‹ Rabelais et son uvreChapitre 46 sur 187 · III. PANTAGRUEL. — LE PANTAGBUÉLION · texte numérisé non relu

III. PANTAGRUEL. — LE PANTAGBUÉLION

nos jours en Italie, et l'on fait avec cette substance du papier et de la dentelle incombustibles. Cette incombustibilité n'est pas absolue cependant. L'amianthe jetée au feu perd chaque fois un peu de son poids, et exposée à la flamme du chalumeau, elle se transforme en un verre noirâtre.

Rabelais attribue aussi, d'après Vitruve, l'incombustibilité au bois de mélèze; cependant il convient que, entouré d'autres bois qui brûlent, le mélèze finit par s'évaporer en fumée, comme la pierre «à chaux.

L'amianthe, le mélèze, le chanvre ne sont pas les seules substances, dont Rabelais nous vante les propriétés merveilleuses, quelques-unes d'après ses observations, la plupart d'après les anciens. Cependant, pour celles-ci, il emploie des tournures quelque peu ironiques, qui avertissent le lecteur de n'en croire que ce qui lui plaira.

Sa dissertation sur l'origine des noms d'un certain nombre de plantes, est la première qui ait été écrite, si l'on en croit le botaniste De Candolle.1

A la fin de ce chapitre Rabelais entre dans une sorte de fureur poétique. Ainsi donc, s'écrie-t-il ,

Indes, cessez, Arabes, Sabiens,

Tant collauder [louer] vos myrrhe, encens, ébène;

Venez icy recognoistre nos biens,

Et emportez de notre herbe la grene,

Puis, si chez vous peut croistre en bonne estrene [chance],

Grâces rendez es cieulx un million :

Et affermez de France heureux le règne [royaume],

Onquel provient Pantagruelion.

1 Tlicoric élémentaire de la botanique, 1813, in 8°, 2 v., note.

I'ANPRGE VEUT-IL SE MARIEIt? 07

Ce qui enthousiasme Rabelais pour le chanvre, c'est d'abord son aspect un peu étrange, sa sexualité marquée, puis les usages variés auxquels on l'applique dans la vie domestique, mais c'est surtout les services qu'on en tire dans la mécanique et la navigation pour la diminution du travail d'un côté, et de l'autre pour le rapprochement des peuples éloignés. Le chanvre, pour lui. représente avant tout l'activité industrieuse, c'est la matière qui atteste le plus complètement la puissance de l'homme, qui lui permet le mieux d'agir sur la nature. Le pantagruélion rapproche les peuples les plus éloignés, le pantagruélion permettra peut-être de s'élever dans l'espace céleste, de découvrir la cause cachée des phénomènes qui nous étonnent. Prendre une provision de pantagruélion, c'est se munir de courage et d'audace dans le long et aventureux voyage que l'on va entreprendre à la recherche des moyens de découvrir la vérité.

Arrêtons nous ici un moment et jetons les yeux sur les faits qui viennent de se dérouler devant nous. Ce simple spectacle a son attrait et tous les commentateurs s'en sont contentés ; mais il y a ici plus qu'un spectacle, il y a une idée. Sous l'apparence d'une question de morale joyeuse, c'est un problème philosophique qui s'agite.

Panurge parle sans cesse de son mariage. Il demande à tous les échos s'il doit se marier ou non. Mais en réalité est-ce bien la question du mariage en lui-même qui l'occupe V Si telle était en effet sa préoccupation, poserait-il la question comme il la ii 5*

pose? Non, évidemment. Au lieu de demander: Si je me marie , ma femme me trorapera-t-elle ? Il demanderait si le mariage en soi est chose bonne ou non.

A la question ainsi posée, il y a trois solutions, entre lesquelles il aurait à choisir.

Première solution. Le monde est mauvais, il est mal organisé; quoi qu'on fasse, il n'en sortira jamais rien de bon. On doit désirer qu'il périsse au plus vite pour faire place à un monde meilleur, et le moyen, c'est de renoncer au mariage et à l'amour et de laisser la race humaine s'anéantir. C'est la solution de Schopenhauer.

La seconde solution est moins radicale, mais elle n'a guère plus de chance d'être acceptée. Toute femme trompe , toute paternité est douteuse ; le père de famille n'est jamais sûr que ses enfants sont à lui, et il n'y a aucune chance que la situation vienne à changer. Le mieux donc est de renoncer au mariage, tout en perpétuant l'espèce, et de vivre à la façon des animaux, parmi lesquels les fils ne connaissent pas leur père. C'est, à certains égards , mais à certain égards seulement, la solution de Platon.

La troisième, c'est d'accepter le monde comme il est et de tâcher de se choisir une compagne telle que le mariage soit un lien entre deux âmes aussi bien qu'entre deux existences, et offre par conséquent toutes les chances de sécurité et de bonheur — sauf, bien entendu, les cas fortuits que l'on ne peut ni prévoir ni éviter.

Dans la discussion, dans les épreuves auxquelles nous venons d'assister, personne n'a songé à propo-

PANURGE VECT-IL SE MARIEE? 69

ser ni la première, ni la secondé solution. La troisième a été proposée par le théologien et le médecin, mais Panurge l'a rejetée avec dédain.

C'est qu'en effet le problème n'est pas là pour lui. Ce n'est pas une solution pratique qu'il recherche ; il ne tient nullement à se marier, bien qu'il en parle sans cesse. S'il y songeait sérieusement, nous verrions apparaître quelques figures de femmes de caractères opposés , et c'est entre elles que le débat aurait lieu. La question de Panurge est toute théorique, le mariage n'en est que le prétexte, et elle se poserait tout aussi bien à propos de toute autre chose. Il ne s'agit pas de décider si Panurge doit se marier. Il s'agit de savoir d'avance, si, dans le cas où il se marierait, il serait trompé par sa femme, non par telle ou telle femme en particulier, mais par la femme quelconque qu'il épouserait, abstraction faite du caractère et des antécédents de la dame, abstraction faite du caractère et des antécédents du mari.

La question ici est tout à fait générale. Elle se réduit à ceci : Peut-on connaître l'avenir d'avance ? Le monde est-il organisé de manière à ce que l'on puisse prévoir ce qui sera? Y-at-il dans la nature des lois constantes, absolues, dont on puisse constater l'application ? Si ces lois existent, l'homme peutil les connaître ? Doit -il chercher à les connaître ? Comment y parviendra-t-il ? De quels moyens pourra-t-il s'aider ? Quels obstacles rencontrera-t-il sur la route ? En un mot , quelle est la destinée de l'homme sur la terre ?

C'est cette enquête que nous avons commencée et qui va se poursuivre jusqu'au bout du livre. Dans

la discussion qui précède — et il en sera de même jusqu'à la fin — Panurge parle beaucoup, il a l'air de divaguer quelquefois , mais Pantagruel est là, qui, en quelques mots, le ramène à la question. Pantagruel parle peu, il se tient à l'écart, mais en réalité, c'est lui qui dirige l'enquête et l'empêche de dévier. Elle semble parfois capricieuse dans ses détails, mais c'est un artifice de l'auteur, et si on l'examine de près, on reconnaît qu'elle ne va jamais à l'aventure.

Elle s'adresse d'abord aux êtres inanimés.— Y a-t-il ou n'y a-t-il pas dans les choses qui nous entourent une puissance secrète qui dirige ce qui nous semble une combinaison du hasard? Y a-t-il dans les sorts, les dés, les cloches, quelque force cachée qui agisse d'après des lois ? N'y a-t-il pas, par le monde, quelques puissances invisibles qui disposent pour nous les choses fortuites d'une certaine façon plutôt que d'une autre ? Y a-t-il une raison pour que nos yeux tombent sur ce vers, que nos mains amènent ces chiffres, que nos oreilles soient impressionnées de telle ou telle manière par les sons qui viennent les frapper, en dehors de leur volonté et de toute prévision ? L'antiquité l'a cru, et les classes peu ins truites de tous les pays le croient encore. — Cherchons d'abord dans cette direction , se dit Pantagruel. — Pas de réponse satisfaisante.

Adressons-nous maintenant aux songes. Quel est le caractère, quelle est la cause de ces singulières explorations que fait notre esprit dans un domaine, réel ou imaginaire, qui existe complètement pour nous

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