‹ Rabelais et son uvreChapitre 33 sur 187 · III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BR1D0YE · texte numérisé non relu

III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BR1D0YE

l'avait fait par le passé. Isaac vieux et malvoyant prit bien Jacob pour Esaii; il est possible que lui, Bridoye, ait fait une méprise analogue, qu'il ait pris, par exemple, un quatre pour un cinq, d'autant plus qu'il avait employé de petits dés. — Les juges continuent à ne pas comprendre. — < C'est un principe de droit que les imperfections de nature ne doivent pas être imputées à crime, comme il appert, ff. de re milit. I- qui cum uno if de rcg. jur. I. fcre. if. de edd. ed, per totum if. de term. mod. I. divus Adrianus, résolu per Lud. JRo. in l. si vero. ff. sol. matr. Ceux qui penseraient autrement accuseraient non l'individu, mais la nature, comme cela est rendu évident in l. maximum vitium. C. de Ub. prœter.

Ce plaidoyer avec citations forme quatre chapitres. Nous supprimons les citations et abrégeons le plaidoyer.

Le président — il s'appelle Trinquamelle, Tranche-amandes, et par calembour: Tranche-amendes — le président l'interrompt avec le ton de supériorité familière que lui donnent ses fonctions. — Qu'est-ce que les dés ont à voir ici ? Qu'est-ce que ces dés dont vous parlez ? — Les dés des jugements, répond Bridoye. Aléa judiciorum [la chance des jugements] dont parlent tous les auteurs, les dés dont vous usez vous-mêmes, messieurs, dans votre cour souveraine, ceux qu'emploient tous les juges pour la décision des procès. Henri Ferrandat la note ; — et il cite les docteurs qui déclarent l'emploi du sort bon, honnête, utile et nécessaire pour mettre un terme aux procès et discussions.

— Comment faites- vous donc? lui demande le président?

DÉFI NSE DE BIîIDOYE. 45

— Je répondrai brièvement, dit Bridoye, comme nous le recommande le Glossaire : Gandent hrevitate moderni, [Les modernes aiment la brièveté]- Je fais comme vous autres, messieurs. Je me conforme aux usages de la judicature, usages dont il n'est permis à personne de s'écarter. Après avoir bien vu, revu, lu, relu, paperasse et feuilleté les complaintes, ajournements, comparutions, commissions, informations, avant-procédés, productions, allégations, interdits, contredits, requêtes, enquêtes, répliques, dupliques, tripliques, écritures, reproches, griefs, salvations, récolements , confrontations , acariations , libelles, apostoles, lettres royaux, compulsoires, décliuatoircs, anticipatoires, évocations, envois, renvois, conclusions, fins de non procéder, appointements, reliefs, confessions, exploits et autres telles dragées et épiceries de part et d'autre, comme doit faire tout bon juge — et il cite ses autorités — je pose sur le bout de la table en mon cabmet tous les sacs du défendeur, je jette les dés et lui livre la chance premièrement, comme vous autres, messieurs... Cela fait, je pose les sacs du demandeur sur l'autre bout. Je jette pareillement les dés, et je lui livre chance à son tour.

[Dans la longue énumération que nous venons de faire des papiers d'un procès, pas un mot n'est de l'invention de Rabelais ; ces pièces naturellement ne se rencontraient pas toutes dans chaque affaire, mais il s'en trouvait toujours un nombre considérable, et cela sert à expliquer la longueur des procès d'autrefois. Un procès de trente ans n'était pas très rare, pour peu que la matière fût de nature à permettre aux gens de loi de l'embrouiller.]

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c — Mais demanda Trinquamelle à quoi reconnaissiez-vous que les droits des parties plaidantes étaient obscurs ?

— Je faisais comme vous, messieurs ; j'en jugeais par la quantité de sacs qu'il y avait de part et d'autre. Dans ce cas, je fais comme vous, messieurs, j'use de mes petits dés suivant la loi : sempcr in stipalationibiis, ff de regulis juris, et la règle versifiée pentamétriquement ;

Semper in obscuris quod minimum est sequimur. | Quand le cas est obscur, nous prenons toujours ce qu'il y a de plus petit. 1

— « J'ai d'autres gros dés dont j'use, comme vous autres messieurs, quand la matière est plus claire c'est-à-dire quand il y a moins de sacs.

— Mais cela fait, comment jugiez-vous ? demanda Trinquamelle.

— Comme vous, messieurs, je donnais gain de cause à la partie que le sort des dés avait favorisée, comme les lois le commandent :

Qui prior est tempore, potior est jure. [Le premier dans le temps l'est aussi dans le droit.]

— Puisque vous décidez par les dés la perte ou le gain des procès, pourquoi ne prononcez-vous pas votre jugement les jour et heure où les parties comparaissentdevant vous, sans les faire attendre si longtemps ? A quoi vous servent les écritures et autres procédures contenues dans les sacs V

— Comme vous, messieurs, je trouve à ce délai trois avantages importants.

« Le premier est celui de respecter la forme ; tout

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