III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BEIDOTE
Epistémon répond qu'il s'est rendu à Fonsbéton, et qu'on lui a dit que Bridoye avait quitté le pays la veille ; un huissier du parlement de Myrelingues en Myrelinguoys l'avait cité devant les sénateurs en raison d'une sentence qu'il avait rendue.
On chercherait vainement ces noms sur la carte ; le Myrelinguoys, c'est le pays des dix mille langues, ou, si l'on écrit Mirelinguois, de la langue étonnante, peut-être la Bretagne ; quant à Fonsbéton, la fontaine des Bêtes dont le juge bride les oies, ce pourrait bien être Fontenay-le-Comte.
< Je suis très curieux de savoir la suite de cette affaire, dit Pantagruel. Voilà quarante ans et plus que Bridoye est juge à Fonsbéton. Il y a rendu pendant ce temps plus de mille sentences défiuitives. Il en a été appelé de 2,309, mais 2,309 fois, la cour souveraine du parlement myrelinguoys a ratifié, approuvé et confirmé le premier jugement, et toutes les appellations ont été mises à néant. Si donc il est cité à comparaître maintenant qu'il est vieux, ce ne peut être que par l'effet de quelque malentendu. Je veux faire pour lui tout ce que l'équité me permettra. >
Là-dessus, il remercie et récompense les invités ; le lendemain il part pour Myrelingues et arrive au tribunal à l'heure où l'affaire est appelée. Les présidents, sénateurs et conseillers le prient d'entrer avec eux pour entendre les raisons par lesquelles Bridoye entreprendra de justifier la sentence rendue par lui contre l'élu Toucheronde, sentence qui paraissait inique à la cour bicentumvirale [de 200 membres]. Il trouve Bridoye assis au milieu du parquet prêt à répondre à ses juges. Les réponses
DÉFENSE DE BKIDOYE. 43
qu'il va faire sont entremêlées de fréquentes citations de lois, comme autrefois cela se faisait toujours, comme cela se fait encore quelquefois aujourd'hui, dans les plaidoiries. Il est très plaisant en effet de voir un lieu commun, une absurdité parfois, appuyée sur un texte de loi indiqué minutieusement par des abréviations familières. Racine n'a pas négligé ce moyen de comique dans ses Plaideurs: Qui De sait que la loi : Si quis canin, Digeste, De vi, paragraphe), messieurs, caponibus, Est manifestement contraire à cet abus.
Mais Racine a cité des lois qui n'existent pas, et Rabelais cite des lois qui existent, et, suivant sa manière habituelle, il abuse de ces citations, qui deviennent fastidieuses. Toutes les deux ou trois lignes survient une longue citation latine, où la fin de la plupart des mots est remplacée par un point abréviatif. Les renvois au Code romain sont marqués par un C, les renvois au Digeste par deux fif. Nous en indiquerons quelques-unes, comme exemples. Le lecteur saura que la plaidoirie en est émaillée régulièrement comme d'une broderie.
Aux questions qu'on lui pose, Bridoye répond qu'il est devenu vieux, qu'il n'a plus la vue aussi bonne qu'autrefois. — Les juges ne comprennent pas trop d'abord quel rapport il y a entre une bonne ou mauvaise vue et le jugement d'un procès, mais ils attendent. — «La vieillesse apporte avec soi de grandes misères et calamités qui ont été notées per Archid. D. 86 C. tarda. C'est pour cela qu'il ne connaissait plus aussi bien les points des dés qu'il