VERTUS DE CETTE PLANTE
ment quelques-uns les broient pour en retirer les fibres. Cette préparation est préférée par ceux qui gagnent leur vie en marchant à reculons, — c'est-àdire par les cordiers; les autres les teillent en devisant dans les soirées d'hiver et en font ce que l'on nous raconte <du passe-temps des trois sœurs Parques, de l'esbattement nocturne de la noble Circé, de la longue excuse de Pénélope envers ses muguetz amoureux , pendant l'absence de son mari Ulyxes»; ils les filent et en font de la toile.
Mais pourquoi appeler cette herbe pantagruélion ? car Pantagruel ne l'a pas inventée. — Ici se place une longue dissertation sur l'origine des noms d'une centaine de plantes, entremêlée d'anecdotes et de rapprochements curieux. — Mais si Pantagruel n'a pas inventé la plante, il lui a le premier fait trouver un emploi qu'elle n'avait pas jusqu'alors. Il en a fait l'effroi des larrons, à qui elle est plus dangereuse que la teigne au lin, l'orobanche aux faucheurs , le bouleau [en faisceau] aux écoliers du collège de Navarre, l'oignon à la vue, l'ombre de l'if à ceux qui donnent dessous, l'aconit [tue-chien] aux chiens et aux loups, la ciguë aux oisons, le pourpier aux dents et l'huile aux arbres, — parce que, lorsque les fibres de cette plante prennent les larrons à la gorge, elle leur bouche les conduits par où sortent les bons mots et entrent les bons morceaux, plus vilainement que ne serait l'angine ou Pesquinancie.
Ainsi , Pantagruel serait le premier qui aurait puni les voleurs du supplice de la hart. Cependant,
62 III. PANTAGRUEL. — LE TAXTAGItUÉLION.
comme Rabelais tient à ne pas «user de fables en ceste toute véritable histoire,» il fournit d'autres raisons à l'appui de cette dénomination. La première c'est que, de même que «Pantagruel est l'idée et exemplaire de toute joyeuse perfection», le chanvre est un type de perfection parmi les plantes, et si l'on eût connu son mérite au temps où, suivant le livre des Juges (IX), les végétaux songèrent à se choisir un roi, le chanvre n'eût pas manqué d'être élu.
Puis vient une énumération des vertus et usages du chanvre. Son suc exprimé tue les insectes introduits dans l'oreille, il fait cailler l'eau à la façon du lait ; la plante écrasée est un remède excellent contre les brûlures, etc., etc. Dans cette énumération, Rabelais a oublié deux usages du chanvre en dehors de ses qualités textiles. Avec ses feuilles on prépare le haschich qui procure une ivresse somnolente fort étrange, et, avec ses graines, on fabrique une huile verte que la classe inférieure mange parfois en Russie en place d'huile d'olive.
Rabelais énumère ici les bienfaits des fibres du chanvre travaillées de différentes façons.
Sans le chanvre , nous dit-il , — nous abrégeons — seraient les cuisines infâmes , les tables détestables [quand même elles seraient] couvertes de viandes exquises ; les lictz sans délices [quand même il y aurait] en abondance or, argent, électre, ivoire et porphyre. Sans cette plante, les meuniers ne porteraient le blé au moulin, les avocats ne porteraient leurs procès à l'audience ; sans elle comment porterait-on le plâtre à râtelier? comment tirerait-on l'eau du puits? Sans elle point de papier, et que feraient les tabellions, les copistes, les secrétaires et écrivain:-'.-' Les titres de rente seraient perdus; le noble art d'imprimerie périrait. Sans elle comment sonnerait-on les cloches?