‹ Rabelais et son uvreChapitre 60 sur 187 · LE SOUFFLEUR OU PIIYSETÈRE · texte numérisé non relu

LE SOUFFLEUR OU PIIYSETÈRE

ni assez fou ni assez hardi pour attaquer le Carême. Si on s'engageait dans cette affaire, on risquerait de se trouver pris entie lui et les Andouilles — entre les partisans du maigre et les partisans du gras — comme entre l'enclume et les marteaux. Mieux valait passer outre.

On le crut et l'on se dirigea vers l'île Farouche, séjour des Andouilles. Mais à ce moment on aperçut un énorme pliysdère, un souffleur, qui s'avançait vers les voyageurs « bruyant, ronflaut, enflé, » plus haut que les hunes des navires, «et jettant eaux de la gueulle en Pair devant soy, comme si fast une grosse rivière tombante de quelque montaigne.»

La petite flotte se dispose en Y, et l'on se prépare à attaquer l'énorme bête. Panurge tremble de peur, suivant son habitude. Cela ne l'empêche cependant pas de donner libre cours à son érudition, et de rappeler Andromède exposée à un monstre marin, et le duc de Clarence qui, condamné à mort, demanda à être noyé dans un tonneau de Malvoisie. On fait pleuvoir sur le souffleur «dards, dardelles, javelotz, espieux, pertuisanes, etc., rien n'y fait : les gros boulets semblaient fondre sur sa peau «comme font les tuilles au soleil.»

Pantagruel intervient alors. Il était d'une adresse merveilleuse. A mille pas, avec une de ses flèches, il ouvrait les huîtres en écaille sans toucher les bords ; il mouchait une bougie sans l'éteindre, frappait les pies à l'œil , dessemelait des bottes sans les endommager, et tournait les feuillets du bréviaire de frère Jean sans rien déchirer. Il lance au souffleur un premier dard sur le front, et lui transperce les mâchoires et la langue, si bien qu'il ii 11

1G2 LIVRE IV. — VOï'AGE A î/ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE .

n'ouvre plus la bouche et ne jette plus d'eau; au second coup, il lui crève l'œil droit; au troisième, l'œil gauche. Ces trois dards avaient été si adroitement lancés qu'ils lui faisaient trois cornes sur le front. Pantagruel lui en lança également trois autres sur l'échiné, à égale distance l'une de l'autre, une quatrième sur la queue, — et enfin cinquante sur un flanc et cinquante sur l'autre , si bien que la grosse bête se tourua sur le dos, comme font d'ordinaire les poissons morts , et l'on n'eut plus qu'à la tirer après soi quand on aborda l'île Farouche. Là le souffleur fut dépouillé de sa graisse, qu'on prétendait être fort utile à la guéridon d'une maladie assez commune, celle qu'on appelle «Faute d'argent. »

Depuis que Panurge a posé la question de son mariage, nous n'avons pris qu'une seule fois Rabelais en flagrant délit de fantaisie: la sortie de Gargantua contre les mariages subreptices. L'apparition du souffleur est-elle un nouveau cas du même genre ? Cela n'aurait rien d'étonnant. Rabelais aime à décrire et à faire parade de son érudition, et l'on pourrait penser qu'il a saisi cette occasion pour fournir une nouvelle preuve de son savoir et de son talent. Il n'en est rien cependant ; l'apparition du poisson gigantesque entre l'île de Quaresmeprenant et celle des Andouilles n'a rien de fortuit. Après l'île des Imitateurs, nous avons eu l'histoire de Dindenault et de ses moutons, qui offre un exemple de l'imitation poussée au delà des limites de l'absurde. Ici les faits se succèdent dans un ordre semblable. L'auteur a commencé par nous divertir aux dépens de Quaresmeprenant en personne, mainte-

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