XVIII* SIÈCLE LES CRITIQUES
médecine, commence ses Eloges des Académiciens morts par saluer de ses hommages cet
homme extraordinaire qui, nourri par les moines, le devint lui-même et cessa bientôt de l'être ; qui, après avoir joué et composé des farces devant la faculté de Montpellier, fut honoré comme son restaurateur, qui commenta Hippocrate et Galien, écrivit sur la religion (?), suivit un ambassadeur à, Rome, composa un ouvrage où, sous le voile d'une plaisanterie basse et grossière, il cacha des vérités hardies, une critique sévère, une satire dans laquelle il n'épargne personne ; qui désarma ses juges en les faisait rire, qui fut le bouffon et l'idole de son siècle, et mourut curé de Meudon, Rabelais en un mot '.
La Harpe et Palissot, qui répétaient un peu ce qui se disait autour deux, consacrèrent à Rabelais des articles élogieux. Voici ce que disait La Harpe en 1T97 dans un Discours qui fait partie de son Cours de littérature :
Rabelais à qui La Fontaine trouvait tant d'esprit et qui réellement en avait, ne l'exerça que dans le genre le plus facile, celui de la satire allégorique, habillée en grotesque. Il voulut se moquer de tous ses contemporains, des rois, des grands, des prêtres, des magistrats, des religieux et de la religion ; et pour jouer impunément ce rôle, toujours un peu dangereux il prit celui des fous de cour à qui l'on permettait tout, parcequrils faisaient rire, et qui disaient quelquefois la vérité sans danger parcequ'ils la disaient sans conséquence. A l'égard de son talent, on en a dit trop et trop peu. Ceux que rebutait son langage bizarre et obscur, ont laissé là Rabelais comme un insensé ; ceux qui ont travaillé à le déchiffrer, ont exalté son mérite, en raison de ce qu'il leur avait coûté à entendre Au fond il a, parmi beaucoup de fatras et d'ordures, des traits, et même des morceaux pleins d'une verve satirique, originale et piquante; et après tout, on ne saurait croire qu'un auteur que La Fontaine lisait sans cesse et dont il a souvent profité, n'ait été qu'un fou vulgaire.
1 Eloges lus dans les séances de l'Académie de médecine de 1778 à 1788, 3 v. in 8°, 1803.
Palissot ajoutait en 1803 :
On pourrait à quelques égards appliquer à son livre ceque Boileau disait des ouvrages d'Homère :
C'est avoir profité que de savoir s'y plaire.
Sous les nuages mêmes dont il s'enveloppe , on démêle l'érudition la plus surprenante. Il savait tout et s'est moqué de tout '.
La Harpe donne la préférence à Montaigne sur Kabelais. C'est aussi l'avis de Victor Leclerc dans son Eloge de Montaigne (1312), mais il est plus favorable que La Harpe à l'auteur de Pantagruel. On sent que le temps a marché; Rabelais, dit Victor Leclerc,
rappelle quelquefois l'enjouement et la douce raillerie de Lucien ; plus souvent il prodigue sans pudeur le fiel d'Archiloque et les sarcasmes grossiers d'Aristophane. Il décrit avec une gaieté cynique les mœurs de son siècle ; il parcourt le monde eotier, du palais jusqu'à la chaumière. Sous sa main, les tableaux les plus sérieux , les plus imposants même, se changent en Calots et en Téniers. Ne croyez pas cependant que ce Turlupin déraisonne : rien de plus sensé que son délire. Essayez de pénétrer ses allégories, expliquez l'énigme de ses songes, ôtez lui son masque.... vous aimerez, vous admirerez peut-être ce Rabelais si plaisant et si profond....
Les jugements que nous venons de rapporter visent surtout le littérateur. L'attention fut attirée sur le penseur par un écrivain qui rit peu d'ordinaire et qu'on n'aurait pas soupçonné de se délecter à la lecture de Pantagruel. Bernardin de St- Pierre s'exprime ainsi dans ses Etudes de la nature, publiées en 1788.
. . . C'en était fait du bonheur des peuples, et même de la
2 Mémoires pour servir à l'histoire de notre littérature 2 v. in 8°.
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religion, lorsque deux hommes de lettres, Rabelais et Michel Cervantes, s'élevèrent, l'un en France, l'autre en Espagne et ébranlèrent à la fois le pouvoir monacal et la chevalerie. Pour renverser ces deux colosses, ils n'employèrent d'autres armes que le ridicule, ce contraste naturel de la terreur humaine iQuelle plus juste et plus heureuse définition! dit Ste-Beuve]. Semblables aux enfants , les peuples rirent et se rassurèrent. Ils n'avaient plus d'autres impulsions vers le bonheur que celles que leur princes voulaient leur donner, si leurs princes alors avaient été capables d'en avoir. Le Télémaque parut, et ce livre rappela l'Europe aux harmonies de la nature. Il produisit une grande révolution dans la politique'.
Il y a quelque naïveté à dire que ces trois livres ont révolutionné le monde, mais Bernardin de St- Pierre, qui avait plus vécu avec les livres et la nature qu'avec les hommes, était disposé à s'exagérer l'iofluence des livres. En somme cependant son jugement est vrai. Les idées lancées par Rabelais , par Cervantes et par Fénelon ont fini par pénétrer dans les esprits et ont profondément discrédité, sinon tué complètement, l'ascétisme et le culte de la force.
Le premier écrivain qui posa nettement et avec insistance Rabelais en penseur et en réformateur, ce fut Ginguené.
Ginguené avait commencé par être un poète aimable. Sa jolie pièce de vers intitulée : la Confession de Zulmé lui avait été enviée par les poètes de boudoir ; l'un d'eux avait même tenté de la lui voler. Mais aux approches de la révolution, il s'était fait publiciste, en attendant de devenir le savant et consciencieux historien de la littérature italienne.
1 Etudes de la nature. Etude XIVe. Récapitulation. Œuvres complètes, grand in 8°, I, p. 481.
Son pamphlet publié en 1791 a pour titre: De V autorité de Rabelais dans la révolution présente et dans la constitution civile du clergé ou Institutions royales, politiques et ecclésiastiques, tirées de Gargantua et de Pantagruel, in 8°, Paris. L'ouvrage est vert d'allure et un peu brutal de style. C'était le ton de l'époque.
Dès le XVIe siècle, dit-il, Rabelais attaqua les préjugés en véritable pbilosopbe. Son autorité doit être comptée parmi celles des sages qui ont préparé la destruction de nos sottises..
Despréaux, Racine, Molière, La Fontaiue admiraient Rabelais, le relisaient souvent, l'imitaient plus souvent encore. De nos jours on a pris à tâche d'en dire du mal ... On n'a plus daigné lire Maître Frauçois , on aurait rougi d'avouer qu'on l'a lu.
Après quelques pages sur ce ton, Ginguené s'attache à mettre en relief, par des citations accompagnées d'observations assez courtes , les idées de Rabelais qui lui semblent dignes d'être prises en considération ou appliquées.
Il commence par établir qu'il y a dans les ouvrages de Rabelais, sous l'extérieur de la fiction, un sens profond, politique et philosophique qu'on doit prendre la peine d'y chercher, et il cite dans ce but une partie du premier prologue. Son second chapitre a pour titre: «De la liste civile, et des dépenses personnelles du roi.» Ginguené soutient que ce n'est pas sans intention satirique que Rabelais a représenté la royauté si grande mangeuse et si dépensière. Puis vient la question de l'éducation des rois ; l'auteur rapproche des détails qu'il trouve dans Gargantua, ceux qui figurent dans les Mémoires de St-Simon sur la jeune famille de Louis XIV. A propos du système d'éducation de Ponocrates, qu'il
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reproduit en entier , Ginguené dit qu'il n'entend pas proposer ce système comme un modèle absolu, mais que si, dans l'éducation des princes, on tirait une instruction utile des plus communes actions de la vie, si Ton entremêlait les exercices de l'esprit à ceux du corps, il est à croire que les souverains «ne s'en porteraient pas plus mal et n'en vaudraient que mieux. »
Les Considérations sur la guerre et sur la paix se composent de l'histoire du roi Picrochole et du roi Anarche , et de la description de l'abbaye de Thélème.
Si le voyage d'Epistémon dans les enfers, ajoute Ginguené, paraît d'abord d'une folie extravagante, les sages y trouveront cependant quelque chose de philosophique et verront peutêtre dans ces métamorphoses des prédictions accomplies.
Ginguené consacre quatre chapitres aux questions de l'ordre judiciaire, sous ce titre: «De l'ancien ordre judiciaire , des parlements et des juridictions inférieures» ; il raconte l'histoire des procès jugés par Pantagruel et celle de Bridoye. L'histoire des Chats fourrés fournit deux chapitres : la «Grand Chambre >, puis : «Comment la grand chambre vivait de corruption, où l'on voit par occasion ce que les bons gentilshommes faisaient pendant leur vie et ce qu'ils devenaient après leur mort.> Puis vient l'histoire des Chicanous et des noces de Basché sous ce titre: «Des bas officiers de justice et de leur manière de vivre aux dépens des nobles. >
La seconde partie de la brochure traite des questions religieuses. On y voit figurer successivement tout ce qui, dans Rabelais, a trait aux moines et
aux ordres religieux , aux ordres mendiants , aux prêtres , aux cardinaux et aux papes , aux ordres militaires , à l'emploi des donations faites aux églises , aux excommunications papales, à l'inviolabilité des évêques , à la puissance du diable , au produit des quêtes et des aumônes ecclésiastiques, à la vertu des décrétales pour faire passer l'or de la France à Rome. Le dernier chapitre, où figure l'histoire des pèlerins mangés en salade par Gargantua, a pour titre : «Des miracles des saints et du règne des philosophes. >
Giûguené, comme tous ceux qui font de la polémique à coups des citations, exagère quelque peu et fait parler Rabelais plus explicitement qu'il n'a parlé en réalité. Mais la brochure produisit son effet. On cessa décidément de regarder Rabelais uniquement comme l'auteur spirituel et amusant de quelques jolis contes.
Deux écrivains distingués, chacun dans leur genre, se chargèrent de développer à deux points de vue différents ce que Ginguené n'avait fait qu'indiquer.
François Guizot, dans les Annales d'éducation, publia, sur Rabelais pédagogue, l'excellent travail que nos lecteurs connaissent déjà.
Népomucène Lemercier vit surtout en Rabelais l'écrivain, sans toutefois oublier le penseur.
Népomucène Lemercier était un esprit original et chercheur, qui n'a réussi que par exception dans ses œuvres littéraires, mais qui a remué beaucoup d'idées en littérature. Après s'être inspiré heureusement d'Eschyle dans sa tragédie (Y Agamemnon, —
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de Beaumarchais dans son Pinto, où l'on voit le Portugal enlevé à l'Espagne par des moyens de comédie, — il écrivit de longs poèmes dans lesquels il substitua aux divinités poétiques représentant les forces de la nature, ces forces elles-mêmes découvertes par les savants et personnifiées. L'idée pouvait être bonne, mais Lemercier n'était pas assez poète pour la faire accepter. Il y avait surtout trop d'inégalité dans son talent. Les beaux vers ne sont pas rares chez lui, mais ils sont noyés dans la masse des médiocres.
A Eschyle, à Beaumarchais, à Newton, Lemercier associa Rabelais dans ses prédilections.
Chargé de faire à l'Athénée un Cours de littérature générale, il traita surtout du poème épique, de la tragédie et de la comédie. Grand ami des préceptes et des règles, il juge que le poème épique doit avoir 23 qualités, qu'il trouve toutes réalisées dans VJUo.de. La tragédie doit en avoir 24, qui sont réalisées dans Athalie, et la comédie 22, qui sont réalisées dans le Tartufe. Il ne faut pas juger de l'ouvrage par ce que ce plan a de trop symétrique; il est semé d'une foule d'observations fines et justes, et il peut être d'une grande utilité, surtout pour ceux qui s'occupent de l'art dramatique.
C'est à propos de la comédie que Rabelais se rencontre sous sa plume; il établit un parallèle en règle entre lui et Aristophane.
Le bon curé de Meudon habille plaisamment la raison en masque, et, tel qu'un magicien, il transforme en figures bizarres les principaux personnages de son siècle et les corps les plus vénérés de l'Etat. Cette race d'ogres, dépeuplant deux ou trois royaumes, pour leur propre gloutonnerie, insatiables
avaleurs d'hommes et d'animaux qu'ils dévorent, revêtus de centaines d'arpents de soie, de velours, de brocards et d'aiguillettes , que signifie-t-elle ? Une succession de trois rois de France et leurs déprédations ruineuses. Rabelais commence par satiriser les chimères, les vanités de toutes les dynasties du monde, en mettant à califourchon le premier aïeul de Grand- Gousier sur l'arche de Is'oé. C'est par ce trait qu'il ouvre son livre. La naissance de Gargantua, son éducation risible, ses petits jeux, sa gourmandise, sa mutinerie, ses dodelinements, les flatteries de ses gouvernantes, les admirations de ses pédagogues, qu'est-ce autre chose qu'une allusion aux sots respects dont on berce l'enfance des princes ? Gargantua vient se montrer à sa bonne ville, pleine d'impatience et d'aise de le voir. Quand le poète Aristophane travestit en vieil imbécile le peuple d'Athènes devant ses concitoyens, en parle-t-il plus lestement que ne parle Rabelais du peuple de Paris ? L'affluence grossit si fort autour de Gargantua, qu'il se débarrassa de la foule en grimpant sur les tours de Notre-Dame, d'où, raillant les citadins qui attendaient sa bienvenue, il les salit avec insulte, et veut leur voler leurs cloches pour les fondre à sa monnaie. Cette malice convertit la joie publique en affliction et en colère. De là les harangues de maître Janotus, toussant et déclamant son patois d'école et son latin de cuisine, sanglante satire des universités.
Lemercier voit dans ces faits, — qu'il transforme bien un peu— les mécontentements excités en raison des impôts que leva pour la guerre en Italie le roi François Ier au moment où la capitale se réjouissait de son avènement au trône- Nous avons déjà dit ce que nous pensons de ces applications historiques précises du roman de Rabelais. Lemercier a tort de chercher des personnages historiques sous des types évidemment fantastiques. Il a tort aussi de ne pas voir le côté noble et sérieux de Pantagruel, qui forme un contraste si complet avec Panurge. Mais à cela près, ses jugements sont d'un connaisseur. On sent à son style
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ainsi qu'à celui de Gioguené, que la révolution a passé par là.
Citons encore quelques passages :
Suivez les personnages dans leurs comiques aventures chez les Chicanous, au milieu des gros Chats fourrés écorchant leurs victimes sur une table de marbre , vous rirez de cette image des procédures du palais. Suivez-les chez les gens en robes à manches couleur de roi , ayant les mains longues comme jambes de grue, les doigts à ongles crochus et les pieds de même ; visitez leurs larges bureaux tapissés de drap verd ; allez de leurs petits pressoirs jusques à leur grand et dernier pressoir, où ils font passer les châteaux, les parcs, les maisons, les bois tout entiers, dont ils retirent tant d'or potable ! Interrogez sire Gagne-Beaucoup sur ce redoutable pressoir dont la vis s'appelle récepte, la met dépense, le tesson deniers comptés et non reçus, les fustes souffrances, les béliers radietw, les jumelles recuperetur , les cuves plus-valeur , le3 ansées rôles , les fouloirs acquits , les hottes validation, les portoires ordonnances valables, les scilles le pouvoir, l'entonnoir le Quittas. Interrogez-le sur le dogue à deux têtes, sur l'autre dogue à quatre têtes , symboles des doubles peines, des quadruples amendes ; interrogez-le sur l'androgyne pronotaire, qui se nourrit de chair d'appellations ; Gagne- Beaucoup vous dira que toutes ces figures monstrueuses sont les emblèmes du Parlement. Accompagnez les mêmes personnages dans les contrées des Papegauds, des Papelards, des Papes-Figues, des Prêtregauds, des Cardingaux, des Evesgaux, des Moinegauds, des Capucingaux, vous ne pourrez méconnaître en eux le peuple mitre, enfroqué, tonsuré
Lemercier conclut ainsi :
[Le livre de Kabelais] est un puits de science et d'érudition, recueillies aux meilleures sources. Regrettons que la vieillesse de son style en ait rendu la plus grande partie presque incompréhensible ; félicitons-nous pourtant de ce que son vieux idiome cache l'impudeur de certains mots aux lecteurs honnêtes.
Le livre où Lemercier s'exprimait ainsi est de
1817. Deux ans après il revenait à la charge dans un autre ouvrage , dans un poème bizarre où l'on n'aurait guère l'idée d'aller chercher Rabelais et ses œuvres.
Ce poème a pour titre : la Panhypocrisiade. La scène se passe dans l'Enfer. Les démons se donnent la comédie et évoquent le XVIe siècle avec ses grandeurs et ses misères, ses splendenrs et ses crimes. Tous les tons s'y heurtent , les hautes aspirations et les détails hideux , les beaux vers et les pages communes. C'est fatigant et grandiose. Les divinités qui font mouvoir le drame sont des abstractions : le Temps, l'Espace, la Terre, la Conscience, la Peur, la Honte, la Politique, la Monarchie, l'Hérésie, l'Esprit des conciles, l'Ivresse, le dragon de l'Or (Chrysophis) , l'aiguille aimantée (Manégine) ; les rois, les écrivains, les réformateurs, les artistes du temps jouent aussi leur rôle dans cette vaste et confuse conception. Au chant XIe un dialogue s'engage entre Rabelais et la Raison. En voici quelques traits:
Çà, dis-moi, qu'as-tu fait dans tes libres instants ?
— De magiques miroirs aux princes de mon temps : Là se verra mon siècle, et gaîment, après boire, Pour les rieurs futurs j'en écrirai l'histoire. Vois-tu ces ogres là s'ébattre à festoyer ?
— Oui - C'est Gargantua, sorti de Grandgousier, Race en gloutonnerie opérant des merveilles : Leurs larges avaloirs, leurs dents jusqu'aux oreilles, Mangeant hommes vivants, b;iufs, veaux, porcs et moutons. Dépeuplant l'air d'oiseaux et la mer de poissons .... Leurs arpents de velours, de soie et d'aiguillettes, Etoffant, galonnant leurs chausses, leurs braguettes,
Leurs flancs entripaillés, leurs chefs dodelinants . . . Doivent en ces miroirs to faire reconnaître
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D'insatiables rois que l'on ne peut repaître . . .
- Quelle haute jument monte Gargantua?
- C'est la dame d'Heilly; vois quel amble elle va! Et que sur son chemin, elle a, de lieue en lieue, Jeté bois et maisons sous les coups de sa queue.
— C'est bien frayer sa route en maîtresse des rois, Que d'abattre en passant les maisons et les toits ; Mais tourne ce miroir par devant ia justice.
— Grippeminaud s'y peint, monstre nourri d'épice ; Et ses gros chats, fourrés de diverse toison, Miauiant près de lui, flairent la venaison:
Leurs griffes et leur gueule, instruments de leurs crimes,
Sur leur table de marbre écorchent leurs victimes ....
Vois-tu ces Chicanous ? Vois-tu ce vieux Bride-oie
Magistrat ingénu, qui vit en paix, en joie,
Et qui, ses dés en main, au bout des longs procès,
Tire, pour jugement, le sort de ses cornets ? . . .
— Quel est ce long corps sec qui se géantifie ?
— C'est Carême-prenant que l'orgueil mortifie : Son peuple ichtyophage, efflanqué, vaporeux, A l'oreille qui tinte et l'esprit rêve-creux. Envisage de loin ces zélés Papimanes,
Qui sur l'amour divin sont plus forts que des ânes, Et qui, béats fervents, engraissés de tous biens, Rôtissent mainte andouille et maints Luthériens . . . Ris de la nation des moines gastrolâtres : Aperçois-tu le dieu dont ils sont idolâtres ? Ce colosse arrondi, grondant, sourd et sans yeux, Premier auteur des arts cultivés sous les cieux, Seul roi des volontés, tyran des consciences, Et maître ingénieux de toutes les sciences ? C'est le ventre! -Le ventre! -Oui, messire Gaster Des hommes de tout temps fut le grand magister, Et toujours se vautra la canaille insensée Pour ce dieu, dont le trône est la selle percée ... .
On voit que Lemercier n'a pas fréquenté Rabelais impunément :
- Il est d'autres objets où tend l'humanité.
- Qui peut nous en instruire, hélas ? La Vérité
- Mon Panurge qui court en lui tendant l'oreille : La cherche sous la terre au fond d'une bouteille. La bouteille divine, oracle du caveau, Epanouit les sens, dilate le cerveau, Purge le cœur de fiel, désopile la rate, Aiguillonne les flancs, émeut, chatouille, gratte, Nous redresse l'esprit. C'est assez ; buvons frais . . . Et, s'il se peut, allons en riant ad patres !
Ces propos du curé valaient la fleur des prônes.
La Panhypocrisiade, composée dès 1800, ne fut imprimée qu'en 1819, comme nous l'avons dit.
Vers cette même époque, nous voyons apparaître plusieurs éditions de Rabelais. Deux surtout se distinguent par leur importance et par les travaux qu'elles ont provoqués.
La première est celle de De l'Aulnaye, qui a été reproduite trois fois: 1820, 3 v. in 18; 1823, avec quelques additions, 3 v. in 8°; 1837, avec quelques suppressions , 1 v. grand in 8°. La meilleure est celle de 1823.
Les deux premiers volumes contiennent le texte, un texte correct et bien choisi, mais d'une orthographe compliquée. Nous en avons donné un échantillon p. 447 de ce volume. Le texte du quatrième livre est conforme à celui de l'édition de 1552, publiée par Rabelais lui-même. Le troisième volume peut jusqu'à un certain point servir de commentaire parce qu'il contient une table des matières détaillée ; cinq glossaires divers, qu'on regrette de ne pas voir réunis en un seul; un Babelaisiana, ou recueil de sentences, adages, proverbes, façons de parler proverbiales, jeux de mots, jurons, imprécations, conte-
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nus dans les Œuvres de Eabelais. Ce dernier recueil est très curieux, mais Rabelais n'en a pas fourni tous les éléments. Il n'y a pas de Vie de l'auteur dans les deux premières éditions, et celle qui se trouve dans la troisième est tout à fait insuffisante.
L'édition variorum (1823-1826) est la plus volumineuse qui ait été publiée, puisqu'elle n'a pas moins de neuf volumes in 8°. Mais ce n'est pas la meilleure. Au commencement du XVIIIe siècle le docteur Mathanasius (St-Hyacinthe) fit paraître un gros volume intitulé : le Chef-d'œuvre d'un inconnu. Le texte se composait d'une chanson vulgaire et insignifiante en quatre couplets. Le reste du volume contenait les commentaires sur cette chanson, que l'on proposait à l'admiration générale. Le commencement de chaque note se rapportait au texte, mais le commentateur s'échappait bientôt par la tangente et se perdait en d'insipides bavardages. L'édition variorum de Rabelais rappelle le Chef-d'œuvre d'un inconnu par ses bavardages et ses inutilités.
Le commentaire est divisé en deux parties. La première a pour but d'expliquer le texte et l'on y trouve des renseignements curieux, la seconde à la prétention d'être historique. Elle a dû coûter beaucoup de peine à l'auteur, mais le lecteur ne peut lui savoir gré de cette peine. M. Esmangart se moque beaucoup de Le Motteux — le traducteur anglais — qui a voulu voir dans les héros de Rabelais les princes de la maison de Navarre; il a parfain 35
temeut raison. Mais par malheur les critiques qu'il formule contre ce système s'appliquent tout aussi justement au sien. Il ne persuadera à personne que le sage et bon Pantagruel puisse figurer Henri II, qui n'était ni bon ni sage ; que Panurge est le cardinal de Lorraine, avec lequel il n'a aucun rapport; que Tiraqueau. l'ami si cher à Rabelais, est l'original de Bridoye ; que le marchand de moutons qui se noie avec son troupeau, est Calvin le réformateur ; que le voyage à l'oracle de la Dive Bouteille n'est qu'une allégorie sur la manière de préparer le vin, etc., etc. Nous avons déjà dit qu'on a appelé ce commentaire une véritable hallucination ; le mot n'est pas trop fort.
Le dernier volume est rempli par les Songes drolatiques, dont nous avons déjà parlé.
Quelques uns des articles insérés dans les recueils périodiques à propos de ces éditions méritent d'être signalés.
Les articles de là. Bévue encyclopédique, 1823 et s., sont d'Eusèbe Salverte ; ils sont au nombre de huit, il est regrettable qu'on ne les ait pas réunis en brochure. Le point de vue de l'auteur est excellent. Rabelais est pour lui non-seulement un admirable écrivain, un maître inimitable dans l'art de conter et de lancer le trait épigrammatique , mais c'est un profond penseur, le plus ancien et le plus gai des philosophes français. Il a donné la folie pour interprète à la sagesse parce qu'il a senti que sans cela il ne serait pas écouté.
L'auteur anonyme des articles publiés dans la
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Bévue française (mai 1828) regrette que Rabelais ait été obligé par les circonstances de prendre le masque de la folio.
En agissant ainsi , «le philosophe de Meudon a donné moins d'autorité à ses leçons et a fait, quant aux apparences du moins, plutôt un livre d'amusement qu'un livre de philosophie.» Le critique reproche aussi à Rabelais d'avoir pris trop de plaisir à critiquer et de n'avoir pas ressenti pour le genre humain cette sympathie mêlée de respect, sans laquelle on ne saurait réussir à l'instruire ni à l'améliorer.
Il regrette d'autant plus cette nécessité où s'est trouvé Rabelais que personne de son temps «n'avait comme lui la faculté de s'élever par la raison au dessus des préjugés d'une civilisation en décadence pour percer dans celle qui allait suivre et en deviner l'esprit et les découvertes; — qu'il n'est personne qui ait porté sur les institutions contemporaines plus de ces jugements que la postérité confirme et s'approprie.» Il cite, en s'y associant, le sentiment d'un des hommes les plus capables d'apprécier Rabelais, qui n'a pas craint de dire que le philosophe de Meudon pouvait être regardé comme le plus profond des écrivains des temps modernes — avec Erasme et Voltaire, — qui n'ont été ni aussi profonds ni aussi spirituels que lui.
Cette même année (1828), un concours ouvert par l'Académie sur la Poésie française au XVIe siècle, appela aussi l'attention sur Rabelais. Trois critiques célèbres répondirent à l'appel. Le prix fut parii 35*
tagé entre St-Marc Girardin et Philarète Chasles. Ste-Beuve arriva trop tard.
Les trois coïK^-rents sont d'accord sur l'importance du rôle de Rabelais au XVIe siècle, mais les points de vue sont différents.
Philarète Chasles admire la raison profonde du curé de Meudon, mais il se le représente comme un fou cynique qui s'est mis à la tête d'une bacchanale.
Le voyez-vous, nous dit-il, monté sur un chariot dont la forme rappelle le cuve de nos vendanges ; revêtu du froc, l'œil aviné , appuyé sur les faciles compagnes de ses plaisirs , il suspend à sa marotte la couronne des rois , le rabat du prêtre, le cordon du moine et l'écritoire des pédants ... Il passe devant les palais et les auberges, se moquant avec une égale licence des monarques et des paysans du Bas- Poitou, confondant la carte de l'Europe avec celle de la Touraine, raillant à la fois le vainqueur de Marignan, celui de Pavie et le tavernier de son village. Dans son incroyable insolence, le curé Rabelais nargue les moines, les capucins, les évêgots, les cardingots-et le pape lui-même et les mystères de la religion.— Le bûcher qui dévore Servet prêchant l'unité de Dieu, s'éteint pour cet homme qui, de toutes les puissances du ciel et de la terre, ne respecta jamais que la dive bouteille et sa quintessence sacrée.
Ainsi, le critique, tout en reconnaissant la puissante inspiration de Rabelais, ne voit en lui que le railleur, le moqueur impitoyable des travers de son temps, en violente réaction contre le moyen âge, et il accepte la légende mise en circulation par Ronsard et le P. Garasse. Philarète Chasles est revenu plus tard sur ce premier jugement en l'adoucissant, mais sans le désavouer complètement. On peut lire à ce sujet, dans ses Etudes sur Shakespeare, une comparaison curieuse entre ceux qu'il appelle
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les trois moines bouffons du XVIe siècle : Rabelais, Folengo et l'anglais Skeleton.
St-Marc Girardin parle plus respectueusement de la personne de Rabelais ; il en fait un observateur, un contemplateur, un réformateur.
Dans l'éducation , il conseille , il fait déjà ce que nous essayons encore de faire. En législation, il proclame le partage égal des successions avant la révolution de 89 ; la procédure simple et facile devant les tribunaux, Pantagruel la trouve et la pratique, tandis que notre code ne nous la donne encore qu'à moitié.
St-Marc Girardin termine ainsi son appréciation :
[Pantagruel arrive enfin] à l'oracle de la Dive Bouteille. Là est une fontaine fantastique, son eau a pour les buveurs le goût des vins qu'ils s'imaginent boire.... Disons-le, Rabelais ressemble un peu à cette merveilleuse fontaine. Les poètes trouveront à son livre le goût de la poésie ; les satiriques le goût de la satire ; les moralistes diront que c'est de la bonne philosophie et les orateurs que c'est parfois l'élégance noble et élevée. Chacun enfin rencontrera son point de vue dans ce singulier ouvrage, qui fait à lui seul une littérature entières
Le jugement des trois critiques de 1828 montre la justesse de cette observation. St-Marc Girardin, esprit observateur, moraliste avant tout, voit surtout dans Rabelais le côté réformateur. Philarète Chasles, érudit vaste et superficiel, apercevant beaucoup de choses et d'idées à la fois et n'en approfondissant aucune, habitué à voir le spectacle du monde et de l'histoire comme un mouvant caléidoscope, — s'est plu à regarder dans Rabelais le fourmillement des idées, des personnages, des événements et n'a rien cherché de plus. Ste-Beuve, qui se plaît aux analyses déliées, aux routes tortueuses , l'observa-
teur minutieux et subtil, mais sceptique en somme et sans conviction arrêtée, va tourner autour de Rabelais, saisissant çà et là avec finesse quelques-uns de ses traits sans parvenir à se faire de lui une idée bien précise. Il est revenu à plusieurs reprises sur Rabelais et toujours l'image du « bouffon sublime» est restée pour lui flottante et indéterminée. Dans son Tableau du XVIe siècle il caractérise ainsi le livre de Rabelais :
«Une œuvre inouie, mêlée de science, d'obscénité, de comique , d'éloquence et de fantaisie, qui rappelle tout sans être comparable à rien , qui vous saisit et vous déconcerte , vous enivre et vous dégoûte, et dont on peut, après s'y être beaucoup plu et l'avoir beaucoup admirée, se demander sérieusement si on l'a comprise. >
Citons encore une observation du même critique: «la pensée n'a pas trop de toutes ses variantes, dit-il lui-même, pour définir le Protée» :
«En étudiant les composions de Rabelais, écrit Delécluze, on devient chagrin comme lorsque l'on voit une belle personne dont le visage commence à être envahi par une dartre vive.» Pour moi la dartre ne me frappe pas ; j'y verrais plutôt une belle femme très bieu portante qui s'enivre et qui dans l'ivresse dit et fait toutes choses. Le caractère naturel et trop naturel domine partout dans le livre, même dans les parties cyniques (Poésie française au XVIe siècle, p. 275).
M. Francisque Michel n'a pas de ces hésitations. Dans une notice placée entête d'un Rabelais analysé (1830), il nous représente le philosophe de Meudon écrivant son livre dans un accès d'indignation contre son siècle :
L'indignation qui s'exprime par les deux extrêmes du langage, comme le désespoir, se cache chez lui sous le voile d'une plaisanterie amère, reparaît quelquefois cependant sous la plus simple expression, ou par intervalles tombe et laisse
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la place à la quiétude de l'homme de bien, qui dicte alors le discours de Grandgousier, les lettres de Gargantua à son fils, et énonce des maximes d'une admirable politique. En un mot, Rabelais fut, selon moi, un bomme grave et de mœurs très sévères.
Nous voilà bien loin de Philarète Chasles et de sa bacchanale. Mais M. Francisque Michel va trop loin dans le sens opposé. Que Rabelais ait été un homme grave et un contemplateur, comme Molière, c'est ce dont on ne peut douter quand on a lu attentivement son livre; qu'il se soit indigné parfois, nous en avons la preuve dans ses prologues, mais ce n'était pas l'état habituel de son âme. Il jugeait de haut les folies de ses contemporains, et s'en amusait. Il y a chez lui plus de sympathique compassion que de colère. C'est Pantagruel, si l'on veut, mais non Tacite ou Juvénal.
M. Lenient (La Satire en France au XVIe siècle, 1866, p. 61) raille très agréablement cette prétention de faire de Rabelais une sorte de Juvénal.
Depuis [quelque temps, dit-il] Rabelais a subi un nouveau genre de travestissement. Par un sort commun à beaucoup de grands hommes de notre temps, il a tourné au mélancolique. Le joyeux curé de Meudon est devenu sous la plume de certains critiques un grave philanthrope, un vertueux apôtre du rire, qui consentit à se faire bouffon, comme saiut Vincent de Paul se fit un moment forçat par amour de l'humanité. Quelle que soit notre sympathie pour Rabelais, nous croyons qu'il eût décliné un tel éloge. Il était bon, sans doute, mais non au point de s'imposer l'ennui de rire et d'extravaguer par charité philosophique, s'il n'y eût trouvé aussi son compte et son agrément. . . Homme de libre étude et de libre plaisir, Rabelais est avant tout l'ennemi de ce qui le gêne.
A partir de 1830, Rabelais est généralement placé au rang des grands génies. Nous ne citerons plus,
entre les appréciations qui ont été faites de ses écrits, que ce qui nous semblera caractéristique.
Balzac, le romancier, voit en Rabelais «le plus grand esprit de l'humanité moderne. Il résume en lui Pythagore, Hippocrate, Aristophane et Dante.» (Pensées.)
Victor Hugo compare aussi Rabelais à Aristophane, mais pour le mettre au-dessus.
.... Aristophane a trouvé plus grand que lui. Aristophane est méchant, Rabelais est bon. Rabelais défendrait Socrate. Dans l'ordre des hauts génies, Rabelais suit chronologiquement Dante ; après le front sévère^ la face ricanante. Rabelais, c'est le masque formidable de la comédie antique détaché du proscenium grec, de bronze fait chair, désormais visage humain et vivant, resté énorme, et venant rire de nous, chez nous et avec nous... L'univers que Dante mettait dans l'enfer, Rabelais le fait tenir dans une futaille... Cervantes est aussi une des formes de la moquerie épique .. mais la raillerie de Cervantes n'a rien du large rictus rabelaisien. C'est une belle humeur de gentilhomme après cette jovialité de curé l.
On se tromperait fort cependant en pensant qu'il y a accord dans l'éloge. C'est ici le cas de citer les appréciations de M. Burnier et de Lamartine, dont nous avons dit un mot au début:
Dès le premier pas, dit M. Burnier, je rencontre un auteur qu'aucune femme ne lira et dont j'ai même hésité à tracer le nom. Bouffon jusqu'à l'extravagance, obscène à dégoûter les moins délicats, le curé de Meudon n'a rien à faire ici. .. Je veux bien que , dans l'éducation de son Gargantua , Rabelais ait eu l'intention de satiriser les habitudes scolastiques de son temps (1483-U53); mais il n'est pas sûr qu'il ne se moque encore de ce qu'il propose à la place. - Y eût-il d'ailleurs quelques perles dans cet égoût, je ne saurais conseiller à personne de le fouiller pour les y recueillir. Je n'y ai moi-même re-
1 Shakespeare, § XII et XIII.