n'ait vécu dans un siècle qui l'eût obligé à plus de politesse1.

Fontenelle revient sur Rabelais dans son Histoire du Théâtre français avant M. Corneille , et lui emprunte l'histoire de Villon et du frère Etienne Tapecoue 2.

Bayle goûtait médiocrement Rabelais. Il n'y a pas d'article sur lui dans son Dictionnaire critique. Il en parle cependant , mais en quelques lignes.

C'est , dit-il , un livre qui ne me plaît guère , mais je sais que beaucoup de gens de bien et d'honneur l'ont lu et relu, qu'ils en savent tous les bons endroits, et qu'ils se plaisent à les rapporter quand ils s'entretiennent avec leurs amis.

Dans sa Correspondance , nous le voyons engager Le Duchat à exercer sa sagacité sur cet auteur, et il lui conseille de se procurer la traduction anglaise avec notes, qui vient de paraître3. A propos d'une de ses lettres, son éditeur s'étend assez longuement sur l'ouvrage même , où il refuse de voir un système suivi d'allusions historiques, mais qui, suivant lui , contient une satire générale de la société de son temps et de tous les temps.

Les éditions, les analyses de Rabelais se multiplient sous diverses formes pendant le XVIIIe siècle , mais elles restent renfermées dans un petit cercle de curieux.

C'est d'abord le Rabelais] reformé de Bernier, l'ami de La Mothe le Vayer , dont voici le titre

» Œuvres de Fontenelle, éd. de 1767. T. II, p. 337.- sIbid. T. III, p, 75.

8 Cette correspondance fait partie du dernier volume des Œuvres diverses de M. Pierre Bayle, La Haye, 1731, 4 vol. in folio.

exact: Jugement et nouvelles Observations sur les œuvres grecques, latines, toscanes et françaises de maître François Rabelais, D. M. ou le Véritable Rabelais reformé, par le Sieur Saint-Honoré, 1697, in 12. Cet ouvrage contient une analyse, chapitre par chapitre , de l'ouvrage de Rabelais , accompagnée d'anecdotes sur l'auteur et ses écrits. Bernier est aussi bavard que frivole, et l'on ne doit accepter ses informations que sous bénéfice d'inventaire. C'est en 1711 que parut à Amsterdam l'édition sur laquelle Bayle avait été consulté. Le commentateur était un protestant réfugié, comme Bayle luimême ; aussi tire-t-il autant que possible Rabelais vers le protestantisme. L'édition fut surveillée, à ce qu'il paraît par Houdart de la Motte , auteur de Fables ingénieuses, de tragédies médiocres, et célèbre surtout par la part qu'il prit à la grande querelle des anciens et des modernes. Cette édition de Le Duchat est très complète, bien imprimée, ornée d'une carte du Chinonais , du dessin de la Cave Peinte et de différentes vues de la Devinière, métairie de l'auteur, d'un portrait en pied de Rabelais, qu'on n'ose pas donner pour authentique, et accompagnée de remarques littéraires et historiques, savantes et curieuses. Dans une lettre qui se trouve dans la Correspondance de Bayle, Le Duchat reconnaît qu'il y a deux systèmes d'interprétation pour l'œuvre de Rabelais; les uns y voient une série d'allusions historiques, les autres un sens mystique- Il ne croit pas à un système suivi d'allusions historiques, mais à des allusions détachées à certains faits du moment, et celles-là, il les a signalées à l'occasion ; quant à l'interprétation mystique , il

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proclame son incompétence et ne s'y lancera pas. Cette édition de Le Duchat, reproduite en 1732, avec quelques additions , mais aussi avec des incorrections assez graves , a été considérée comme la meilleure jusqu'à celles qui ont été faites dans ces dernières années.

Une édition plus belle, mais non plus correcte, parut en 1741 à Paris en trois volumes in 4°, avec différentes pièces nouvelles , la traduction des remarques dont Le Motteux avait enrichi une traduction anglaise de Rabelais, de nombreuses figures de Bernard Picart, bien gravées, mais médiocres sous le rapport de la composition et du style, et plus propres à obscurcir le texte qu'à le faire mieux comprendre.

Louis XIV aurait traité Rabelais, si on le lui eût fait connaître , comme il traitait les tableaux de Téniers, et il aurait dit: «Enlevez-moi ces géants mal élevés», comme il disait : «Enlevez-moi ces magots. > Mais son successeur, le régent d'Orléans, n'était pas de son avis , il prisait fort Rabelais et tout le groupe libéral qui s'était formé autour de lui , les Caumartin , les d'Argenson , etc. , lisaient Pantagruel et en citaient des bribes dans leurs lettres *. Le curé de Meudon avait aussi ses fidèles parmi les écrivains. On en faisait cas au «club de l'entresol > où régnait l'abbé de St Pierre, et où l'on préludait à l'économie politique. On le commentait au Café Procope, où se rencontraient,

1 Voir Aubertin: L'Esprit public au X VIIIe siècle, in 12,

à la fois ou successivement, Duclos, La Motte-Houdart, Saurin, J.-B. Rousseau, Piron et quelques autres moins- connus, et leurs écrits en portent l'empreinte S mais hors de ces cercles restreints, on le lisait peu.

Deux publications différentes qui avaient pour but de mettre Rabelais à la portée du commun des lecteurs furent mises en vente en 1752, l'une à Genève, l'autre à Paris, sous la fausse indication d'Amsterdam.

La première, éditée par l'abbé Pérau n'a que trois volumes in 12, et porte le titre [à1 Œuvres choisies de Rabelais. Ce n'est pas un choix de morceaux, toutes les Œuvres y figurent, mais l'éditeur a supprimé tout ce qui lui a semblé trop licen-

1 Voici entre autres une imitation de Rabelais qui n'a pas encore été signalée, que nous sachions. Panurge prétend, (voir page 17 de ce volume) , que la plupart des cris qu'on entend dans les batailles viennent des diables, qui s'approchant de trop près pour recueillir les âmes des morts, reçoivent des coups qui ne leur étaient pas destinés. J.-B. Rousseau s'est approprié cette idée. On lit dans sa Lettre à M. de La Fosse :

Les fouets hâtifs sont déployés,

Qui de cent diverses manières

Donnent à l'air des étrivières.

Un jeune esprit aérien,

Trop voisin de nous pour son bien,

En reçut un coup sur le râble,

Qui lui fit faire un cri de diable,

Car si vous n'en êtes instruit,

Le bruit qu'un coup de fouet produit,

(N'en déplaise aux doctes pancartes

Et des Rohault et des Descartes)

Vient beaucoup moins de l'air froissé

Que de quelque sylphe fessé,

Qui des humains cherchant l'approche

En reçoit bien souvent taloche,

Puis va criant comme un perdu.

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deux ou trop satirique coutre les moines , l'église romaine, les grands personnages, de sorte qu'il n'est resté du livre de Rabelais qu'une sorte d'abrégé, d'un style trop souvent plat et sans couleur.

L'autre publication est conçue sur une plus large échelle et n'a pas moins de huit volumes petit in 12. Elle a pour titre le Rabelais moderne, et pour éditeur l'abbé de Marsy. Outre les ouvrages du curé de Meudon, on y trouve la Vie de Rabelais par Niceron , le parallèle entre Homère et Rabelais, par Dufresny, qui figure aussi dans les deux publications précéderftes, des Jugements sur Rabelais, etc. L'éditeur cette fois n'a rien retranché au texte, il y a ajouté. Quand une phrase de l'auteur lui semble peu intelligible, quand certains détails lui paraissent trop longs , il les supprime , il les remplace par une traduction , et rejette le texte original au bas de la page , en l'expliquant quelquefois.

Cette tentative ne parait pas avoir eu plus de succès que la précédente. Le gros du public s'en tenait volontiers au jugement de Voltaire , qui dans le Temple du Goût (1732), avait dit que l'ouvrage de Rabelais devait être «réduit à un demiquart tout au plus.>

Dans les Lettres philosophiques , Voltaire s'était montré plus irrévérencieux encore :

Eabelais dans son extravagant et inintelligible Livre, a répandu une extrême gaieté , et une plus grande impertinence. Il a prodigué l'érudition, les ordures, et l'ennui. Un bon conte de deux pages est acheté par des volumes de sottises. Il n'y u 34

a que quelques personnes d'un goût bizarre qui se piquent d'entendre et d'estimer tout cet ouvrage : le reste de la nation rit des plaisanteries de Rabelais, et méprise le livre. On le regarde comme le premier des bouffons. On est fâché qu'un homme qui avait tant d'esprit, en ait fait un si misérable usage. C'est un philosophe ivre, qui n'a écrit que dans le temps de son ivresse.

Ce jugement absolu et méprisant ne fut pourtant pas accepté par tous. Mercier, Fauteur du Tableau de Paris et de quelques mélodrames très goûtés, écrivait quelque temps après:

Quiconque a lu Rabelais et n'y a vu qu'un bouffon, à coup sûr est un sot, s'appelât-il Voltaire.

Le jugement de Mercier avait peu de valeur aux yeux du public, comparé à celui de Voltaire. Mais Voltaire lui-même revint plus tard sur sa première impression. Voici ce qu'il écrivait le 13 octobre 1759 à Mme du Deffand :

Le duc d'Orléans régent daigna un jour causer avec moi au bal de l'Opéra ; il me fit un grand éloge de Rabelais, et je le pris pour un prince de mauvaise compagnie et qui avait le goût gâté. J'avais alors un souverain mépris pour Rabelais. Je l'ai repris depuis et comme j'ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque , j'avoue , qu'aux bassesses près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre m'a fait un plaisir extrême.

Dans une autre lettre à la même dame, 12 avril 1760, il s'exprimait ainsi:

J'ai relu, après Clarisse, quelques chapitres de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entommeures et la tenue du conseil de Picrochole ; je les sais pourtant presque par cœur, mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c'est la peinture du monde la plus vive. Ce n'est pas que je mette Rabelais à côté d'Horace, mais Rabelais, quand il est bon, est le premier des bons bouffons : il ne faut pas qu'il y ait deux

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hommes de ce métier dans une nation, mais il faut qu'il y en ait un. Je me repens d'avoir dit autrefois trop de mal de lui.

Enfin dans un dialogue, intitulé Laden, Erasme et Rabelais publié à la même époque, il représente les trois railleurs réunis aux Champs Elysées et s'entretenant de leurs travaux. Voici entr'autres ce qu'il fait dire à l'auteur de Gargantua :

J'étais prêtre et médecin. J'étais né fort sage, je devins aussi savant qu'Erasme ; et voyant que la sagesse et la science ne menaient communément qu'à l'hôpital ou au gibet ; voyant même que ce demi-plaisant d'Erasme était quelquefois persécuté, je m'avisai d'être plus fou que tous mes compatriotes ensemble ; je composai un gros livre de contes à dormir debout, rempli d'ordures, dans lequel je lournai en ridicule toutes les superstition?, toutes les cérémonies, tout ce qu'on révérait dans mon pays, dans toutes les conditions, depuis celle du roi et du grand pontife jusqu'à celle de docteur en théologie, qui est la dernière de toutes : je dédiai mon livre à un cardinal, et je fis rire jusqu'à ceux qui me méprisaient.... Je pris mes compatriotes par leur faible ; je parlai de boire, je dis des ordures, et avec ce secret tout me fut permis. Les gens d'esprit y entendirent finesse, et m'en surent gré ; les gens grossiers ne virent que les ordures, et les savourèrent; tout le monde m'aima, loin de me persécuter.

Pendant tout un siècle, de 1650 à 1750, on s'était occupé beaucoup plus de la forme que de l'idée dans les productions de l'esprit. Ce que l'on voulait avant tout, c'était la noblesse et l'ampleur du style, sous Louis XIV, — la finesse et le piquant de l'observation et du langage, sous Louis XV. On subordonnait tout au bon goût. Un ouvrage où abondaient les détails de mauvais ton était par cela même condamné sans appel.

Vers le milieu du XVIIIe siècle, les esprits prin 34*

rent peu à peu pius de sérieux, on se préoccupa moins de la forme et plus de l'idée. Le règne de J.-J. Rousseau succéda à celui de Voltaire. Voltaire lui-même se modifia. On jeta les yeux sur la littérature antérieure « au grand siècle. » Nombre de productions du moyen âge et du XVIe siècle furent analysées dans deux recueils périodiques , le premier, plus frivole: la Bibliothèque des Romans, — le second, plus sérieux : les Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque. Rabelais figure dans ces deux publications. En mars 1776, la Bibliothèque des romans donne un aperçu rapide de l'ouvrage , en l'accompagnant de quelques observations. Après avoir reproduit le jugement de Fontenelle sur l'auteur, rapporté plus haut, le rédacteur ajoute :

Ses mœurs furent toujours réglées et son caractère même avait beaucoup de gravité. On ne doit donc regarder les plaisanteries qu'il a répandues dans son ouvrage, que comme l'enveloppe des vérités importantes qu'il y déposait et dont le trop grand éclat n'eût servi sans doute qu'à augmenter le nombre de ses ennemis.

En 1781,1e même rédacteur, Constant d'Orville, consacre un cahier tout entier des Mélanges (la moitié du 22e volume) à une analyse assez fidèle de Gargantua et de Pantagruel, entremêlée de détails sur la vie de l'auteur.

A partir de ce moment , Rabelais reprend son rang , quoique Ton continue à le contester. Diderot et Beaumarchais, non-seulement le lisent, mais l'imitent. Diderot lui prend un de ses types, Beaumarchais lui en prend deux, sans compter ses phrases et ses tournures. Vicq-d'Azyr, à l'Académie de

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