‹ Rabelais et son uvreChapitre 28 sur 187 · LES SCEPTIQUES · texte numérisé non relu

LES SCEPTIQUES

jamais reparu sur la terre depuis leur disparition constatée dans les livres saints. Il faut croire que Gargantua avait été plus heureux, puisque nous le voyons ici apparaître tout à coup au milieu de l'assemblée, ni plus ni moins que s'il n'avait jamais quitté le pays, et que nous le verrons quelques chapitres plus loin écrire à son fils plusieurs lettres intéressantes. — Chacun se leva pour le recevoir.

Mes bons amis, leur dit-il, faites-moi le plaisir, je vous en prie, de ne pas quitter votre place et de continuer vos propos. Apportez-moi une chaise à ce bout de table. Donnez-moi que je boive à toute la compagnie. Sur quel propos éticz-vous?

On lui explique où l'on en est et Panurge s'adresse de nouveau à Trouillegan :

— Or ça, de par Dieu! dois-je me marier?

— Il y a de Tapparence.

— Et si je ne me marie point ?

— Je n'y vois inconvénient aucun.

— Si je me marie, m'en trouverai-je bien ?

— Selon la rencontre.

— Mais que dois-je faire? — Ce que vous voudrez.

— Si ma femme est sage et chaste, je ne serai jamais trompé.

— Vous me semblez parler juste.

— Sera-t-elle sage et chaste?

— J'en doute.

— Vous ne l'avez jamais vue?

— Pas que je sache.

— Pourquoi doutez- vous d'une chose que vous ne connaissez pas ?

— Peur cause.

— Et si vous la connaissiez ?

— Encore plus.

Ici la patience échappe à Panurge. Il appelle un page: «Page, mon mignon, lui dit-il, prends mon 11 3

bonnet, je te le donne, sauve les lunettes, et va en la basse-cour jurer une petite demi-heure pour moi. Je jurerai pour toi quand tu le voudras. >

Cette idée de faire jurer un autre à sa place pour tâcher de prendre patience est trop plaisante pour n'avoir pas été imitée. Nous la trouvons plus d'une fois dans le théâtre comique.

La conversation dure longtemps sur ce ton. Panurge interrogeant, Trouillegan répondant tour à tour oui et non. Panurge perd toute patience à la fin et jure. — Quant à Gargantua, il se lève : «Loué soit le bon Dieu de toutes choses. A ce que je vois, le monde est devenu beau fils depuis ma connaissance première. On peut prendre les lions par la crinière, les buffles par le museau, les bœufs par les cornes, le loup par la queue, les chèvres par la barbe, les oiseaux par le pied, mais ces philosophes ne seront jamais pris par les paroles. »

Rabelais a tiré de Lucien l'idée de cette scène. On trouve à la fin des Sectes à V encan le dialogue suivant entre un philosophe sceptique, vendu comme esclave, et celui qui vient d'en faire l'acquisition:

— T'aije acheté ? — Je n'en sais rien. — Cela est sûr pourtant, je t'ai acheté et je t'ai payé. — Je m'abstiens et ne décide pas la question. — Malgré cela, suis-moi, car tu es mon esclave. — Qui sait si tu dis vrai? — Le crieur, Targent, le monde qui est ici. - Y a-t-il du monde ici ? — Je vais te conduire au moulin et te faire voir que je suis ton maître. — Je ne décide pas la question, etc.

Ces scènes comiques semblent singulièrement chargées; elles le sont en réalité; cependant il n'y a ici qu'un de ces simples grossissements de la vérité que se permet la comédie. Demandez aux phi-

1 Œuvres de Lucien. Tome I, p. 213.

l'avis du fou. 35

losophes sceptiques la solution d'une question d'un caractère un peu élevé, ils vous répondront : Que saisje ? C'était la devise de Montaigne, et il y est resté fidèle. L'auteur des Essais est un charmant causeur; il est prêt à discuter toutes les questions avec vous, en semant à flots les traits d'esprit, les recherches de l'érudition, les anecdotes piquantes ou instructives. En fermaut le livre, vous êtes enchanté de votre interlocuteur; mais que vous a-t-il enseigné? Il a fait passer devant vos yeux les raisons qui militent pour telle ou telle opinion, mais il n'a oublié aucune des raisons qui militent contre; il vous a éclairé sans doute, mais si vous attendiez de lui une réponse précise, vous avez été trompé dans votre espérance. Tout au plus vous a-t-il donné un conseil indirect et enveloppé.

Or, c'est une réponse précise que réclame Panurge. Cette réponse, la philosophie ne la lui donne pas, non plus que la médecine, non plus que la théologie. Les trois sciences se déclarent également incompétentes quand il s'agit de prédire l'avenir.

Ce serait maintenant au jurisconsulte à formuler son avis, mais il ne s'est pas présenté. Nous eu saurons la raison plus tard. En attendant, achevons l'histoire des consultations de Panurge.

Pantagruel, le voyant pensif, lui dit : « Vous avez consulté tous les sages sur le sujet qui vous préoccupe. Je vous conseille, pour n'oublier personne, de consulter un fou. Les fous ont quelquefois du bon. » Un sot quelquefois ouvre un avis important.

a dit Boileau, traduisant l'adage latin :

Ssepe etiam stultus fuit opportuna locutus.

«Je vous en citerai un exemple, poursuit Pantagruel

« Un porteballe s'était arrêté près de la boutique d'un rôtisseur et mangeait son pain à la fumée du rôti. Le marchand le laissa faire, mais, quand le repas fut fini, il demanda à être payé. Le porte balle se récria. Joan, fou du roi, passait en ce moment : on le fit juge du différend. Il demanda au gueux une pièce d'argent ; celui-ci la lui donna- Joan la pesa, la fit sonner, l'examina minutieusement; la foule le suivait d'un œil attentif, le rôtisseur attendait toujours. Le fou, prenant alors un air solennel, dit: < Les parties sont quittes : le rôtisseur a fourni au porteballe la fumée de ses mets, le porteballe a fait entendre au rôtisseur le son de son argent.»

Don César de Bazan a lu son Rabelais :

Souvent pauvre, amoureux, n'ayant rien sous la dent,

J'avise une cuisine au soupirail ardent,

D'où la vapeur des mets aux narines me monte;

Je m'assieds là, j'y lis les billets doux du comte,

Et trompant l'estomac et le cœur tour à tour,

J'ai l'odeur du festin et l'ombre de l'amour.]

{Buy Blas, I, 2.)

Panurge accueille l'idée de Pantagruel. On convient de consulter Tiïboulet, fou de François Ier, et tous deux se mettent à énumérer les qualités de Triboulet à la manière d'une litanie récitée par deux assistants.

Fou de nature, dit Pantr.gruel,

Fou seigneurial, répond Panurge ;

Fou jovial, — fou de haute gamme;

Fou impérial, - fou papal.

Chacun des interlocuteurs parvient à rattacher

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103 épithètes au nom du fou. Nos ancêtres paraissent s'être fort amusés de ces énuinératious disposées en litanies, car Rabelais y revient souvent, sans grand intérêt pour nous.

On consulte donc Triboulet en lui apportant des présents appropriés à sa profession. On n'en peut tirer que trois mots. Pantagruel les interprète contre Tanurge ; celui-ci les trouve favorables.

L'homme d'instinct n'a pas non plus répondu à la question des chercheurs ; on décide alors que l'on ira consulter l'oracle de la Dive Bouteille.

On sait que Molière a porté sur le théâtre comique la grande consultation de Panurge. Sganarelle, dans le Mariage forcé, rencontre son ami Géronimo et le consulte pour savoir s'il doit se marier; Géronimo, qui joue ici le rôle de Pantagruel, lui conseille d'abord de n'en rien faire ; mais le voyant décidé ou h peu près à passer outre, il lui dit de consulter deux docteurs fameux, ses voisins. L'un est un scolastique armé pour la dispute, à cheval sur les catégories et les raisonnements en oarbara et en baralipton; il l'écoute à peine, puis il lui offre de parler différentes langues , souvenir de la rencontre de Panurge et de Pantagruel. L'autre docteur est un sceptique, qui répond à peu près comme Trouillegan :

Sganarclle. — J'ai envie de me marier. — Marphurius. Je n'en sais rien. — Je vous le dis. — Il se peut faire. — La tille que je veux prendre est fort jeune et fort belle. - Il n'est pas impossible. — Ferai-je bien ou mal de l'épouser ? — L'un ou l'autre. — J'ai une grande inclination pour la fille. - Cela peut être. — Le père me l'a accordée. - Il se pourroit. —

Mais en l'épousant , je crains d'être trompé. — La chose est faisable. — Mais que feriez-vous si vous étiez à ma place?— Je ne sais. — Que me conseillez-vous de faire? — Ce qu'il vous plaira, etc.

Sganarelle, impatienté, finit par lui donner des coups de bâton.

Il aperçoit ensuite deux bohémiennes, et il leur pose aussi la question de Panurge : Dois - je me marier ?

Tu épouseras une femme gen'ille, une femme gentille — .qui sera aimée et chérie de tout le monde — qui te fera beaucoup d'amis — qui fera venir l'abondance chez toi — qui te donnera une grande réputation.— Mais serai -je... trompé ? - Trompé ? — trompé ?

Les Bohémiennes chantent, dansent et s'enfuient sans répondre.

Ces diverses scènes relèvent directement de Rabelais.

Un poète comique , un peu pâle, mais gracieux et facile, Colin d'Harleville, l'auteur de -M. de Crac et du Vieux Célibataire, a rimé aussi une consultation matrimoniale qui procède de Rabelais. C'est un souvenir de Panurge consultant les cloches et surtout Pantagruel. Les réponses ne sont pas en écho , mais tous les vers masculin^ de la pièce sont sur une seule rime :

Je viens vous consulter, compère Sur un point des plus délicats :

Je veux me marier, Lucas, Me conseillez-vous de le faire ?

— Eh oui, mariez- vous, Colas.

— Si j'allais faire une sottise?

Si, quand j'aurai sauté le pas,

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