‹ Rabelais et son uvreChapitre 49 sur 187 · LES PROLOGUES · texte numérisé non relu

LES PROLOGUES

seigneurs qui ont envoyé à Rabelais, sans se nommer, un flacon d'argent en forme de bréviaire, comme nous l'avons déjà dit. Le livre-flacon était superbement relié, orné de beaux fermoirs, et historié sur la couverture de crocs et de pies. Rabelais suppose que par là on veut l'engager à « croquer la pie, » c'est-à-dire à boire à longs traits, et il répond qu'il n'y manquera pas.

Cette expression « croquer la pie » n'a évidemment aucun rapport avec l'oiseau de ce nom. Pie, dans ce cas, a la même racine que plot, la boisson, le vin, c'est le verbe my«, «tew en grec, le verbe n'm (pion) en russe, qui signifient également : je bois. L'argot parisien moderne possède une locution analogue, mais où la métaphore est tirée seulement de la couleur du liquide. « Boire un verre d'absinthe > se dit en langue verte : étrangler un perroquet — «allusion, dit le Dictionnaire de V argot parisien, à la couleur verte du liquide qui teinte le verre dont la main du buveur étrangle le cou. »

Rabelais explique la locution qu'il emploie, mais qu'il n'invente pas, car d'autres s'en sont servis avant lui. A l'en croire, elle remonte à une bataille entre deux armées de pies et de geais, qui se seraient rencontrées près de Saint- Aubin- du-Cormicr quelques jours avant la célèbre bataille qui fut livrée sur ce point entre les Bretons et les Français en 1488. Plusieurs écrivains et conteurs, — Mn,c de Sévigné elle-même, — font en effet mention de batailles de ce genre ; mais Mmo de Sévigné en répétant ce qu'on lui a raconté, déclare qu'elle n'en croit rien. Quoi qu'il en soit, voici le récit de Rabelais, que nous abrégeons notablement. L'auteur

écrit gay, pour geai. Cette prononciation s'est conservée en Basse-Normandie.

Des contrées du levant advola grand nombre de gays d'un cousté, grand nombre de pies de l'autre, t'rans tous vers le ponant. Et se coustoyoient en tel ordre. 411e sus le soir les gays faisoient leur retraicte à gauche, et les pies a dextre, assez près les uns des autres. Par quelque région qu'ilz passassent ne demouroit pie qui ne se raliast aux pies, ne gay qui ne se joignist au camp des gays... Tant allèrent, tant volèrent qu'ils passèrent sur Angiers. En Angiers estoit pour lors un vieux seigneur qui avoit un gay en délices à cause de son babil ; il invitoit tous les survenans à boire, jamais ne ebantoit que boire. Le gay, en fureur martiale, rompit sa caige et se joignit aux gays passans. Un barbier voisin avoit une pie privée... qid augmenta le nombre des pics et les suivit au combat.. La lia fut que les pies perdirent la bataille et sur le camp furent felonnement occises jusques au nombre de 2,589,362,109, sans les femmes et les petitz enfans. . Le gay [du vieux seigneur) trois jours plus tard retourna ayant un œil poché... Toutefois, peu d'heures après qu'il eut repeu en son ordinaire, il se remit en bon sens... et il invitoit à boire comme à son ordinaire, adjoustant à la fin d'un chascun invitatoire : «Croquez pie> Je présuppose que tel estoit le mot du guet au jour de la bataille.

Rabelais remercie ensuite ceux qui lui ont fait présent du flacon. Ils l'encouragent à poursuivre son travail, il suivra leur conseil. Quant à ses ennemis, « cafars, cagotz, matagotz, papelardz, patespelues, porteurs de rogatons, chattemittes », il veut croire, comme on le lui assure, qu'ils sont déconcertés, désespérés et il leur fait « l'offre que fit Timon le misanthrope à ses ingratz Athéniens :

Timon, fasché de l'ingratitude du peuple athénien en son endroict, un jour entra au conseil de la ville, requérant luy e'stre donnée audience, pour certain négoce concernant Le bien public. A sa requeste fut silence faite, eu expédition d'entendre choses d'importance... Adonc leur dit : « Hors mon jardin se-

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cret, dessous le mur, est uu ample, beau et insinue figuier, auquel vous autres, messieurs les Athéniens désespérés, hommes, femmes, jouveuceaux et pucelles, avez de coustume à l'escart vous pendre et estraugler. Je vous adverty que, pour accommoder ma maison, j'ai délibéré dedans huitaine démolir iceluy figuier ; pourtant [par conséquent] quiconques de vous autres et de toute la ville aura a se pendre, s'en depesche promptement. Le terme susdit expiré, n'auront lieu tant apte, ne arbre tant commode. »

A son exemple, je dénonce a ces calomniateurs diaboliques que tous ayent a se pendre dedans le dernier [quartier | de cette lune. Je les fournirai de licolz... La lune renouvellée ils n'y seront receuz à si bon marché et seront contrainetz eux-mêmes à leurs dépens achapter cordeaux et choisir arbre pour pendaige...

Rabelais supprima ce prologue dans les éditions complètes du quatrième livre, et se contenta d'en faire entrer quelques passages dans l'Epître au cardinal de Chàtillon et dans le Nouveau Prologue.

Il se plaint également dans l'Epître au cardinal des ennuis que lui causent ses ennemis et calomniateurs. La persécution a été telle qu'il était décidé à ne plus écrire un iota, si le cardinal ne l'avait rassuré et encouragé.

(Vousl me distes que de telles calomnies avoit esté le defunct roy François, d'eterne mémoire, adverty : et curieusement ayant, par la voix et prononciation du plus docte et hdele anagnoste de ce royaume [Pierre du Châtel], ouy et entendu lecture distincte d'iceux livres miens, n'avoit trouvé passage aucun suspect. Et avoit eu eu horreur quelque [un certain I mangeur de serpens qui fondoit mortelle hérésie sur un N mis pour M par la faulte et la négligence des imprimeurs.

Il s'agit ici de l'équivoque asne, pour asnie, dont nous avons déjà parlé. Ajoutons que les «mangeurs de serpents» sont les moines, séquestrés de la société et pratiquant l'abstinence, comme les Troglodytes de TA-

frique, qui, au dire de Pline, se nourrissaient de ces reptiles. Rabelais désigne par cette malicieuse périphrase le moine Puits-Herbault, qui venait de le dénoncer dans son Theotimus (Voir I, p. 120) — Puis donc que le feu roi l'a approuvé, puisque le roi régnant lui a accordé un privilège, il remet sa plume au vent et reprend son œuvre.

Le nouveau prologue qu'il écrivit alors est une merveille de récit et de style. Nous y reviendrons dans le chapitre consacré au style de Rabelais. Nous nous contenterons ici de copier les premières et les dernières lignes :

Gens de bien, Dieu vous sauve et gard ! Où estes-vous ? Je ne vous peux voir. Attendez que je chausse mes lunettes.

Les gens de bien sont clair-semés, et, quand on s'adresse au public, on n'est pas sûr d'en rencontrer. Cette plaisanterie revient à plusieurs reprises chez Rabelais.

Ha, ha. Bien et beau s'en va quaresme, je vous voy. Et donc ? Vous avez eu bonne vinée, à ce que l'on m'a dit. Vous, vos femmes, enfans, parents et famille estes en santé désirée. Cela va bien. Dieu en soit éternellement loué et y soyez longuement maintenuz.

Quant est de moy... je suis moyennant un peu de pantagruelisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites), sain et degourt [gaillard] ; prest à boire, si voulez...

Rabelais ajoute qu'il est médecin et doit se bien porter, sans quoi on lui dira comme dans l'Evangile deSt Luc, IV: Médecin, guéris-toi toi-même. Là dessus il nous fait l'éloge de la modération dans les désirs, et nous raconte l'histoire de deux bûcherons qui avaient perdu leurs cognées, — l'une de ces histoires empruntée à la Bible, l'autre aux Fables d'të-

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