‹ Rabelais et son uvreChapitre 56 sur 187 · SUITE DES NOCES DE BASCHÉ · texte numérisé non relu

SUITE DES NOCES DE BASCHÉ

demoiselles. Au dessert le Chicanous se lève et cite le seigneur. Celui-ci lui demande copie de la citation, et lui remet en échange quatre écus au soleil, puis il le prie d'assister aux fiançailles d'un de ses officiers et d'en recevoir le contrat, moyennant salaire, bien entendu. Le Chicanous tire son écritoire et écrit en présence des recors. Le meunier et sa femme arrivent en accoutrements nuptiaux, le curé en vêtements sacerdotaux; il interroge les prétendus fiancés, les unit, les bénit, les asperge d'eau bénite. Le contrat est passé et minuté. D'un côté, on apporte le vin et les épices, de l'autre, force rubans blancs et marron, livrée de la mariée, et par dessous des gantelets.

Le Chicanous, à qui on avait fait avaler une grande tasse de vin, se trouva en gaieté. «Est-ce qu'on ne baille point ici des noces? demanda-t-il. Les vieux usages se perdent. On a aboli les 0 de Noël, le monde approche de sa fin. Des noces! des noces!» et il se met à frapper sur Basché, sur sa femme, sur les demoiselles et sur le curé.

Les 0 de noël sont certaines antiennes commençant par 0 : 0 Sapientia, 0 Adonaï, 0 Badix Jesse, 0 Cîavis David , 0 Oriens , etc . , qui se chantent chaque soir des neuf jours qui précèdent la fête de Noël. On portait à cette occasion au plus récent couple de la paroisse un grand 0, qui figurait à l'église pendant le temps de la fête, mais qu'on rendait ensuite au marié. Celui-ci , en récompense, faisait un présent au curé et aux pasteurs, et c'était une occasion de buvettes et de réjouissances. On chante toujours les 0 de Noël, mais les buvettes ont cessé. Nous voyons par les plaintes du Chica-

nous qu'elles avaient cessé en divers endroits dès le temps de Rabelais.

Le Chicanous commençait le jeu, les assistants ne lui firent pas attendre sa revanche, à lui ni à ses recors. Panurge se délecte à détailler les blessures que reçoivent les personnages, et, pour varier son récit, il invente des mots interminables. Le curé se plaint qu'un recors lui a désincornifibulé toute l'épaule et n'en boit pas moins à lui joyeusement. Le meunier prétend qu'on lui a donné sur le coude un si grand coup de poing qu'il en est devenu tout esperruquancluzelubelouzerirelu du talon. — Mais, disait Trudon le tambourineur, cachant son œil gauche avec son mouchoir, il ne leur a pas suffi de m'avoir ainsi lourdement morrambouzevezengouzequoquemorguatasacbacguevezinemaffressé mon pauvre œil ; ils m'ont encore défoncé mon tambourin. Les tambourins sont ordinairement battus aux noces, les tambourineurs jamais. Un des écuyers disait à un recors dont la mâchoire avait été brisée, tandis qu'il était lui-même pleinement sauf et intact : Ne vous suffisait-il pas de nous avoir ainsi morcrocassebezassevezassegrigueliguoscopapopondrillé tous les membres supérieurs à grands coups de chaussures sans nous donner de tels morderegrippipiotabirofreluchamburelurecoquelurintimpanemens sur le devant des jambes à belles pointes de houseaux ? Appelez-vous cela jeu de jeunesse? Par Dieu, jeu n'est-ce !

Rabelais a trouvé le modèle de ces mots composés dans Aristophane ; il y a à la fin des Femmes politi-

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fines, ou Y Assemhlée des femmes, un mot qui n'a pas moins de 76 syllabes et forme six vers entiers. Il est vrai que c'est une énumération de mets. Voici ce mot. La fin de chaque vers est indiquée par un tiret :

Tâ/3 Y^p tr.t'.àx KsiraSDTEp.i^ooeXa^oY3Xeo — xpewtoXet&ùvoôptjxoTOTpiaaaTO — atX<piorpaaojAeXlTOX?rtàxeyou.evo ■ — ■/.:/- Xsr£7.oaouoocpaTTo-ep'.aT£pa — AexTpuovo-TtTéxeçaXXfoxtYxXone — \tiQkay<àQGiQaio6aqr\Tpa-ioi.von-£pôyw. (V. 1163.)

[Bientôt on va servir huîtres, salaisons, poissons sans écailles, lottes, calvaires à la sance piquante, silphiqm au miel, grives, merles, pigeons, crêtes de coq grillées, bécassines, bisets, lièvres en civet, ailes de volaille )

Le calvaire est une sorte de poisson.

Revenons à Rabelais. La nouvelle mariée pleurante riait, riante pleurait de ce que le Chicanous lui avait tapignemampenillorifrizonoufressuré tout le corps en trahison. Le maître d'hôtel tenait son bras gauche en écharpe comme tout morquaquoquassé. Le diable, dit-il, m'a bien inspiré d'assister à ces noces, j'en ai tous les bras enguoulevezinemassés!

Le Chicanous avait été tant battu qu'il ne parlait plus. Les recors protestèrent qu'en frappant ainsi ils n'avaient aucune mauvaise intention, et demandèrent qu'on leur pardonnât pour l'amour de Dieu. Ils partirent. A une demi-lieue de là, le Chicanous se trouva mal. Les recors arrivèrent à l'île Bouchard [près de Chinon] disant qu'ils n'avaient jamais vu plus homme de bien que le seigneur de Basché ni maison plus honorable que la sienne. Ils n'avaient jamais été cVtelles noces. S'ils avaient été battus, c'était leur faute parce qu'ils avaient commencé. Ils vécurent encore je ne sais combien de jours après, n 9

ajoute malignement Panurge. Les noces de Basché passèrent en commun proverbe et depuis lors od ne demanda plus d'argent au seigneur.

Pantagruel a écouté, comme toujours, le récit de Panurge sans rien dire, mais il est loin d'approuver cette manière expédftive employée par les seigneurs pour payer leurs dettes.

Epistétnon fait remarquer que les coups de gantelets auraient dû tomber plutôt sur le gros prieur qui dépensait une partie de son argent à molester Basché, une partie à lancer contre lui les Chicanons pour avoir le plaisir de les voir daubés.

Ces abbé^, disait-il, ont pour habitude d'exploiter l'insouciance des seigneurs et de les tracasser pour les faire payer beaucoup plus qu'ils ne doivent. Ces pauvres diables de Chicanous ne faisaient que leur office après tout.

Le récit des noces de Basché ne figure pas dans la première édition du quatrième livre. Rabelais l'intercala dans la seconde.

Pantagruel raconte à ce propos l'histoire d'un Romain, nommé Neratius, qui ne sortait jamais sans se faire suivre par des domestiques portant de l'argent. Quand il rencontrait quelqu'un dont le visage lui déplaisait, il tombait sur lui à coups de poing, puis s'empressait de lui offrir un dédommagement en argent, d'après le tarif de la loi des douze Tables. La plupart s'estimaient très heureux, si bien qu'ils étaient battus et contents.

— Par la botte de St Benoist ! dit frère Jean, j'en veux faire l'essai. Il descend à terr^, et tirant

LES CIlh'AXOU.S BATTUS ET CONTENTS. 131

de son escarcelle vingt écus au soleil, il dit à haute voix, en présence et audience d'une grande tourbe de peuple chicanourrois : Qui veut gagner vingt écus d'or à la condition d'être battu V — Moi, moi, moi, répondit-on de toutes parts- Vous nous étourdirez de coups, nous le savons, mais il y a beau gain. » Et tous accouraient en foule, à qui serait le premier en date pour être battu à prix d'argent.

Frère Jean choisit dans toute la troupe un Chicanous à rouge museau, qui portait au pouce de la main droite un gros et large anneau d'argent dans le chaton duquel était enchâssée une crapaudine. — On attribuait à cette substance la faculté d'indiquer en se couvrant de sueur la présence du poison. — Tout le peuple se prit à murmurer. Un jeune et maigre Chicanous, entre autres, se plaignit que le rougeaud lui ôtât toutes ses pratiques, de sorte que, s'il y avait dans le pays trente coups de bâton à gagner, il en emboursait toujours vingt-huit et demi.

Racine a copié cette phrase de RabcLis :

Et si, dans la province, Il se donnait en tout vingt coups de netfs de bœuf, Mon père, pour sa part, en emboursait dix-neut.

Frère Jean rossa Rouge Museau rudement et comme il savait faire, puis il lui donna les vingt écus. Le vilain fut aise comme un roi ou deux. Les autres disaient à frère Jean : « Monsieur frère diable, s'il vous plaît d'en battre encore quelques-uns pourmoius d'argent, nous sommes tout à vous, sacs, papiers, plumes et tout. >

Rouge Museau furieux s'écria : Fête Dieu ! galefretiers [drôles] vous venez sur mon marché, vous venez m ôter mes chalands ! Je vous citerai devant n 9»

le juge à huitaine, mirelaridaine. Je vous chicanerai en diable de Vauvert.

Quelques mots de commentaire : Galefretier, en normand, signifie écornifleur, gourmand, et, par extension : vaurien. On nomme galfâtre , celui qui aime à courir, à sauter, à folâtrer bruyamment. Ces mots ont tous pour point de départ la racine gai, qui indique toujours la galté, le plaisir, comme nous avons déjà eu occasion de le dire. Quant au diable de Vauvert, c'est le même qu'on appelle le diable Vert, à cause d'un château construit par le roi Robert aux environs de Paris et fréquenté, disait-on, par les revenants. Villon parle du diable de Vauvert.

Le Chicanous battu ajouta en s'a dressant à frère Jean : « Révérend père en diable monsieur, s'il vous plaît de vous ébattre encore en me battant, je me contenterai de la moitié du prix. Ne m'épargnez pas, je vous prie.» Mais le moine en avait assez. Les autres Chicanous s'adressèrent à Panurge, à Epistémon, àGymnaste et aux autres, suppliant qu'on voulût bien les battre, sans quoi ils étaient exposés à jeûner. Mais ils en furent pour leurs prières.

En regagnant leurs navires, Pantagruel et ses compagnons rencontrèrent deux vieilles qui pleuraient parce qu'on avait pendu deux de leurs parents pour vol de vases sacrés dans une église. C'étaient les deux plus honnêtes gens du pays.

La chicane, c'est la guerre en petit. Voici maintenant la guerre elle-même personnifiée dans le grotesque personnage de Bringuenarilles. A Procuration, succèdent les îles deTohu-Bohu (levideetlasoli-

MORT DE BKINGUENAK1U.1 S. 133

tude en hébreu, nous dit un annotateur qui doit être Rabelais lui-même). Là, les voyageurs ne trouvèrent que faire, parce que le géant Bringuenarilles avait tout détruit. Il se nourrissait d'ordinaire de moulins à vent, qu'il avalait tout entiers, — emblèmes de la gloriole des conquérants. — Il avait fini, ne trouvant autre chose dans le pays, par avaler tout ce qu'il y avait de poêles, de poêlons, de casseroles, lèchefrites, marmites, qu'il avait pu se procurer. — Ce sont les instruments qui servent à donner un charivari. — Cela lui avait occasionné une indigestion, et il en était mort.

Du temps de Rabelais on n'avait pas encore inventé la « guerre civilisatrice», personne n'avait songé à en faire la théorie et à y chercher un moyen de progrès. Rabelais voyait naïvement dans la guerre l'ennemie naturelle du développement intellectuel des nations, la destructrice des œuvres de la science et de la civilisation, et à ce titre il ne pouvait manquer de donner une place à la manie de la guerre parmi les obstacles qui retardent le plus puissamment le progrès de l'humanité.

Bringuenarilles détruisant et ruinant tout autour de lui, et puni par une indigestion mortelle de son avidité, est la personnification la plus heureuse et la plus complète de la guerre, qui ruine les vaincus sans enrichir les vainqueurs. Qu'a gagné l'Allemagne victorieuse à la guerre de 1870 contre la France? La mort d'un grand nombre de ses enfants, une indemnité qui n'a servi qu'à faire enchérir dans le pays les objets de consommation et deux provinces frémissantes du joug, qui lui porteront malheur quelque jour. Bringuenarilles est le complément de Picrochole et

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d'Anarche. Ceux-ci sont vaincus par leur faute et justement punis, mais celui-là est vainqueur et n'est pas plus heureux.

Les commentateurs, au lieu d'accepter cette explication toute simple, se sont mis à chercher dans l'histoire. Voltaire s'appuyant sur la signification actuelle de tohu lohu, qui se prend dans le sens de désordre, voit, dans ces îles, l'Angleterre alors agitée par les révolutions et les réactions religieuses; pour lui Bringuenarilles, c'est Henri VIII; d'autres identifient le géant avec François Ier, la plupart avec plus de raison y voient Charles-Quint dévastant les frontières françaises et assiégeant vainement Metz, la ville vierge, qui n'a pu être prise de nos jours que par la trahison d'un général français. Que Rabelais ait songé en passant, à Charles-Quint, cela est possible, mais son idée est bien au-dessus d'une satire temporaire. Ce n'est pas l'histoire de son temps qu'il écrit allégoriquement, comme le prétend Voltaire, c'est l'histoire de l'humanité.

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