‹ Rabelais et son uvreChapitre 55 sur 187 · LES NOCES DE BASCHÉ · texte numérisé non relu

LES NOCES DE BASCHÉ

le curé en habit sacerdotal feindra de les marier et l'on profitera de l'occasion pour administrer une verte correction au Chicanous.

— Mais comment le reconnaître ? demande messire Oudart, le curé.

— Quand vous verrez arriver ici un homme à pied ou mal monté, avec un gros anneau d'argent au pouce, ce sera un Chicanous. — L'anneau dont il est ici question, servait à sceller les exploits. — Le portier l'introduira et sonnera la clochette ; tenez-vous prêts alors, et venez dans la salle jouer la tragi-comédie que vous savez.

Le hasard fit que ce même jour il arriva au château un vieux, gros et rouge Chicanous. On le reconnut à ses gros et gras houseaux [bottes], à sa méchante jument , à un sac de toile plein de papiers judiciaires attaché à sa ceinture, et surtout au gros anneau d'argent qu'il avait au pouce gauche. Le portier l'introduit poliment et sonne la cloche. A ce signal, le meunier et sa femme revêtent leurs plus beaux habits. — Basché leur avait donné de l'argent pour en acheter. — Le curé endosse le surplis et l'étole, et allant au devant du Chicanous, il le mène boire pendant qu'on se munit de gantelets, car on a jugé que les poings seuls ne feraient pas assez de mal. Puis, quand tout le monde est prêt, la fête commence. Le Chicanous se trouve très honoré d'y assister. Le prêtre officie, puis les assistants échangent entre eux de petits coups de poing d'amitié. Mais quand on frappe sur le Chicanous, c'est le gantelet qui joue. Comme tout le monde rit, le Chicanous n'ose se fâcher. Il se retira tout éclopé, tout tigré de meurtrissures, mais satisfait

124 LIVRE IV. — VOYAGE A l'OBACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.

de 1" honneur que lui avait fait le seigneur de Basché.

Quand il fut parti — c'est toujours Panurge qui parle — le seigneur, qui n'avait pas de quoi payer ses dettes, mais qui était assez riche pour régaler les siens, réunit sa famille et ses amis sous la treille et leur raconta un tour que François Villon avait joué dans le pays.

Villon, après avoir été condamné à être pendu à Paris, puis gracié par le parlement, passa quelque temps à Orléans, où l'évêque le fit aussi emprisonner. Rendu à la liberté, il demeura longtemps en Angleterre, si Ton en croit une historiette que Rabelais nous raconte plus loin, puis, sur ses vieux jours, il revint à St-Maixent , en Poitou , et là il s'amusait, en société de joyeux compagnons, à jouer le mystère de la Passion en laDgage poitevin. C'était une lourde affaire de se procurer des costumes. Dieu le père était généralement représenté en costume ecclésiastique, avec la chape et l'étole. D'ordinaire , les prêtres prêtaient volontiers leurs ornements, mais il y en avait qui refusaient. Le secrétaire des cordeliers de St-Maixent, Etienne Tapecoue , fut de ceux-là ; il répondit par un refus à toutes les prières de Villon.

Mal lui en prit. Un jour qu'il était allé à cheval quêter pour son couvent dans une ville voisine, Villon fit revêtir tous ses diables de leurs costumes et leur distribua leurs instruments de musique infernale ; puis il les fit défiler sur la place du marché avec leurs peaux de loups, de veaux, de bé-

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liers, passementées de têtes de moutons, de cornes de bœuf, etc.; ils portaient à la ceinture des cymbales de vaches, des sonnettes de mulets, qui faisaient grand bruit, et tenaient à la main des bâtons noirs pleins de fusées ou des tisons enflammés, sur lesquels on jetait de temps à autre des poignées de résine. Après les avoir ainsi promenés au grand contentement du peuple et à la grande frayeur des petits enfants, Villon les mène dans un cabaret en dehors de la ville, près duquel le moine devait passer. Dès qu'on l'aperçoit, les diables se précipitent vers lui, criant, hurlant, aboyant, jetant des fusées. La jument que montait Tapecoue prend le mors aux dents, Tapecoue tombe, mais la bête ne s'arrête pas pour cela, elle court, elle court jusqu'au couvent en traînant son cavalier. Quand elle arriva, il ne restait du moine qu'un pied et un soulier.

Le fait est-il réel ? on a élevé des doutes à ce sujet. Quelques-uns de ces incidents se trouvent dans une des Repues Franches, d'autres figurent dans le Dialogue d'Erasme : Sjwctrum sive Exorcismus , mais dans l'un ni dans l'autre récit, l'affaire n'a le dénouement tragique que nous lui voyons ici. Panurge, du reste, trouve cette cruelle plaisanterie toute naturelle. Le seigneur deBasché aussi s'en amuse de bon cœur, et promet de bien récompenser ceux de ses gens qui l'aideront à se venger du premier Chicanous qui se présentera.

Les gens se le tiennent pour dit. Quelques jours après, arriva un jeune, haut et maigre Chicanous, qui venait citer Basché à la requête du Prieur. A

ce moment, le meunier pétrissait sa pâte , sa femme belutait la farine , le curé vaquait à son office de sommelier, les gentilshommes jouaient à la paume, le seigneur de Basché jouait aux trois cent trois avec sa femme, les demoiselles jouaient au pingre, les officiers jouaient à l'impériale, les pages à la mourre, avec chiquenaudes au perdant. A l'arrivée du Chicanous chacun court à son rôle. Le Chicanous se met à genoux devant le seigneur , lui demande mille pardons de le citer. «Il est obligé de faire son métier et serait heureux que le seigneur voulût bien l'employer.» Basché lui dit qu'il doit avant tout goûter de son vin et assister à un mariage qui se prépare. Le Chicanous accepte avec bonheur, et, la cérémonie faite, c'est lui qui commence la danse ; il donne des coups de poing, on lui répond par des coups de gantelet. — «Croyez, qu'à Avignon, en temps de carnaval, dit Panurge, jamais bacheliers ne jouèrent plus mélodieusement qu'il ne fut joué sur le Chicanous. » Il tombe étourdi par le vin et les coups, on l'attache sur son cheval et on le renvoie chez lui, après avoir fixé à sa manche une belle livrée jaune et verte , couleur des fous de cour , sous prétexte que telles étaient les couleurs de la mariée.

Ces deux exécutions de Chicanous ne suffisent pas à Rabelais, il nous fait assister à une troisième, plus détaillée. L'exploit n'avait pas été signifié dans les formes. Le gros prieur envoya un nouvel huissier, accompagné cette fois de deux recors pour sa sûreté. Le seigneur dînait quand la cloche annonça l'arrivée du Chicanous. Basché le reçoit "bien, il le fait asseoir près de lui, place les recors auprès des

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