XIX0 SIÈCLE. LES ENNEMIS
gardé que d'assez loin, persuadé que s'il y avait là quelque objet de valeur, je le retrouverais plus tard et présenté par des mains moins impures 2.
Ecoutons maintenant Lamartine. Les lignes suivantes sont extraites du Cours familier de littérature. (Entretien xvm, § 7).
Nous ne parlons pas ici de Rabelais, le génie ordurier du cynisme, le scandale de l'oreille, de l'esprit, du cœur, du goût, le champignon vénéneux et fétide, né du fumier du cloître du moyen âge, le pourceau grognant de la Gaule, non le pourceau du troupeau d'Epicure, comme dit Horace, mais le pourceau des moines défroqués, se délectant dans sa bauge immonde et faisant rejaillir avec délices les éclaboussures de sa lie sur le visage, sur les mœurs et sur la langue de son siècle. Rabelais, selon nous, ne représente pas le plaisir, mais l'ordure : il enivre, mais il est infectant. La jeune école du réalisme qui s'évertue aujourd'hui à le réhabiliter ne parviendra qu'à se salir l'imagination sans parvenir à le laver.... Rabelais a quelquefois une folle ivresse qui fait qu'on se récrie d'admiration sur la sordide fécondité de la langue, j'en conviens, mais c'est un ivrogne de verve.
Lamartine avait-il lu en effet Rabelais? En général il lisait assez peu les ouvrages d'autrui. Il est probable cependant qu'il aura ouvert le livre et que, rebuté par quelques-unes de ces phrases que Rabelais lançait pour l'ébattement d'un certain public quand il avait quelque grande audace à se faire pardonner, le grand poète aura fermé le livre là-dessus et n'aura pas été plus loin. Par la nature de son esprit, Lamartine ne pouvait comprendre ni Rabelais ni La Fontaine; le caractère de ses œuvres étant donné, sa sortie n'a pas droit de nous surprendre.
Les historiens purement religieux ou féodaux ne sont pas non plus favorables à Rabelais. L'italien
* Histoire littéraire de Véducation morale et religieuse, I, p. 42, 43.
Cantù, par exemple, dans le livre XVe de son Histoire universelle, consacre à Rabelais plusieurs pa-* ges, dans lesquelles il l'accuse d'extravagance, d'impiété, d'outrages à la religion , à l'église ; il voit dans le récit d'Epistémon la preuve qu'il ne croit pas à la vie future, et lui reproche de tourner le mariage en ridicule; il le rend presque responsable des guerres de religion:
Rabelais, ajoute-t-il, est le bouffon de la réforme dont Luther est le héros ; or les effets ne tardèrent pas à suivre et les plaisanteries finirent par du sang.
Quoique placé en dehors de toute opinion religieuse, Louis Blanc formule des réserves contre Rabelais. Il trouve des parties excellentes dans son livre et il les énumère, mais il suspecte ses intentions, et il prend au pied de la lettre l'oracle Trinque de la Dive Bouteille.
Quand la satire des misères sociales se présente dans le livre de Rabelais, il semble que ce soit simplement du droit qu'a la satire de trouver place dans toute orgie. On se prend à mettre en doute la sincérité de la sagesse, à la voir en si mauvais lieu; on tremble aussitôt que Rabelais devient grave, que ce ne soit encore par moquerie ; on croit l'entendre caché derrière son oeuvre, rire de l'ingénuité de ceux qui s'avisent de l'admirer. (Histoire de la révolution française. I.)
Tous les calvinistes ne partagent pas, il s'en faut, l'antipathie de M. Burnier. Fr. Guizot était aussi un protestant convaincu. Dans l'ouvrage auquel il travaillait quelques jours encore avant de mourir , il proclame Rabelais «l'écrivain le plus original et le plus éminent de la renaissance, la véritable incarnation de l'époque.»
La vie et le livre de Rabelais, dit-il, sont une image vraie
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et vive de la fermentation morale et sociale de son temps. Temps à la fois d'innovation et de résistance, de corruption et de régénération, de décadence et de renaissance, crise profonde d'une société forte et compliquée, jusque là livrée aux caprices, aux hasards, de la force, mais intellectuellement très vivante et très ambitieuse, travaillée du double besoin de se réformer et de se régler et qui tenta en effet au XVIe siècle une réforme à la fois rel:gieuse et politique dont le but, manqué à cette époque, est encore au fond de toutes nos épreuves et de tous nos efforts. (Histoire de France racontée à mes petits enfants, III, p. 158.)
Delécluze, qui juge si favorablement le style de Rabelais, est beaucoup moins sympathique à ses idées ; il le trouve sans tendresse, sans entrailles.
Rabelais ne vante que la santé, la force et le plaisir. Sa joie est humiliante ; la gaîté de ses expressions irrite, inquiète. Il semble prendre plaisir à ruiner, à détruire les institutions de toute espèce. Dans son livre, on cultive l'esprit, on exerce le corps, mais la moralité, où est-elle ? . . L'impression que laisse son livre est désespérante.
Michèle t (La Réforme, 1S55, p. 425) est d'avis complètement opposé. L'ouvrage de Rabelais est pour lui un cri d'espérance.
A qui le comparer ? à TArioste ? à Cervantes ? Non, tous deux rient sur un tombeau, sur la patrie défunte et la chevalerie inhumée. Tous deux regardent au couchant- Rabelais regarde vers l'aurore... Il cingle à l'est, vers les terres inconnues... C'est un voyage de découverte.
Navigateur hardi sur la profonde mer qui engloutit les anciens dieux, il va à la recherche du grand Peut-être. Il cherchera longtemps. Le câble étant coupé et l'adieu dit à la Légende, ne voulant s'arrêter qu'au vrai, au raisonnable, il avance lentement en chassant les chimères. Mais les sciences surgissent, éclairent sa voie, lui donnent les lueurs de la foi profonde. Copernic y fera plus tard et Galilée. Mais déjà l'Amérique et les îles nouvelles, déjà les puissances chimiques
tirées des végétaux, déjà le mouvement du sang, la circulation de la vie, la mutualité et la solidarité des fonctions, éclatent dans le Pantagruel en pages sublimes, qui, sous forme légère et souvent ironique, n'en sont pas moins les chants religieux de la Renaissance.
Michelet cependant ne croit l'idéal de Rabelais ni complet ni précis. Mais il y a chez lui un beau commencement, un noble essai d'éducation, une lumière, une espérance.
M. Henri Martin est du même avis que Michelet, à bien des égards du moins.
Science universelle, bienveillance universelle, progrès universel (si le mot n'y est pas, l'idée chez lui est partout), humanité, tolérance, amitié, respect de la pensée humaine et du sang humain, ouverture à tout et à tous, à tous espérance et consolation (bon espoir gît au fond, dit-il) ; guérir le corps et l'âme, faire rire ceux qui pleurent , c'est la gaieté de la force. Pantagruélisme est une certaine gaieté d'esprit confite en mépris des choses fortuites, fière devise, bien gauloise ; gaieté parente de la joie des chevaliers.
M. Henri Martin résume les principales idées de Rabelais sur l'éducation, la liberté, la politique. Il lui manque une chose cependant à ses yeux ; il croit en Dieu, mais sur la question de l'âme, s'il ne nie pas, il flotte... «Peut- être >, ce n'est pas assez. Le souffle de Rabelais est tout puissant pour la science, insuffisant pour la vie, pour le sentiment et la règle des masses. Rabelais peut inspirer, soutenir, contrôler, non pas fonder. > {Histoire de France, VIII, 206 et s., éd. 1857.)
Prévost-Paradol, l'éminent journaliste qui devait finir d'une manière si triste, a caractérisé avec beaucoup de justesse l'œuvre de Rabelais-
... Ce libre et puissant railleur était un philosophe : au
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delà des personnages, il peignait son siècle, et au delà de son siècle, la nature humaine. Riea n'est trop grand pour prendre place sous cette large satire, et les individus s'y perdent comme des atomes. Cet idéal de l'intelligence raisonnable, cet idéal de l'égoïste bonhomie, cet idéal de la cruauté et de la guerre injuste, de la médecine mercenaire, de la chicane audacieuse , ne convient à personne , et la taille matérielle de Pantagruel est, à vrai dire, la mesure morale de tous ces personnages. Tout est en eux abondant, démesuré, gigantesque ; chacun d'eux est une classe d'hommes, une grande fraction de l'humanité '....
Nous avons déjà parlé de l'étude sur «Aristophane et Rabelais > publiée par M. Littré. Si l'éminent écrivain s'est trompé, selon nous, sur le compte du comique grec, en revanche, il juge parfaitement l'écrivain français quand il nous le montre prévoyant l'avenir, combattant le passé qui lui fait obstacle, et dirigeant les esprits dans la voie du progrès.
En 1842, M. Paul Lacroix publia en tête d'une édition de Rabelais (Charpentier, 1 v. in 12), une notice étendue sur l'auteur. Cette notice fut reproduite, considérablement augmentée, en tête de l'édition de 1854, grand in 8°, avec illustrations de Gustave Doré, et enfin publiée en un volume à part en 1859. Une seconde biographie, par M. Rathery, mort récemment, a paru en tête de l'édition Didot, 2 vol. in 12, publiée la même année.
Ces deux biographies sont les seules originales composées depuis le commencement du siècle ; toutes les autres en procèdent , sans excepter la nôtre. Les deux biographes se sont livrés à des recher-
1 Eevue de l'histoire universelle, grand in 8°, 1854, p. 203.
ches consciencieuses et approfondies, mais ils sont partis d'un point de vue différent.
M. Paul Lacroix donue en plein dans la légende rabelaisienne. Il cherche à la justifier en tout et l'exagère- Il a le tort grave aussi de nous présenter avec obstination l'ignoble et effronté Panurge comme une personnification de Rabelais, de faire du curé de Meudon un calviniste déguisé, etc.
M. Rathery, au contraire, voit dans Rabelais le personnage grave que nous montrent les témoignages contemporains. Son travail, qui est venu le dernier, est aussi beaucoup plus complet et contient nombre de documents nouveaux.
La première des deux biographies est l'œuvre d'un Panurgiste, la seconde d'un Pantagruéliste.
M. Baudry, qui a rendu compte de cette dernière publication dans la Bévue de V instruction publique ', a profité de l'occasion pour donner son jugement sur Rabelais. Nous en citerons quelques passages :
Rabelais représente à nos yeux la Renaissance et la grande joie qui s'empara des esprits en face des trésors de sciences et d'arts qui revenaient au jour. Le sentiment qui domine visiblement parmi les allusions sans cesse interrompues de son livre, c'est le mépris pour le moyen âge, l'espoir naïf que les lumières nouvelles vont le dissiper en un instant comme un mauvais rêve, et qu'hommes et choses vont se réformer sans obstacle. Comme ses héros Gargantua et Pantagruel, c'est une espèce de chevalier errant poursuivant les ténèbres et les fantômes. La science et la joie sont ses armes. Ce sombre ennemi qui a tenu pendant plus de mille ans l'humanité sous l'oppression d'une terreur muette et d'un ennui plus pesant encore, il le désarme en lui portant vivement la lumière au visage, et le montre aussi ridicule qu'un hibou surpris au grand jour. Par sa confiance optimiste comme par sa haine pour le passé, il annonce le XVIIIe siècle.
1 Numéro du 19 mai 1859.
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Deux autres notices ont été publiées à part, l'une Rabelais et son œuvre , par Eugène Noël , l'autre Rabelais, étude sur le XVIe siècle , par Mayrargues (1868, in 12). Les auteurs n'ont pas songé à rien ajouter à ce que l'on savait déjà de Rabelais ; ils ont fait œuvre non d'érudits, mais de vulgarisateurs. La première a eu deux éditions, l'une in-18, 1850, l'autre in-S°, 1870, notablement augmentée.
M. E. Noël s'est évidemment inspiré de Michelet; c'est la même désinvolture , le même entrain, le même décousu, et aussi les mêmes exagérations.
Rabelais, dit M. Eugène Noël, arracha les hommes de son temps aux ténèbres, aux jeûnes formidables du vieux monde... Son livre, tout paternel, répondit à ce cri de soif universelle du XVIe siècle : A boire au peuple! .... Ce grand fleuve de l'Eglise papale, où le moyen âge avait bu si longtemps, était desséché. A boire ! à boire ! était le cri universel ; aussi serace le premier mot de Gargantua.
Ste-Beuve dit fort sagement à ce propos :
Voilà une soif allégorique d'une explication nouvelle et à laquelle les commentateurs n'avaient pas encore songé.
M. E. Noël s'écrie ailleurs :
Que j'aurais voulu l'entendre ! que j'aurais voulu, par un beau jour de Pâques, assister à sa messe, contempler sa majestueuse et sereine figure, lorsque entendant chanter autour de lui: Quemadmodum desiderat cervîts ad fontes aquarum, il répondait avec un divin sourire de satisfaction à cette soif infinie de son Pantagruel !
Il faut avouer que cette association de la messe et du Pantagruel est passablement inattendue. De plus, si M. Noël eût consulté un livre d'église quelconque, il aurait pu s'assurer que le Psaume XLI ne se chante
pas à l'église à l'office de Pâques. Il ne se trouve dans la liturgie que le vendredi saint, jour où l'on ne célèbre pas la messe.
Mais avec M. Noël il ne faut pas regarder de trop près ni aux citations ni aux traductions, quand même il les donne pour littérales, celle du Théotimus par exemple. Il lui arrive très souvent de tirer à lui, de faire dire aux documents beaucoup plus qu'ils ne disent et de lâcher hors de propos la bride à son imagination. Il y a, en somme, dans son livre presque autant de fantaisie que de vérité ; mais comme vulgarisateur, il atteint son but : son style est vif, imagé, entraînant, et l'idée qu'il donne de Rabelais n'est pas fausse.
Quant à M. Mayrargues, il semble avoir voulu faire surtout une œuvre oratoire, une sorte d'amplification. Son procédé ressemble beaucoup à celui des musiciens. Il a l'air de s'être donné une série de phrases sur chacune desquelles il brode des variations brillantes. 11 connaît beaucoup moins bien son sujet que M. Noël et les méprises de détail abondent dans son livre. On sait, par exemple, qu'une des principales difficultés dogmatiques entre les catholiques et les protestants est la doctrine' de la justification par la foi, préconisée par les Luthériens, et la justification par les œuvres, préconisée par les Catholiques. Or M. Mayrargues écrit, par exemple, (p. 27) :
Le Fèvre d'Etaples à qui l'église réformée doit tant.... avait compris et proclamé, dans son commentaire sur St Paul la nécessité des œuvres pour le salut.
C'est exactement le contraire qu'il aurait fallu dire. Plus loin nous trouvons à propos du dogme de la prédestination ;
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Ce dogme qui ne tend à rien moins qu'à l'abêtissement de l'être humain (nous n'en voulons pour preuve que le cri de douleur de Pascal), ce dogme était élevé comme un sombre défi à la face de la Renaissance,
M. Mayrargues oublie évidemment que ce dogme de la prédestination, qu'il réprouve, est une doctrine calviniste, repoussée par l'église romaine. Quant au mot de Pascal qu'il rappelle à ce sujet sur Yabêtissement à propos de croyance , ce n'est ni un cri de douleur, ni une protestation, c'est un humble conseil de soumission à l'église. Si votre conscience résiste aux preuves raisonnées de la religion, nous dit l'auteur des Pensées, si vous ne pouvez .parvenir à croire , commencez par pratiquer, abêtissez-vous, et la foi viendra. Voilà en somme la pensée de Pascal, et M. Mayrargues n'a aucune raison de l'invoquer en cette circonstance. Dans son ensemble, l'ouvrage de M. Mayrargues ressemble fort à une composition de rhétorique que l'élève aurait fait imprimer sans l'aveu de son professeur.
M. Arnstaedt, au contraire, a très sérieusement étudié son sujet. Son livre n'est pas comme le titre pourrait le faire supposer, un simple traité de pédagogie. La personne et les écrits de Rabelais y tiennent presque autant de place que dans les ouvrages précédents.
On y trouve d'abord une Vie de Rabelais très sagement écrite, puis un résumé rapide du roman ; toutefois en ce qui regarde le cinquième livre, l'auteur se borne a en détacher quelques épisodes, et il n'a pas l'air de soupçonner un plan dans la succesh 36
562 LA KÉPUTATION DE KABELAI3.
sion des événements qui remplissent les trois derniers livres.
Son troisième chapitre est consacré aux écrivains qui procèdent de Rabelais, et il compte parmi eux Pasquier , Montaigne , Pascal , La Fontaine , Molière et J.-J. Rousseau, série dont plus d'un terme est contestable. Puis vient une analyse des imitations immédiates de Rabelais, entre lesquelles figure le Moyen de parvenir, qui doit se trouver quelque peu étonné d'un tel honneur. L'auteur nous entretient ensuite de la traduction allemande du premier livre de Rabelais, que Fischart fit imprimer dès 1550, et des traductions postérieures ; il mentionne les diverses interprétations qui ont été données de l'œuvre rabelaisienDe, il a l'air de se ranger à l'idée de Nodier, qui ne voit dans le livre que la critique générale des idées et des mœurs du temps, mais il n'en donne pas moins les clés historiques proposées dans l'édition anglaise de Le Motteux et dans l'édition variorum d'Esmangart.
M. Arnstaedt reproduit et discute les principaux jugements qui ont été portés sur Rabelais et son œuvre. Il repousse la légende rabelaisienne, et se rallie à l'opinion qui voit dans l'auteur de Gargantua un sage ami de la gaieté, avec une petite philosophie sage, alerte et pratique, comme dit M. Lenient ; et analogue à celle d'Horace ; il termine par ce mot de Dufresny. «Il n'a manqué à Rabelais pour être un grand poète que d'avoir écrit en vers ; son livre est un poème en prose. >
Les autres chapitres sont consacrés à la question pédagogique. L'auteur met en relief les heureux résultats de la méthode de Rabelais au point de vue
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de l'indépendance de la pensée, de la sûreté du jugement et de l'application pratinve. Cette analyse se termine par ces lignes de Villeraain :
Des esprits libres et hardis commencèrent à ébranler l'ancien système d'éducation cléricale. Le premier réformateur fut Rabelais, réformateur profond et judicieux sous ses bouffonnes fantaisies. L'éducation de Gargantua est une utopie comme celle d'Emile, [mais] elle offre un plan d'exercices et d'études admirablement ménagés pour fortifier le corps, mûrir le jugement et étendre les connaissances l.
M. Albert Réville a publié dans la Revue des deux mondes 2, à propos de ce livre, un excellent article sur Rabelais. L'auteur constate d'abord l'accueil que les Anglais et les Allemands ont fait à Rabelais, tandis que chez nous, avant de déclarer franchement son admiration, on formule ses réserves. Sa licence, cause principale de ces censures, ne choquait guère de son temps, et nous avons tort de nous en préoccuper à ce point. Quant à l'interprétation de l'ouvrage, M. Réville croit qu'on ne l'a pas encore complètement trouvée; il cherche l'énigme des derniers livres, et indique quelques interprétations qui nous semblent très heureuses et que nous n'avons pas hésité à nous approprier. Pour lui, la Dive Bouteille, c'est, comme dans la Clé du XVIe siècle, la vérité, la sagesse, — et la réponse de l'oracle, c'est pour Rabelais, la solution de l'énigme de la vie. M. Réville est moins enthousiaste que Michelet et que M. E. Noël, mais il n'en est que plus vrai. Il e^t à regretter qu'il n'ait pas expliqué de même tout le voyage.
1 Tableau de la littérature française, II, p. 26', éd. de 1659.
2 Numéro du 15 octobre 1872.
Quant à Panurge et à Pantagruel, M. Réville y voit l'incarnation des deux principes de notre nature, les sentiments élevés et les instincts vulgaires. L'assimilation que M. Paul Lacroix et quelques autres font de Panurge et Rabelais lui fait l'effet d'une insulte pour le grand écrivain. Toutefois il admet que Panurge représente le côté inférieur de l'esprit de Rabelais, tandis que Pantagruel représente le côté supérieur. Il juge que Pantagruel a trop de complaisance pour Panurge , et appliquant cet exemple à la nation française, il retrouve aussi dans notre caractère Pantagruel qui a inspiré à la France tant de nobles entreprises, tant d'actes de générosité désintéressée ; mais il juge que nous avons aussi un trop grand faible pour Panurge, pour les railleurs vulgaires qui nous flattent et nous amusent.
M. Edmond Scherer a consacré aussi un travail remarquable à ces publications. Il commence par établir qu'il y a deux classes d'admirateurs de Rabelais, ceux qui admirent tout et ceux qui choisissent, et il montre ces deux courants persistant depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours Les uns acceptent tout, les autres «souffrent de l'odeur de cabaret, et de cloaque qui en le lisant prend souvent à la gorge.» Il croit, du reste, que Rabelais a écrit sans plan :
La première partie est complète en elle-même ; la seconde nous ouvre un nouveau sujet ; la cinquième ne termine rien. Ce n'est pas un livre , mais une galerie de tableaux , un chapelet d'aventures auxquelles on ne songe pas à demander une liaison.
M. Scherer prétend aussi que Rabelais se moque de ses lecteurs quand il leur conseille de briser l'os et de chercher la moelle qui se trouve renfermée dans
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son livre. Nous n'avons pas à revenir ici sur les raisons qui nous empêchent d'être de son opinion. Il n'en admire pas moins Rabelais, mais pour lui c'est un être difforme, comme ce Socrate dont il trace le portrait dans son prologue. (Voir p. 395 de ce volume.)
On ne se fait de lui une idée exacte, ajoute-t-il, que lorsqu'on a appris à découvrir tout ce qu'il y a d'élévation dans sa bouffonnerie , de délicatesse sous sa grossièreté , de pureté morale sous les immondices dont il se macule.
On se trompe quand on veut faire de Rabelais soit un prêtre croyant, soit un renégat secret, soit un catholique, soit un protestant, soit un déiste, soit un athée. Ce libre et incomparable esprit se meut complètement en dehors de ces distinctions et de ces dilemmes. Il est trop «confit en dédain des choses fortuites». Il est trop ouvert à tout ce qui est humain et divin. Et c'est pour cela aussi qu'il a le cœur religieux et que les nobles idées chrétiennes trouvent place sans effort dans sa croyance.
M. E. Scherer résume ainsi son appréciation :
Rabelais parcourt toute la gamme des sentiments humains, aussi à l'aise dans le sublime que dans le trivial, assez vaste et assez souple pour réunir en lui tous les contrastes. De là cette variété qui prépare chez lui tant de surprises au lecteur. Mais ce n'est qu'un de ses attraits. Il en a de toutes sortes et des plus vifs : le libre regard sur toute chose, l'ingénieuse satire, je ne sais quelle grâce et quelle charmante naïveté, l'invention inépuisable, la verve indomptable , le flot intarissable , les réformes du vocabulaire. Il a été moins un artiste qu'un génie, et cependant il a eu lui le premier ce qui avait manqué au moyen âge, la façon de dire, comme aussi ce qui allait se perdre après lui, la faculté de se créer une langue. Avec Montaigne, Mrae de Sévigné, Molière et Pascal, il sert à nous faire échapper au reproche de n'avoir qu'une littérature élégante et d'imitation. Rabelais est véritablement l'un de nos écrivains de franche race.
1 Etudes critiques sur la UttéraUire, in 12, 1875.
On ne saurait mieux dire , et cette appréciation est assurément la plus haute et la plus sensée qu'on ait faite de Rabelais.
L'Académie française avait misau concours pour 1876 YÉloge de Rabelais. Le prix a été remporté par M. Gebhart, professeur à la Faculté des lettres de Nancy.
M. Gebhart, dans cet ouvrage, abuse un peu de l'érudition, les rapprochements qu'il entasse sont souvent contestables, et son style, vif et rapide du reste, manque un peu d'ordre et de netteté. Voici quelques passages de cet Eloge '■
[Rabelais] était par le goût et le langage, par la forme symbolique de la fiction et le ton de l'ironie , l'homme du moyen âge : il fut encore par la culture savante et multiple de l'intelligence, par l'art du style, par l'indépendance de la pensée et la hardiesse de quelques idées , le représentant du XVIe siècle et des temps modernes. Moine et satirique, il appartenait au passé gaulois ; lettré , naturaliste et réformateur, il annonça la venue de l'esprit français .... En réalité , Rabelais fut le premier des écrivains modernes.
M. Gebhart croit que Rabelais a eu sur la philosophie du XVIIe siècle la même influence que Descartes sur la philosophie du XVIIIe :
Son esprit de libre et universel examen fut comme l'essai du doute philosophique dont Descartes ^fit la condition préliminaire du renouvellement de ses connaissances.
Nous avouons que cette influence de Rabelais sur Descartes nous paraît douteuse. L'influence littéraire de l'auteur de Pantagruel sur quelques-uns des types énumérés ci-dessous nous semble également contestable.
Les deux qualités dominantes de l'auteur du Pantagruel, le sens critique et l'ironie, persistèrent parmi les traits distinctes du génie français.... Les Provinciales , les comédies
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de Molière, les Fables de La Fontaine, les Satires de Boileau, les Caractères de la Bruyère, les Lettres persanes, les Contes de Voltaire, Gil Blas, le théâtre de Beaumarchais, reprirent le combat qu'il avait livré au début du XVIe siècle contre l'erreur et la violence... Les armes des combattants sont plus tincs, mieux aiguisées, mais ce sont bien les mêmes, la raison et la moquerie
Cela est vrai pour les comédies de Molière, mais les Provinciales sont en dehors de l'influence de Rabelais, et les satires de Boileau encore plus-
. . Rondibilis a engendré Purgon....
La généalogie nous semble peu justifiée. . . L'entretien du maréchal d'Hocquincourt avec le père Canaye pourrait figurer dans Pantagruel...
Ce piquant opuscule de St-Evremond rappelle en effet Rabelais, mais il se rapproche encore plus de la manière de Voltaire.
. . Mais c'est encore Panurge qui reparaîtra le plus souvent dans la littérature française. On le reconnaît sous la peau des renards de La Fontaine et la casaque italienne de Sganarelle (dans le Mariage forcé), de tbrigani, de Mascarille, de Scapin, sous le petit manteau noir de Crispin, les travestissements de Gil Blas et la résille de Figaro.
A merveille. Mais M. Gebhart ajoute :
Le maître de Candide, Pangloss, c'est encore lui, toujours savant, plus raisonneur que jamais, mais vieilli, désenchanté, horriblement cynique et qui n'a plus la force de s'étonner des misères ou des infamies de la vie.
Nous avouons qu'il nous est impossible de saisir le rapport qui se trouve entre le grave et naïf Pangloss , entêté d'un système , et Panurge , qui n'est rien moins que naïf, et qui n'a d'autre système que de vivre aux dépens d'autrui.
En revanche nous approuvons complètement M. Gebhart quand il nous dit que par
sa raison avide de certitude, son goût pour la raillerie et son humeur joyeuse, Rabelais fut, au commencement de notre âge classique, l'expression même de l'esprit français.
En somme, l'ouvrage est conçu dans un bon sentiment, et l'Académie française s'est fait honneur en le couronnant, malgré l'opposition chagrine des descendants de Garasse et de Puits-Herbault.
Un mot maintenant des éditions de Rabelais publiées depuis 1830 :
Celle de 1842 forme un gros volume in- 12 en petits caractères. Elle est accompagnée de notes et d'un chapitre tiré d'un manuscrit, mais qui n'était pas entièrement inédit, puisque la plus grande partie se trouve dans le Disciple de Pantagruel.
L'orthographe est plus simple dans cette édition que dans celles qui ont été données par De l'Aulnaye.
M. Barré, qui a dirigé l'édition populaire de 1854, a enchéri sur ces simplifications, mais il a été un peu trop loin, il écrit, par exemple: j'ai lu, j'ai vu, au lieu de : j'ai leu, j'ai veu, etc.
Les éditions de Rabelais se sont singulièrement multipliées depuis quelques années.
Il y a d'abord les deux éditions Garnier, l'une commune et à bas prix, l'autre in-folio avec les dessins de Gustave Doré. Nous avons déjà parlé de ces dessins.
Puis l'édition Didot, 1857-58, publiée par M. Burgaud des Marets et Rathery, réimprimée en 1870, 2 v. in-12. Cette publication est très soignée et accompagnée de notes judicieuses. C'est la plus commode pour les lecteurs, ordinaires.