livre
On tombe sur la IVe Eglogue, vers 63.
Nec Deus hune mensa, dea nec dignata cubili est. [Le Dieu ne daigna pas présider à sa table ni la déesse à son lit.]
Un second essai donna:
Membra quatit, gelidusque coit formidine sanguis. [Il lui brise les membres et son sang se glace de terreur.]
A la troisième épreuve on trouve :
Femineo praedse et spoliorum ardebat amore. [Il brûlait d'un amour tout féminin pour le butin et les dépouilles.]
Ces vers sont largement commentés avec accompagnement de traits mythologiques, historiques, de contes et de raisonnements plus ou moins piquants, mais d'où il est impossible de tirer une conclusion. Pantagruel propose de recourir à la divination par les songes. Pantagruel, qui, dans cette seconde partie de l'ouvrage, manifeste parfois des tendances mystiques, croit que les songes pourraient bien nous présager l'avenir. Il fait à ce propos la théorie qui a été renouvelée de nos jours par les magnétiseurs et les spirites :
Lorsque les enfants bien nettoyés, bien repus et allaités dorment profondément, les nourrices vont s'ébattre en liberté, comme autorisées a faire ce qu'elles voudront, car leur présence autour du berceau leur semble inutile. Il en est de même de l'âme lorsque le corps est endormi et que
8 LIVRE III. — I. LE MAEIAGE DE PAXUEGE.
les fonctions de la digestion s'accomplissent d'elles-mêmes ; rien n'étant plus nécessaire jusqu'au réveil, l'âme s'ébat et revoit sa jatrie, qui est le ciel. Là elle reçoit participation insigne de sa première et divine origine, — et en contemplation de cette sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part , à laquelle rien n'arrive , rien ne passe, rien ne déchet , pour qui tous les temps sont présents, — l'âme note non-seulement les choses qui se sont passées dans les mouvements inférieurs, mais aussi les choses futures, et les rapportant à son corps et les faisant connaître par les sens et organes du corps auxquels elle les a communiquées, elle est appelée vaticinatrice et prophète.
On sait que cette belle définition de Dieu : «une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part», a été reprise par Pascal. C'est, en effet, la définition la plus belle et la plus philosophique qui ait été faite de la puissance qui embrasse et régit le monde. Rabelais en attribue l'honneur à Mercure Trismégiste, c'est-à-dire au néoplatonicien qui a pris ce nom, mais il paraît qu'elle remonte plus haut, jusqu'à Empédocle (Ve siècle avant J.-C.) dont le poème est perdu , mais dont la définition se serait transmise verbalement d'âge eu âge.
Il est vrai, continue Pantagruel, — nous abrégeons un peu — que l'âme ne rapporte pas les choses avec autant de sincérité quelle les a vues, c'est la suite de l'imperfection et de la fragilité de nos sens corporels. Il en est comme de la lune, qui, en nous transmettant la lumière du soleil/ ne nous la rend ni aussi lucide ni aussi pure, vive et ardente qu'elle l'a reçue. C'est pour cela que les songes doivent être interprétés par des hommes habiles dans cet art. Aussi Heraclite disait-il que les songes ne nous disent rien clairement et pourtant ne nous cachent rien, nous donnant seulement un indice du bonheur ou du malheur qui nous attend, nous ou les autres. Les lettres sacrées le témoignent , les histoires profanes l'assurent,
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nous montrant nombre de faits qui se sont accomplis conformément aux songes. On prétend , ajoute Pantagruel, que les Atlantiques , les habitants de l'île de Thasos , un savant français [qu'il cite] , sont privés de cet avantage parce qu'ils ne révent jamais.
Demain donc, conclut Pantagruel, au moment où l'Aurore aux doigts de rose chassera les ténèbres nocturnes, tâchez de rêver profondément, et, pendant ce temps, dépouillez-vous de toute affection humaine , amour , haine, espoir et crainte.
Panurge ne demande pas mieux, mais il veut savoir s'il faudra souper et comment. «Quand je ne soupe pas largement, dit-il, mes songes sont creux comme mon estomac.» — Pantagruel lui dit qu'il est inutile de jeûner.
Ceux qui ne dounent pas de pâture à leur corps sous prétexte d'avoir l'entendement plus clair, ressemblent à, ce philosophe qui s'en va au bois pour mieux réfléchir. Pendant qu'il travaille, les chiens aboient, les loups hurlent, les lions rugissent , les chevaux hennissent , les éléphants barrient, les serpents sifflent, les ânes braient, les cigales sonnent, les tourterelles lamentent, il est plus, dérangé que s'il était à la foire de Fontenay ou de Niort , de même quand la faim est au corps, l'estomac aboie, la vue s'éblouit, les veines sucent la propre substance des membres carniformes, etc. — Panurge peut donc manger, mais des choses légères, des fruits, et boire de l'eau.
Les jeunes filles russes qui veulent voir d'avance leur fiancé, mettent sous leur oreiller les sept ou neuf herbes de la St Jean. Ces herbes sont la fougère, la saxifrage (?) à laquelle on attribue la vertu d'ouvrir les portes fermées à clef ; la stipa pennata, suivant les uns, la gypsophile, suivant les autres, qui a, diton, la propriété de s'animer tout à coup et de se mettre à courir par les champs, — et quelques autres plantes sur la nature desquelles on varie, mais qui
10 LIVBE LU. — I. LE MAKIAGE DE PANURGE.
doivent être cueillies expressément dans la nuit de la St Jean, c'est-à-dire à l'ancienne fête païenne de l'équinoxe d'été. La pièce de Shakespeare: Mielsunmier-nighiïs Dream nous montre cet usage existant aussi en Angleterre. Les Gaulois avaient six plantes sacrées : le samolus (plante de la famille des primulacées), la verveine, la primevère, la jusquiame , le trèfle et le sélage ou herbe d'or , qui paraît avoir été aussi une verveine ; mais on ne nous dit pas si l'on s'en servait pour obtenir des rêves prophétiques. Les Anciens employaient dans ce but des branches de laurier. Panurge demande à Pantagruel s'il en doit mettre sous son chevet. Pantagruel lui dit qu'il n'y faut rien mettre du tout, que ce sont là des superstitions et il l'envoie dormir. On sait quelle importance l'antiquité en général attachait à l'interprétation des songes. La Bible est pleine de songes interprétés. Les malades allaient dormir dans les temples consacrés aux dieux de la médecine pour obtenir en songe la révélation des remèdes appropriés à leur maladie. C'est ce qu'on appelait V incubation. Cette croyance prit surtout un développement inoui du huitième au sixième siècle avant J. C
Dans toute l'Asie antérieure et en Egypte , dit à ce sujet M. François Lenormant ', elle exerce sur les événements politiques une influence qui paraîtrait incroyable , si elle n'était pas attestée par des documents contemporains , par des inscriptions officielles et non par des légendes de date postérieure. C'est un songe qui encourage Assourbanipal (Sardanapale) dans sa guerre et lui promet la victoire . . . C'est un
1 La Divination et la science des présages chez les Chaidéens, in 8°. 1875. p. 142. - Voir aussi : Maury. La Magie et l'astrologie dans l'antiquité et au moyen-âge, in 8°. 18G1, et le Sommeil et les Rêves, en 12°. 1865.