‹ Rabelais et son uvreChapitre 23 sur 187 · LE MOURANT ET LES MOINES · texte numérisé non relu

LE MOURANT ET LES MOINES

Le muet fait une quantité de signes que Rabelais nous décrit avec soin. .Mais que veulent dire ces signes ? Impossible de s'entendre sur l'interprétation.

On se rend auprès du mourant- Rabelais l'appelle Raininagrobis ; Pasquier prétend qu'il s'agit du poète Crétin. En effet, les vers équivoques que nous allons rencontrer tout à l'heure, figurent dans les œuvres de Crétin. Mais c'est la seule preuve que Pasquier allègue, et l'on peut trouver que ce n'est pas assez. Guillaume Crétin fut tenu en son temps pour le prince des poètes français ; il excellait dans les jeux de mots, acrostiches, équivoques, tours de force, qui passaient pour de la poésie aux yeux de beaucoup de gens au quinzième siècle. Nous avons vu un échantillon de ce genre d'ouvrages dans l'inscription de Thélème. Au siècle suivant, la mode changea et Guillaume Crétin retomba dans l'oubli. C'était du reste, si nous en croyons les renseignements recueillis sur son compte, un honnête ecclésiastique, chanoine de la Sainte Chapelle et bon catholique. Rien donc, historiquement, n'explique le rôle que va lui faire jouer Rabelais.

Quoi qu'il en soit, ce poète, nous dit Pantagruel, avait, en secondes noces, épousé la grand Gore, ou la grande Truie. Ce nom qui avait été donné autrefois par le peuple à la reine Isabelle de Bavière, femme du roi Charles VI l'insensé , pourrait bien être une allusion à la doctrine épicurienne, dont Horace compare les disciples à des porcs. — [Je suis, dit-il, Epicuri de grege porcus.] — Quand Panurge et frère Jean arrivèrent auprès du moribond , il

leur déclara qu'il venait de faire une exécution; il avait chassé loin de son lit un tas de pestilentes bête.s noires, guares [en bas normand: vares, couleur noisette], fauves, blanches, cendrées, grivelées [tachetées comme les grives], qui ne voulaient pas le laisser mourir à son aise Les unes le piquaient perfidement, les autres s'accrochaient à lui à la façon des harpies, les autres l'importunaient comme des frelons; toutes insatiables de son sang ou de ses biens, l'empêchaient de penser à Dieu, et l'arrachaient à la contemplation du bien, de la félicité que Dieu a préparée à ses élus dans l'autre vie à l'état d'immortalité.

Ces pestilentes et avides bêtes que le poète avait chassées, ne sont évidemment que les moines venus pour épier les dernières heures du mourant atin de se faire léguer sa fortune. Mais, pour avoir l'audace d'écarter les moines de son lit mortuaire , il fallait une certaine dose d'incrédulité, et ceci confirme l'explication que nous avons donnée de la grand Gore par la doctrine épicurienne. Raminagrobis, du reste, pour se passer de moines à l'article de la mort, n'est nullement un incrédule, il exprime sa confiance en Dieu et sa croyance à une âme immortelle. Cela n'est pas conforme à la doctrine d'Epicure, mais ce qui y est conforme , c'est l'absence de toute crainte à rapproche de la mort, et le désir de passer tranquillement et loin des importuns de vie à trépas.

C'est, en effet, la prière que Raminagrobis fait à Panurge et à ses amis. «Ne suivez pas l'exemple de ces bêtes importunes , leur dit-il, ne me molestez pas, et laissez-moi en silence, je vous prie. >

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