CINGAR LT SES MOUTONS
ses oreilles à uue telle honte, laquelle aucun masque ne pouvoit couvrir.
Or , Bal de entendant les parollcs audacieuses de ce vilain moutonnier, desgaine incontinent son espée et met son bouclier an bras, et se délibère d'attaquer ces braves marauts. Cingar le retient, et en le retenant, parle à luy en l'oreille, et le prie de luy laisser la charge de faire ceste vengeance. « Cela, ditil, mon Balde , n'est point séant à vous, Dy propre à vostre vertu naturelle; mais appartient plustost à la subtilité de Cingar. Arreste-toy, je te prie, tu verras maintenant merveilles ; il ne faut point endurer l'orgueil d'un villain : les uns riront ; autres, croy-moy, pleureront. > Balde luy obeist, et rengaine son espée.
Cependant le vent doucement s'enfle , et la mer commence à se cresper, et faire branler ses ondes. Le vaisseau se sépare du bord, et peu à peu s'avance au milieu, et laisse le rivage, lequel, en fuyant ainsi, semble emporter avec soy les villes et pays. On ne voit desjà plus les bois, on ne voit que la mer et le ciel ; et les mariniers, en chantant, se reposent.
Cingar cauteleux , voyant le temps proche pour mettre à eft'eet ce qu'il avoit en pensée, finement s'approche de l'un de ces paysans, luy disant : « 0, que voici grande abondance de vivre ! Veux-tu, mon compagnon, me vendre un gras mouton V — Le marchand luy respond: Moi? trois, huict, quatorze, si un seul ne te suffit, moyennant que tu les veuilles payer et que tu m'en donnes au moins huict carlins pour pièce. Alors Cingar, le marché arresté, et pivnant sou mouton, luy compte de sa bourse huict carlins de cuivre, lesquels il avoit nagueres forgez.
Les marchans estoient-là presens ; et toute la compagnie, riches et pauvres, lays, moines, et prebstres, s'attendoient de manger chacun un bon morceau de ce mouton ; mais Balde considérant la mocquerie, desjà se prépare fort bien, et couchette en l'oreille de Léonard : «Il sortira, dit-il, tantost une belle farce : tais-toy, je te prie, et t'appreste à rire.» Cingar prend par les oreilles ce mouton et le jette en la mer du haut du navire. Chose merveilleuse, et paradvauture malaisée à croire à la compagnie ! incontinent tout le troupeau à la file saute en la mer, et n'en demeura uue seule pièce, qui ne sautast, et ne se jettast en l'eau. Par ce moyen la mer fut toute couverte de
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poissons portelaines, et ces moutons paissoient autre chose que de l'herbe Les Te3inois s'eft'orçoient de les retenir le plus qu'ils pouvoient ; mais c'estoit pour néant : car enfin, tout ce bestail abandonna le vaisseau. Au ternes du déluge, les poissons, montez au haut sommet des montagnes, coutemploient les forests, et se promenoient joyeux par dessus les ormes, et peupliers, regardans au dessous d'eux les prez, et les fleurs 1 ; et maintenant le bercail paist sous les eaux l'algue, mange et boit ce qu'il ne veut, et se noyé tout à fait. Neptune lors feit un grand butin, s'esmerveillant d'où estoient descendus tant de moutons : (Vieeux il fit un festin aux nymphes et barons de sa court, lesquels s'en farcirent à bon escient le ventre, laissans sous la table les ossements pour les chats.
Laide éclate de rire, Léonard en [crève,] et les autres en grongnent. Cingar ne rit point ; mais feint estre marri, et rapporte à mal' heur ce qu'il avait fait de guet à pens, et f'eignoit d'aller secourir ces bestes ; mais au contraire, subtilement il les poussoitenmer ; et vous eussiez dit à le voir bien embesongné, que les moutons estoient à luy, tant il sçavoit bien accomoder sa niocquerie. Et parce que chaque mouton, sautant ainsi, chantoit en prononçant bai, bai, sa misérable mort, de là, la prochaine ville fut nommée Bebba, et le peuple d'autour fut par nos anciens appelé Bebbens. Iceux ont autrefois dompté les vieux Poposses, et avoient sous leur domination les Malgariens.
Passons au récit de Rabelais ; nous abrégeons un peu.
Pendant qu'on nous racontait des nouvelles du pays des Lanternois, Panurge prit débat avec un marchand de Taillebourg nommé Dindenault.— On se rappelle que Panurge avait fait vœu de voyager jus-
1 Folengo se souvient ici d'Ovide :
Et modo qua graciles gramen carpsere capellœ, Nunc ibi déformes ponunt sua corpora phoca\ Mirantur sub aqua lucos, urbesque, domosque Néréides ; sylvasque tenrnt delphines, et altis Incursant ramis, agitataque robora puisant.
Métamorphoses I, 6.
PANUUGE ET MNDKNAIM/r. 105
qu'à l'oracle avec ses lunettes au bonnet et sans braguette. Dinilcuault s'était moqué de lui.
Voila une belle médaille de mari trompé, dit-il. Panurge, a cau>e de ses lunettes, entei dait plus clair que de coutume. — «Comment serais-je un mari trompé,» dit-il a Dindenault, puisque je ne suis pas marié?» Mais tu dois l'être, toi, à en juger par ta face peu gracieuse.» — «Oui, je le suis et ne voudrais pas ne pas l'être pour toutes les lunettes de l'Europe et toutes les besicles de l'Afrique, car j'ai une des femmes les plus belles , les plus avenantes, les plus honnêtes et les plus sages qui soient dans tout le pays de Saintonge, n'en déplaise aux autres. Je lui rapporte de mon voyage une belle branche de corail rouge, longue de onze pouces , qui je lui donnerai pour étrennes. Mais qu'est-ce que cela te fait? De quoi te mêles-tu? Qui es-tu? D'oii es tu? Lunetier de l'antéchrist, réponds si tu es de Dieu!»
C'est la question que l'on faisait quand on se trouvait en présence de quelque prodige.
— Et si je me faisais aimer de ta tant belle, tant avenante , tant honnête et tant sage femme , demanda Pamirge, qu'est-ce que tu ferais, toi qui es de tous les diables ?
— Je te donnerais un coup d'épée sur cette oreille luneticre et je te tuerais comme un bélier.
Il voulut joindre le geste à la parole, mais l'humidité de la mer avait rouillé son épée dans le fourreau, il ne put parvenir à la tirer; on s'interposa, on força Fanurge et Dindenault de se réconcilier, mais Panurgo se promit que le marchand le lui payerait.
La scène ne manque pas de naturel. Cependant la querelle est plus motivée chez Folengo.
Panurge dit alors à frère Jean et à Epistémon : «Ttetirez-vous un peu à l'écart et soyez attentifs à ce qui va se passer. Il y aura beau jeu si la corde ne rompt. Puis il s'adressa au marchand, et but à sa
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santé un plein hauap ; le marchand lui fit raison eu toute courtoisie. Panurge le pria alors de lui vendre un de ses moutons. Dindenault ruse, intéressé comme un paysan et gouailleur comme un boustolier, entrevit un bon marché à faire, mais il se garda bien de laisser deviner sa pensée- Il feignit de ne pas prendre l'offre au sérieux, afin d'obtenir une surenchère.
— Comme voas savez bien truffer des paoures gens, lui dit il. Vraiment, vous êtes uu gentil chaland! Le vaillant acheteur de moutons que vous faites ! Vous avez plus l'air d'un coupeur de bourses. Qu'il ferait bon porter nne bourse pleine auprès de vous en la triperie sur le dégel ! Qui ne vous connaîtrait, vous feriez bien des vôtres.
— Patience! dit Panurge, mais de grâce, de grâce spéciale, vendez-moi un de vos moutous. Combien ?
— Comment l'entendez-vous , notre ami , mon voisin ? Ce sont moutons à la grand laine. [Une monnaie avait porté ce nom.] Jason y prit la toison d'or. L'ordre de la maison de Bourgogne [la Toison d'or] en fut extrait. Ce sont moutons du levant, moutons de haute futaie [allusion aux bois], moutons de haute graisse [tine, délicate].
— Soit, dit Parurge; mais de grâce , vendez-m'en un et pour cause, en vous payant à l'instant en monnaie d'occident et de basse graisse. Combien ?
— Notre voisin et ami , écoutez ici un peu de l'autre oreille.
— Comme il vous plaira.
— Vous allez en Lanternois ?
— Voire [oui, en normand : vaire]
— Voir le monde?
— Voire.
— Pour vous amuser ?
— Voire.
— Vous avez nom Robin Mouton, à ce (pie je crois ?
— Cela vous plaît à dire.
— Sans vous fâcher.
— Je le prends ainsi.
PANUKGE ET DINDENAULT. 107
— Vous êtes le fou du roi, je crois V
— Voire.
— Ah ! ah ! vous allez voir le monde, vous êtes le bouffon du roi, vous avez nom Robin Mouton. Voyezvous ce mouton là : il a nom Robin Mouton, comme vous- Robin ! Robin! Robin !
Le mouton. Bée, bée, bée !
Le marchand. Hein! la belle voix!
Pa'nurge. Belle et harmonieuse.
Le marchand. Voici un pacte à faire entre vous et moi. Vous qui êtes Robin Mouton , si l'on vous mettait dans un des plateaux d'une balance et mon Robin Mouton dans l'autre, je parie un'cent d'huilres, que, pour le poids, la valeur, l'estimation, il l'emporterait sur vous, haut et court, de la même manière que vous serez pendu quelque jour.
— Patience , dit Panurge. Mais vous feriez beaucoup pour moi, si vous vouliez me le vendre, celui-là ou un autre de qualité inférieure.
— Notre ami , mon voisin , de la toison de ces moutous on fera détins draps de Rouen ; les fines laines d'Angleterre ne sont que de la bourre au prix de celles-là. De la peau, on fera des maroquins de Turquie, de Montélimart ou d'Espagne tout au moins. Des boyaux on fera des cordes de violon et de harpe, qu'on vendra au prix des cordes de Munich ou d'Aquilée. Qu'en dites-vous V
— Vendez-m'en un, je vous en prie; voici de l'argent comptant.
Et il montrait son escarcelle pleine de monnaies toutes neuves.
— Mon ami , notre voisin , ce n'est viande que pour rois ou princes. La chair en est si délicate , si savoureuse, si friande, que c'est baume. Je les amène d'un pays où les pourceaux , sauf votre respect , ne mangent que myrobolans [sorte de gland aromatique des Indes]. Les truies, sauf le respect de la compagnie, quand elles sont en gésine, ne sont nourries que de fleurs d'orangers.
— Vendez-m'en un, je vous le payerai en roi, foi de piéton. Combien?
— Notre ami, mon voisin, ces moutons sont de la pro-
1 08 Ll VKE I V. — VO YAGE A L ORACLE DE LA DI V E BOUTEILLE.
pre race de celui qui porta Phryxus et Hellé à travers l'Hellespont.
Rabelais prête volontiers à ses personnages son érudition, mais en leur conservant leur caractère. Il y a encore, au moins y avait-il encore, il y a une trentaine d'années, dans les foires de France, des paysans gouailleurs , et cherchant , comme Dindenault, à éblouir, à troubler, à dérouter leurs chalands, afin d'en avoir meilleur marché, de leur vendre à un prix plus élevé ou de payer moins cher leur marchandise.
Par tous les champs où ils passent poursuit Dindenault, le blé y vient comme si Dieu y eût passé. Il dc faut mettre marne ne fumier. De leur urine, on tire le meilleur salpêtre du monde, et de leurs crottes, sauf votre respect, les médecins de nos pays guérissent soixante et dix-huit espèces de maladies, la moindre desquelles est la maladie de St Eutrope, de Saintes, dont Dieu nous préserve et garde. Qu'en dites-vous, notre ami? Aussi me coûtent-ils bon.
— Coûte et vaille 1 , répondit Panurge. Seulement vendez-m'en un, le payant bien.
— Notre ami, mon voisin, considérez un peu les merveilles de nature qui se trouvent dans ces animaux, même en un membre que vous estimeriez inutile. Prenez-moi ces cornes là et les concassez un peu avec un pilon de fer ou avec un lanuier , c'est tout un , puis les enterrez en vue du soleil, là où vous voudrez, et arrosez-les souvent ; en peu de mois vous en verrez naître les meilleures asperges du monde. Je n'en excepterais même pas celles de Ravenne. Allez-moi dire que vos cornes à vous autres, messieurs les maris trompés, aient une vertu si mirifique!
Dindenault parle d'après Pline, qui dit que les
1 Cette expression ne veut pas dire : N'imporfc son prix et sa valeur, comme l'interprètent les commentateurs ; mais : s'ils valent beaucoup, peu importe qu'ils coûtent beaucoup. Cette locution est encore d'usage ordinaire eu Normandie.
PANUEGE EX DINDENAULT. 109
cornes de béliers enfoncées en terre, font pousser des asperges sauvages. — Cela n'est vrai que lorsqu'il y a déjà des graines d'asperges dans le sol.
— Patience, répondit Panurgc.
— Je ne sais si vons êtes clerc, mais j'ai vu beaucoup de clercs, et de grands clercs, trompés par leurs femmes. ()ui-dù ! A propos, si vous étiez clerc, vous sauriez que, es membres les plus inférieurs de ces animaux— ce sont les pieds -y a un os. C'est le talon, astragale, si vous voulez, dont on jouait antiquement au jeu royal des osselets, qui lit gagner un soir à l'empereur Octavian Auguste plus de 50,000 écus. Vous n'avez garde d'en gagner autant , vous autres.
— Patieuce, mais expédions.
— Et, notre ami, mon voisin, que diriez-vous si je vous louais dignement les membres internes , les épaules , les éclanches, les gigots, le baut côté, la poitrine, le t'oie, la rate, les tripes, la vessie dont on joue à la balle, les côtelettes dont on fait, dans le pays des Pygmées, de beaux petits arcs pour tirer des noyaux de cerises contre les grues.
— Allons ! dit le patron de la nef au marchand, c'est trop barguigné. Vends-lui tes moutons, si tu veux ; si tu né veux pas, ne l'amuse plus.
— Je veux bien lui en vendre pour l'amour de vous, mais il paiera trois livres tournois de la pièce, en choisissant.
C'était un tiers en plus de la valeur ordinaire.
— C'est beaucoup, dit Panurge. En mon pays j'en aurais bien cinq, même six pour cette somme. Prenez garde que ce ne soit trop. Vous n'êtes pas le premier de ma connaissance, qui voulant devenir trop tôt riche et parvenir, estau contraire tombé en pauvreté et même quelquefois s'est rompu le cou.
— La fièvre quartaine pour toi, lourdaud, dit le marchand. Le moindre de ces moutons vaut quatre fois plus que le meilleur de ceux que les Coraxicns en Espagne vendaient un talent d'or la pièce. Et que penses-tu, ô sot à li grande paye, que valait un talent d'or ?
— Benoît monsieur, dit Panurge, vous échauffez en votre harnois à ce que je vois et connais. Tenez, voyez là votre argent.
Panurge, ayant payé le marchand, choisit dans tout le troupeau un beau et grand mouton, qu'il emporta criant et bêlant ; tous les autres bêlaient en même temps et regardaient où l'on menait leur compagnon. Cependant Dindenault disait à ceux qui l'entouraient :
Il a bien su choisir, le compagnon! Il s'y entend, le gaillard !
«Soudain, je ne sais comment, avant que j'eusse le temps de reconnaîre ce qui se passait, Fanurge, sans rien dire, jette en pleine mer son mouton criant et bêlant. Tous les autres moutons criant et bêlant du même ton, commencèrent à se jeter et à sauter en mer après, à la file. C'était à qui sauterait le premier après son compagnon. Impossible de les en empêcher. Le naturel du mouton, comme vous savez, est de suivre toujours le premier en quelque endroit qu'il s'en aille- Aussi Aristote l'appelle-t-il le plus sot, le plus inepte animal du monde. >
Le marchand tout effrayé de ce qu'il voyait ses moutons périr et se noyer devant ses yeux, s'efforçait de les retenir de tout son pouvoir. Mais ce fut en vain. Tous sautaient à la file et périssaient finalement ; il en prit un grand et fort sur le tillac de la nef pensant ainsi le retenir et par suite sauver le reste. Le mouton fut si fort qu'il emporta le marchand avec lui dans la mer, comme les moutons de Polyphème le borgne emportèrent hors de la caverne
;,i:s moutons noyés. 111
Ulysse et ses compagnons, — si bien qu'il fut noyé. Les autres bergers et moutonniers qui voulurent retenir les moutons par les cornes, par les jambes et par la toison, eurent le môme sort. Ils furent tous emportés dans la mer et noyés misérablement.
Panurge, qui était à côté de la cuisine tenant un aviron en main, non pour aider les moutonniers, mais pour les empêcher de regrimper sur le navire, et échapper au naufrage , leur adressait un sermon éloquent ; il leur remontrait, par lieux communs de rhétorique, les misères de ce monde, le bien et le bonheur de l'autre vie, leur assurant que les trépassés sont plus heureux que ceux qui vivent en cette vallée de misère, et il promettait d'ériger à chacun d'eux un beau cénotaphe au plus haut du mont Cénis, à son retour de Lanternois. En attendant, il leur souhaitait, en cas qu'ils ne fussent pas encore ennuyés de vivre, la rencontre de quelque bonne baleine qui les avalât comme Jonas, et au bout de trois jours les rendît dans quelque beau pays de satin, à l'exemple du même prophète.
Quand le navire fut débarrassé du marchand et de ses moutons : « Ne reste-t-il plus ici, demanda Fanurge, quelque âme moutonnière qui veuille encore faire le saut?
Où sont les moutons de Thibault l'Agnelet [dans YAvocat Pathelin]! Où sont ceux de Regnauld Belin, qui dorment quand les autres paissent? Je n'en sais rien. C'est un tour de vieille guerre. Que t'en semble, frère Jean ?
— Il me semble, dit frère Jean , que tu t'es trop pressé de payer. J'ai entendu dire qu'on promet parfois paie double aux soldats pour le jour de la bataille. Si on la gagne, on a de quoi les payer; si on la perd, ils regarderaient comme une double honte de demander la double paie.
Si vous n'aviez pas payé d'avance, l'argent vous resterait.
— Une belle affaire! dit Panurge. J'ai eu du plaisir pour plus de cinquante raille francs. Retirons-nous, le vent est propice. Frère Jean, écoute ici. Jamais homme ne me fit plaisir sans récompense, ou reconnaissance pour le moins. Je ne suis point ingrat, je ne le fus ni ne le serai; mais, en revanche, jamais homme ne me fit déplaisir sans qu'il ait eu à s'en repentir en ce monde ou en l'autre. Je ne suis point fol jusque là.
— Tu te damnes comme un vieux diable, dit frère Jean. Il est écrit : Mihi vindictam, etc. [A moi la vengeance]. Matière de bréviaire.
Remarquons en passant la dureté des mœurs de l'époque. Dindenault méritait une leçon, soit; mais il se noie, on le regarde faire, et l'on rit ; il n'y a personne qui tende une perche à lui ou aux siens. Tanurge prend un aviron, mais c'est pour empêcher les marchands de revenir à bord, bien que le bain qu'ils ont pris dût paraître une pénitence suffisante. Panurge est coutumier du fait, sans doute, et nous sommes habitués à le voir aussi cruel et vindicatif qu'il est spirituel. Mais frère Jean lui-même, qui est une bonne âme et sans rancune, ne trouve rien à redire, sinon que Panurge aurait bien pu ne pas donner l'argent, qui est perdu, puisque celui qui l'a reçu s'est noyé ; et lorsque Panurge lui confesse ses habitudes de vengeance, il se contente de protester faiblement en lui citant un texte sacré, qu'il affaiblit encore en ajoutant : matière de bréviaire. Et il s'éloigne comme s'il disait : Je n'en ferais pas autant, mais c'est son affaire.» A cette époque, on était bien loin d'avoir pour la personne humaine le respect que nous éprouvons aujourd'hui. Voyez ce que nous raconte Tain e du seizième siècle en Italie, et, sans