‹ Rabelais et son uvreChapitre 24 sur 187 · LE MOURANT ET LES MOINES · texte numérisé non relu

LE MOURANT ET LES MOINES

Montrer un homme estimable, un honnête homme qui, au moment de mourir, refuse tous les intermédiaires entre Dieu et lui-même, prétendant que coo intermédiaires le distraient des saintes pensées qui doivent l'occuper, cétait là assurément une grande audace à Rabelais ; aussi s'emiiresse-t-il de l'atténuer, de l'étouffer pour ainsi dire, sous les protestations de Panurge, vaurien, filou, débauché, mais excellent catholique ; audacieux violateur de la morale , mais respectueux pour toutes les superstitions.

Panurge sort, effrayé, de la chambre de Raminagrobis. «Je crois, pardieu, qu'il est hérétique, s'écriet-il. 11 médit des bons pères mendiants, cordeliers et jacobins , qui sont les deux hémisphères de la chrétienté. Et les capucins , les minimes , pourquoi en dire du mal ? Ne sont-ils pas assez malheureux d'être condamnés au poisson toute l'année ? Médire de ces bons piliers de l'église, comme us s'appellent ! Il sera damné comme un serpent ; son asne [âme] ira à mille pannerées deô,diables. »

— Pourquoi supposez-vous, dit Epistémon, qu'il veut désigner les moines? Pourquoi ne parlerait-il pas des puces, punaises, cirons, mouches, cousins et autres bêtes de ce genre, qui sont noires, fauves, cendrées, tannées, basanées et également importunes aux sains et aux malades? Il faut toujours interpréter toutes choses à bien. >

Panurge insiste, et répète que son asne va s'en aller chez les diables au lieu le plus puant de l'enfer. Il songe cependant un moment à retourner auprès de lui pour l'exhorter à demander, à sa dernière heure, pardon auxdits béats pères, présents ou absents. On prendra acte de ses paroles pour em-

pêcher qu'il ne soit déclaré hérétique après sa mort ; on pourra aussi l'engager à faire quelques legs aux moines pour messes, obits et anniversaires, afin qu'au jour de son trépas, ils aient tous quintuple pitance et que le grand flacon plein du meilleur vin. trotte par les tables et passe des lais et briffaulx aux prêtres et aux clercs, des novices aux profès. Il aura alors pardon de Dieu.

Mais un moment après, Panurge se ravise et déclare qu'il ne retournera point chez Raminagrobis. La maison doit être déjà toute pleine de diables. Les diables pourraient s'y tromper; s'ils l'allaient prendre, lui, Panurge, pour le poète ennemi des moines !

Une discussion s'engage à ce sujet entre Panurge et frère Jean. Panurge est dautant moins rassuré qu'il n'y a pas dans sa bourse une seule monnaie marquée d'une croix qui pût le faire respecter du démon. Frère Jean, au contraire, a son épée, et les diables en ont peur. C'est avec son épée qu*Enée, dans sa descente aux enfers, écartait les diables. Un coup d'épée ne les tue pas, mais ils crient quand ils en reçoivent un. Si, dans les batailles, on entend un tel tapage, c'est qu'outre les cris d.'S blessés, il y a encore les cris des diables, qui, venus pour recueillir les asnes [lisez: les âmes] des morts, reçoivent des coups qui ne leur sont pas destinés.

Cette équivoque «l'asne pour l'âme > se trouve répétée plusieurs fois dans ce chapitre. On le reprocha à Rabelais ; il prétendit que c'était une faute d'impression , mais nous ne sommes pas obligés de le croire. Au reste, cette équivoque se trouve chez plusieurs auteurs comiques du XVIe siècle. Béroalde de Verville entre autres , un chanoine aussi , mais

l'avis ùv mourant. 17

franchement libertin, celui-là, manque rarement de faire cette confusion ; il imprime presque partout *l'asne> au lieu de «l'âme.»

Panurge et ses amis examinent enfin la réponse que le poète a pris la peine de leur écrire. C'est un rondel, qui figure en efiet dans les Œuvres de Guillaume Crétin, et se termine par les vers suivants :

Jeûnez, prenez double repas, Défaites ce qu'estoit refait, Refaites ce qu'estoit défait, Souhaitez-lui vie et trépas, Prenez la, ne la prenez pas.

Ces conseils contradictoires, formulés en mauvais vers, prouvent que le poète en mourant n'a pas eu de révélation anticipée de l'avenir. C'est tout ce que Rabelais veut établir ici. L'auteur s'attarde souvent en chemin, mais la démonstration se poursuit à travers les sinuosités de la route.

Panurge a lu dans un traité de Plutarque (De la face qui apparaist dam le rond de la Urne) que Saturne, détrôné, a été relégué par son père dans une île, l'île d'Ogygie, vaste terre qui se trouve dans la mer septentrionale, et où l'on se rend par Saint- Malo, — et que là, le vieux dieu rend des oracles et prédit l'avenir. On est toujours sûr de le trouver, attendu qu'il est attaché par de belles chaînes d'or, dans une roche d'or, et nourri par des oiseaux merveilleux, — peut-être, ajoute Panurge, les mêmes corbeaux qui apportaient autrefois du pain à l'ermite Paul dans le désert. Quoique éloigné de l'Olympe, Saturne n'ignore rien de ce qui doit arriver. « Les h 2

Parces rien ne filent, Jupiter rien ne pourpense et délibère que le bon père en dormant ne cognoisse. > Panurge propose à Epistémon de demander au roi la permission de faire ce voyage pour consulter le Dieu sur la question qui l'occupe. Epistémon l'en détourne. « C'est abus trop évident, lui dit-il, et fable trop fabuleuse. »

Les commentateurs de l'édition variorum ont voulu trouver ici une finesse. Saturne, enchaîné dans un rocher d'or, représente pour eux le pape et l'église romaine. C'est trop raffiner évidemment. Rabelais, dans son énumération des moyens de savoir l'avenir, a tenu à mentionner tous ceux que lui fournissait la littérature classique. Il n'y a rien de plus à chercher ici. Ce qui nous semble plus probable, c'est que Heine avait dans l'esprit ce passage de Rabelais lorsqu'il s'est amusé à nous montrer les dieux de l'antiquité transformés par la tradition populaire : Mercure, devenu un négociant hollandais, et Jupiter vieilli, habitant, en compagnie de son aigle et de la chèvre Amalthée, sa nourrice, une des îles de la mer Glaciale, l'île des Lapins, espérant toujours, comme un autre exilé fameux, qu'on viendra quelque jour le chercher pour lui rendre

Le trône du monde perdu, et, en attendant, vendant aux pêcheurs égarés dans ces parages la peau des lapins qu'il a tués dans l'année (Les Dieux en exil).

Epistémon conseille à Panurge, au lieu d'entreprendre ce voyage à l'île fabuleuse d'Ogygip, d'aller consulter un astrologue qui demeure dans le voisinage, à l'île Bouchard, près de Chinon, le célèbre Her Trippa.

l'astkoi-0<;i !.. 19

On est à peu près d'accord pour voir dans ce personnage Corneille Agrippa, né à Cologne et mort à Lyon, médecin, asttologue. professeur, quia composé entre autres un traité curieux sur l'Incertitude et la Vanité des sciences (De incertitudine et vanitate scientiarum), traduit daus .la plupart des langues. L'auteur cherche à établir, dans ce livre, qu'il n'y a rien de plus pernicieux que les sciences et les arts pour la vie et le salut des hommes. 11 refusa la place de médecin de la reine Louise de Savoie, mère de François Ier, et accepta les mêmes fonctions auprès de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays- Bas; il avait refusé la première place parce que la reine voulait le faire en même temps son astrologue. I! pratiquait l'astrologie cependant, et il a laissé divers traités sur les sciences occultes, mai- il redoutait probablement un poste officiel qui lui eût imposé une trop grande responsabilité. Savant nomade, nous le voyons successivement professer en France, en Hollande, en Allemagne, l'hébreu, la philosophie, la théologie, la médecine. Né en 1486, il mourut en 1533 ou 1534, longtemps par conséquent avant que Rabelais songeât à le faire figurer dans son livre, si tant est qu'il y ait songé-

Panurge suit le conseil qu'on lui donne et va trouver Her Trippa, en compagnie de ses amis Jean et Epistémon. Panurge débute par faire divers présents à l'astrologue. Celui-ci lui examine tour à tour le visage et les mains, et lui prédit que sa femme le trompera. Il lui demande ensuite le thème de sa nativité, c'est-à-dire la situation des planètes et des ii 2*

étoiles dans le ciel au moment de sa naissance. Ce thème, qui rapproche des signes du zodiaque où figurent des animaux à cornes : le Bélier, le Taureau, le Capricorne, est de mauvais présage pour Panurge, s'il se marie. Il y a plus loin diverses planètes, entre autres Jupiter, Saturne , Mercure, qui forment un quadrilatère : mauvais signe encore.

Panurge n'est pas satisfait. L'astrologue énumère divers moyens par lesquels il peut lui prouver que sa femme le trompera. Il lui propose de chercher l'avenir par la pyromantie [divination par le feu], par l'aéromantie [divination par les vapeurs de l'air], par l'hydromantie [par la réflexion de l'image dans l'eau], par catoptromantie [en regardant dans un miroir], par carcinomantie [à l'aide d'au crible suspendu, qui tourne à droite ou à gauche], par alphitomantie [par la farine d'orge], comme l'indique Théocrite dans sa Pharmaceutrie , par aleuromantie [en mêlant du froment avec de la farine], par astragalomantie [à l'aide d'osselets], par tyromantie [à l'aide du fromage], par gyromantie [en faisant tournoyer des cercles], par sternomantie [par l'examen de la poitrine], par libanomantie [au moyen de la fumée d'encens], par gastromantie [à l'aide d'un ventriloque], par céphaléonomantie [en faisant rôtir la tête d'un âne sur des charbons ardents], par ciromantie [en faisant fondre de la cire dans de l'eau], par capnomantie [par la fumée des graines de pavot et de sésame, jetées sur des charbons enflammés], par axinomantie [à l'aide d'une cognée qu'on jette loin de soi], par onymantie [avec de l'huile et de la cire], par téphramantie [à l'aide de la cendre qui s'élève], par botanomantie [à l'aide de feuilles de sauge], par sycomantie [par les

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