I-OLTROXNERIE DE PÀTTOKGÈ
0 que trois et quatre fois heureux sont ceux qui plantent des choux ! 0 Parques, que ne m'avez-vous filé planteur de choux? 0 que petit est le nombre de ceux que Jupiter a favorisés du bonheur de planter des choux ! ils ont toujours un pied en terre et l'autre n'en est pas loin. Il nvait bien raison, Pyrrhon; lorsque, se trouvant en un danger semblable au nôtre et voyant près du rivage un porc qui mangeait de l'orge épandu, le déclara bien heureux à un double titre, d'abord il avait de l'orge à foison , et puis il était sur terre. Pour manoir déifique et seigneurial, il n'est que le plancher des vaches. Cette vague nous emportera. Dieu sauveur! ô mes amis, un peu de vinaigre . je tressue de grand ahan ! Tout est brisé, tout est frelore [ail. vcrlorcn, perdu] dans notre navire... Be, be, be, bous, bous, voyez l'aiguille de votre boussole pilote, de grâce, d'où nous vient ce vent ? Par ma foi, j'ai belle peur. Bon, bou, bon ! C'est fait de moi, Otto, to to to to to ti, otto to to to to ti ; bou, bou, bous bou, je me noie, bonnes gens, je me noie.
Cependant Pantagruel, après avoir imploré l'aide du grand Dieu servateur et fait oraison publique en fervente dévotion, tenait, d'après l'avis du pilote, le grand mât fort et ferme; frère Jean s'était mis en pourpoint pour aider aux matelots. Ainsi faisaient Epistémon, Ponocrates et les autres; mais Panurge restait assis sur le tillac, pleurant et se lamentant. Frère Jean l'aperçut en passant :
Par Dieu, lui dit-il, Panurge le veau, Panurge le pleurard, Panurge le criard, tu ferais bien mieux de nous aider que de rester là pleurant comme une vache, assis sur ton derrière comme un magot.
— Be be be bou, bou, bous, répondit Panurge, frère Jean, mon ami, mon bon père, je me noie, c'est fait de moi, mon bon père spirituel, votre épée ne me saurait sauver. Zalas ! Zalas ! nous sommes au-dessus de E mi la, hors
toute la gamme. Be be be, bous bous. Zalas ! à cette heure, nous sommes au-dessous de G soi ut. Je me noie. L'eau est entrée dans mon soulier par le col de ma chemise. Bous, bous bous, voilà que je joue maintenant à l'arbre fourchu, les pieds en haut, la tête en bas. Ah si j'étais dans le bateau des bons et béats pères allant au concile, que nous avons rencontrés ce matin, si gras, si joyeux, si bien en point ! Holos, holos, holos, cette vague de tous les diables... viea culpa ! cette vague du bon Dien, va enfondrer notre navire. Frère Jean, mon père, mon ami, confession ! Me voici à genoux, confiteor, votre sainte bénédiction !
— Pendu au diable, viens nous aider plutôt, dit frère Jean. Trente légions de diables, viendia-t-ilV
— Ne jurons point à cette heure, dit Panurge, demain tant que vous voudrez. Holos! hoios! nous so aimes au fond ! Je donne dix-huit cent mille écus de rente à qui me mettra en terre. Confiteor ! Un petit mot de testament, un codicille pour le moins.
— Mille diables, dit frère Jean, puissent sauter au corps de ce drôle! Vertu Dieu! c'est bien le moment de parler de testament à cette heure que nous sommes en danger ; tâchons d'en sortir d'abord. Viendras-tu, de par le diable ! Voilà notre fanal éteint!
— Etions-nous destinés à périr ici? s'écrie Panurge. Je me meurs, consommation est, c'en est fait de moi.
— Magna, gna, gna, dit frère Jean. Fi ! qu'il est laid, le pleurard ! Mousse, pompe, pompe toujours. Vertu Dieu, attache l'un des bitons! Ici! de par tous les diables! Bien, mon enfant.
— Ha, frère Jean, dit Panurge, mon père spirituel, mon ami, ne jurons point... je me noie, je me meurs, mes amis, in tournis î Adieu. Saint Michel d'Aure, saint Nicolas, je vous fais vœu ici et à notre Seigneur, que si vous m'aidez, j'entends si vous me mettez en terre hors de ce danger-ci, je vous édifierai une belle grande petite chapelle ou deux,
Entre Quande et Monsoreau Et n'y paîttra vache ni veau.
roLTKOx.\ri;i!: de panukoe. 143
Panurge, dans son trouble, introduit ici un proverbe qu'il déligure :
Entre Condé et Monsoreau 11 ne paît brelis ni veau,
c'est-à-dire que les deux localités se touchent.
Zalas ! zalas ! il m'est entré dans la bouche plus de huit seaux d'eau ; bous, bous, bous ! qu'elle est amère et salée !
— Par la vertu, dit frère Jean, si je t'entends encore piauler, je régalerai de toi le loup marin.. .. Tenez bien, là-haut. Voilà qui est bien éclairé, bien tonné. Je crois que tous les diables sont déchaînés aujourd'hui ou que Proserpine va donner un héritier à son mari. Tous les diables dansent aux sonnettes.
— Vous péchez, frère Jean. Il me fâche de vous le dire. Je crois que cela vous fait du bien de jurer ainsi, comme un fendeur de bois est soulagé par celui qui à chaque coup crie han ! auprès de lui ; toutefois vous péchez . Si nous mangions quelque espèce de cabirotade, quelque mets dédié aux dieux Cabires, ne serions-nous pas en sûreté contre cet orage? J'ai leu que étaient toujours en seureté sur mer les ministres des dieux Cabires tant célébrés par Orphée, Apollonius, Phérécydes, Strabo, Pausanias, Hérodote.
— 11 radote, dit frère Jean, le pauvre diable ! Tête de Dieu pleine de reliques, quelle patenôtre de singe est-ce que ta marmottes là entre tes dents?... Ponorrates, mon frère, vous allez vous blesser. Epistémon, gardez-vous de la jalousie [balustrade]! Vertu Dieu! quelle vague! elle a failli m'emporter sous le courant. Je crois que tous les millions de diables tiennent ici leur chapitre provincial ou briguent pour l'élection d'un nouveau recteur.
Panurge continue à se lamenter :
Je ne vois ni ciel ni terre. Ah si j'étais maintenant dans le clos de Seuillé ou chez Innocent le pâtissier à
144 LIVRE IV. — VOYAGE A l'OBACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.
Chinon,sous peine de me mettre en pourpoint pour cnire les petits pâtés! Notre homme, ne sauriez-vous me jeter à terre? Je vous donne tout Salmigondinois et ma grande caquerolière, si par votre industrie, je trouve une fois terre ferme. Jetez l'ancre, sondez. Sachons si l'on boirait aisément ici debout, sans se baisser; j'en crois quelque chose.
A travers ces lamentations, on entend les ordres du capitaine et du pilote, les jurements de frère Jean. Que chacun pense à son âme! dit le pilote. — Quand aurons-nous la fête de tous les saints ? dit frère Jean. C'est assurément aujourd'hui celle de tous les diables. Panurge veut absolument faire son testament et il s'adresse à tous ses amis pour le recevoir. Epistémon prend la peine de lui prouver que ce qu'il demande est absurde. S'il survit, il n'a pas besoin de testament ; s'il se noie, le testament sera noyé avec lui.
— Quelque bonne vague, dit Panurge, le jettera sur le bord, comme Ulysse, et quelque fille de roi allant à l'esbat, sur le serain, le rencontrera, et près du rivage me fera ériger un magnifique cénotaphe, comme fit Didon à son mari Sichée, comme...
Suivent 14 noms.
— Vertu Dieu ! notre navire est échoué, s'écrie frère Jean.
On entendit alors la voix de Pantagruel, qui pendant tout ce temps avait gardé le silence ; il disait comme St Pierre :
Seigneur Dieu, sauve-nous, nous périssons ! Cependant que ta volonté soit faite et non pas la nôtre.
— Dieu et la benoiste Vierge soient avec nous ! criait Panurge. Vrai Dieu, envoie-moi quelque dauphin pour me sauver en terre, comme le petit Arion. Je sonnerai bien de la harpe, si elle n'est démanchée.
BRAVOURE DE TANURGE. 145
— Tu ne viendras donc pas nous aider, veau pleurard ! s'écrie frère Jean.
Le moine veut prier à son tour et marmotte un passage d'une légende latine de St Nicolas, où se trouve cette phrase :
Horrida tempestas montem turbavit acutum. [Une horrible tempête agita la montagne aiguë.l
Ce vers lui rappelle un maître du collège de Montaigu, grand fouetteur d'écoliers, qui s'appelait Tempête et il traduit ainsi par la pensée :
Le terrible Tempête a mis en émoi le collège Montaigu.
Il est interrompu par Pantagruel :
— Terre! terre! je vois terre, s'écrie-t-il. Enfants, courage de brebis! [un peu de courage suffira]. Nous ne sommes pas loin du port. Le ciel commence à se parer [se nettoyer] du côté de la tramontane.
Tout le monde se met à l'œuvre. Les ordres se succèdent et sont exécutés. Panurge aussitôt retrouve tout son courage et son assurance. C'est lui qui commande la manœuvre.
Ha, ba, s'écrie-t-il, tout va bien, l'orage est passé. Que je descende le premier, je vous prie. Faut-il vous aider encore ?
On sait qu'il n'a rien fait.
Donnez, j'enroulerai cette corde. — Comment, vous ne faites rien, frère Jean ! C'est bien le temps de boire à cette heure ! Il s'appelle Jean Fait-néant, et me regarde ici suant et travaillant pour aider cet homme de bien de matelot premier du nom. Notre ami, deux mots! De quelle épaisseur sont les planches de ce navire ? — Deux doigts environ. — Ainsi tant que nous sommes ici nous sommes à
deux doigts de la mort ! — Est-ce que cela vous effraye ? — Moi, point du tout. Je m'appelle Guillaume-sans-Peur. J'ai du courage tant et plus. Je n'entends courage de brebis, je dis courage de loup, assurance de meurtrier. Je ne crains rien que les dangers,
Cette dernière phrase est prise du Franc Archer, de Villon. Panurge continue en se multipliant :
Vous aiderai-je , enfants? Avez-vous encore affaire de mon aide? L'homme naquit, pour labourer et travailler comme l'oiseau pour voler. Notre Seigneur veut que nous mangions notre pain à la sueur de nos corps, non pas comme ce pénaillon de moine frère Jean que vous voyez qui boit et meurt de peur.
— Par le digne froc que je porte! dit frère Jean à Panurge, durant la tempête, tu as eu peur sans cause ni raison. Ton destin n'est pas de périr dans l'eau. Tu seras certainement pendu en l'air ou brûlé gaillard. Seigneurs, voulez-vous un bon caban contre la pluie ? Faites écorcher Panurge et couvrez-vous de sa peau. N'approchez pas du feu et ne passez pas devant les forges des maréchaux, de par Dieu ! En un moment vous la verriez en cendres. Mais exposez-vous tant que vous voudrez à la pluie, à la neige, à la grêle; plongez même au fond de Peau, vous ne serez jamais mouillé. Faites-en des bottes d'hiver, jamais elles ne prendront eau. Faites-en des nasses pour apprendre aux jeunes gens à nager, ils apprendront sans danger. Panurge, mon ami, n'aie jamais peur de l'eau, ta vie sera terminée par un élément contraire.
— Oui, répondit Panurge, mais les cuisiniers du diable se trompent quelquefois et mettent h bouillir ce qu'on destinait pour rôtir...
Panurge, comme on voit entend très bien raillerie. Il n'a plus peur, et retrouve toute son impudence :
Ecoutez, beaux amis, s'écrie-t-il. Je proteste devant la noble compagnie qu'en vouant une chapelle à monsieur St Nicolas entre Quande et Montsoreau, j'entendais parler
l'île de I.A SAGESSE antique. 147
d'une chapelle d'eau rose — [c'est-à-dire d'un alambic pour faire de l'eau de rose] - en laquelle il ne paîtra vache ni veau, car je la jetterai au fond de l'eau. — Voilà le galant, s'écria Eusthènes, c'est le proverbe lombard ique :
Passatoil pericolo, gabbato il santo.
[Le péril passé, le saint est attrapé].
Piron s'est souvenu de ce passage, lorsque, dans son Arlequin Deucalion, il nous montre Arlequin, seul survivant du déluge universel, qui nage sur un tonneau et s'écrie: 0 Neptune!
Je promets d'immoler, si d'ici tu m'arraches, Cent bœufs...
Il parvient à sauter à terre.
Ouf ! me voilà sur le plancher des vaches.
Passato il pericolo... Serviteur, seigneur Neptune, va chercher tes cent bœufs !
Cependant Arlequin y met un peu plus de pudeur que Panurge ; il ajoute :
Non que je ne voulusse bien te les immoler; ne dût-il m'en rester pour ma part qu'un aloyau; mais où diable les trouver, quand je suis sur la terre le seul animal qui respire à présent ?
Cette tempête est-elle un phénomène fortuit ? Rabelais a-t-il tenu à faire sa tempête comme tout poète épique bien élevé ? Non, cette tempête n'est pas un simple ornement poétique. Nous apprendrons tout à l'heure qu'elle a été provoquée par la mort d'un Macréon, d'un génie, d'un dieu de l'antiquité, qui disparaît de ce monde. C'est une tempête religieuse causée par la disparition d'un culte.
Les Macréons, ou Macrobiens, gens de longue vie; ii 10*
reçurent avec empressement Pantagruel et ses amis. Un vieux Macréon qui faisait le rôle d'échevin, les mena à la maison de ville pour leur offrir à dîner. Les équipages descendirent à terre ; les habitants leur apportèrent des vivres ; les voyageurs acceptèrent, ou firent des échanges avec eux. On but, on rit, on se divertit fort; puis on se mit à réparer les dégâts produits par la tempête. Cela fut bientôt fait, les habitants étant tous charpentiers et artisans.
Un Macrobe explique ensuite à Pantagruel et à ses amis en quel pays ils sont arrivés.
L'île des Macréons est une des Sporades de l'O-^ céan ; elle a été jadis riche, fréquentée, opulente, marchande, populeuse. Elle dépendait alors de la Grande-Bretagne- Maintenant elle est pauvre et déserte.
Les commentateurs, suivant l'habitude, ont cherché cette île sur la carte et ne l'y ont pas trouvée. Elle y a figuré cependant, mais comme une terre incertœ sedis [de situation incertaine]. Pour Rabelais, l'île des Macréons, c'est à la fois l'île des Macrobes, de YArgonautique, l'île des Heureux de Lucien, la terre de Promission de saint Brandaines ou le Paradis terrestre des trois Moines, l'Atlantide de Platon, l'Utopie de Morus, la Cité Solaire de Campanella, c'est ce pays que les peuples aiment à rêver pour se consoler de leurs douleurs :
Le vois-tu bien là-bas, là-bas, Là-bas, là-bas, dit l'Espérance, Courons, courons, doublons le pas.
Pour le trouver là-bas, là-bas.
(Etranger. - Le Bonheur.)
Rabelais cependant n'a voulu faire ni un paradis
l'île de la sagesse antique. 149
terrestre ni des Champs-Elysées. Il s'agit du monde terrestre et non d'un ultra-monde, mais d'un monde qui n'est, plus qu'une ruine et que les habitants actuels de l'île ne comprennent plus.
Car il y a dans l'île deux classes d'habitants; ceux qui reçoivent les voyageurs et leur offrent une hospitalité empressée n'habitent que les trois quarts de l'île, trois ports et dix paroisses ; le quatrième quart est occupé par une forêt de haute futaie, déserte en apparence, mais habitée en réalité par des êtres mystérieux, dont la population industrielle parle avec respect, mais avec lesquels elle n'a aucune communication.
Le vieux Macrobe qui avait reçu Pantagruel lui fit voir les curiosités de l'île. On découvrit dans la forêt, déserte alors, plusieurs vieux temples ruinés, des obélisques, des pyramides, des tombeaux antiques avec des inscriptions et épitaphes, les unes en caractères hiéroglyphiques, d'autres en grec ionique, en arabe et en slavon. Epistémon prit des notes. Panurge et frère Jean s'en allèrent d'un autre côté.
Il faut noter que, dès que l'on a touché cette terre, le ton plaisant qui dominait dans le récit, disparaît tout à coup. En arrivant Panurge hasarde une mauvaise plaisanterie sur le nom de l'île ; cette plaisanterie meurt sans écho. La parole est ordinairement à Pantagruel, qui est toujours grave et ne sourit même plus. Tout le dialogue est sérieux et la conversation a l'air de se faire à mi-voix.
La forêt n'a pas moins de 78,000 parasanges ou 2,300 stades. C'est l'habitation des démons et héros
quand ils sont devenus vieux. «Tant qu'ils vivent, tout abonde en biens dans le pays et dans les îles voisines, dit le vieux Macrobe; il y a sur la mer. bonace et sérénité perpétuelle. Mais si quelqu'un d'entre eux vient à mourir, « ordinairement oyons-nous par la forest grandes et pitoyables lamentations et voyons en terre pestes et afflictions, en l'air tremblements et ténèbres et en mer tempeste et fortunal.>
Ainsi, d'après le Macrobe, il y a dans l'île des habitants invisibles, qui hantent les vieux temples, se plaisent dans les ruines chargées d'inscriptions écrites dans les langues savantes: grecque, égyptienne, arabique, — et ne se manifestent aux autres habitants de l'île, uniquement occupés d'industrie et de commerce, que par la révolution qui se produit dans la nature au moment de leur mort. Mais la mort de ces personnages mystérieux n'arrive guère sans cet accompagnement de bouleversements et de prodiges.
Pantagruel est disposé à admettre le fait des prodiges accompagnant la mort des êtres supérieurs. Il cherche même à l'expliquer :
Il y a, dit-il, de l'apparence à ce que dites, car, comme la torche ou la chandelle, tout le temps qu'elle est vivante et ardente, luist es assistans, esclaire tout au tour, délecte uu chascun, et à chascun expose son service et sa clarté, ne fait mal ne des plaisir à personne : sus l'instant qu'elle est extaincte, par sa fumée et evaporation elle infectionne l'air, elle nuist es assistans, et à chascun desplaist. Ainsi est-il de ces âmes nobles et insignes. Tout le temps qu'elles habitent leurs corps, est leur demeure pacifique, utile, délectable, honorable : sus l'heure de leur discession, communément adviennent par les isles et continent grands troublemens en l'air, ténèbres, fouldres, gresles: en terre concussions, tremblemens, estonnemens; en mer, fortunal et tempeste, avec lamentations des
r/ÎLE DE LA SAGESSE ANTIQUE. 151
peuples, mutations des religions, transports des royaumes et eversions des républicques.
Tout ce que dit ici Pantagruel est tiré du traité de Plutarque : Des oracles qui ont cessé et pourquoi/, y compris la comparaison de la torche qui s'éteint. Voici le passage, traduction d'Amyot :
Demetrius conta qu'alentour de l'Angleterre, il y a plusieurs petites isles désertes, semées çà et là par la mer, qu'on appelle au pais les isles des Damons et des demi-dieux, et que luy mesme, par commandement de l'empereur, alla en la plus prochaine des désertes, pour voir et enquérir que c'estoit, et trouva qu'il y avoit peu d'habitans, qui estoient tenus pour saints et inviolables par les Anglois. Peu après qu'il y fut arrivé, il dit que l'air et le temps se troubla merveilleusement, et se lit une terrible tempeste et orage de vents et de tonnerres : laquelle estant à la fin cessée, il dit que les insulaires luy asseurerent que c'estoit quelqu'un de ces dremons et demi-dieux qui estoit decedé ; car ainsi comme une lampe, disoit-il, pendant qu'elle est allumée, n'a rien qui offense personne, mais quand elle vient à s'esteindre, elle rend unepuauteur qui fasche ceux qui sout alentour; aussi les grandes âmes, pendant qu'elles luisent, sont douces et gracieuses sans fascber personne, mais quand elles viennent à s'esteindre et à défaillir, elles emeuveut comme lors de grands orages et de grandes tempestes et bien souvent mesme infectent l'air de maladies contagieuses. Ils disent davantage qu'il y a une de ces isles là où Saturne est détenu prisonnier par Briareus, qui le tient lié, de sommeil, et qu'on a inventé ce moyen là de le tenir enchaîné en le faisant dormir et qu'il y avoit autour de luy plusieurs daemons qui estoient ses vallets et serviteurs l.
Tout ce que nous dit Rabelais de l'île des Macréons se trouve, comme on voit, résumé dans ce passage. Quant à l'emprisonnement de Saturne dans une lie de l'Occident, nous l'avons déjà mentionné, d'après un autre traité de Plutarque.
Pantagruel dit qu'il est d'autaDt plus enclin à 1 Œuvres morales, T. I, supplément p. 114, chap. XIII.
admettre ces agitations de la nature à la mort d'un grand personnage, qu'il a connaissance des prodiges qui accompagnèrent la mort de Guillaume du Bellay, frère du cardinal, à laquelle assistaient plusieurs doctes personnes, parmi lesquelles Pantagruel cite Rabelais lui-même.
Frère Jean, qui était revenu à propos pour. entendre la fin de cette conversation, éprouve quelques doutes au sujet de ce qui vient d'être dit: — «Huppe de froc! s'écrie- t-il, je veux devenir clerc sur mes vieux jours- J'ai assez bon entendement, mais je vous demande, comme disent les enfants quand ils jouent aux petits jeux,
Je vous demande en demandant, Comme le roy à son sergent Et la royne à son enfant,
ces héros icy et semi-dieux dont vous avez parlé peuvent-ils finir par la mort? Par Notre-Dame, je pensais, dans mon petit pensement, qu'ils étaient immortels comme beaux anges, Dieu me pardonne. Mais ce révérendissime Macrobe dit qu'ils finissent par mourir.
— Non pas tous, dit Pantagruel. Les stoïciens disent qu'ils sont tous mortels, excepté un seul qui est immortel, impassible et invisible.
Pindare dit que les Hamadryades vivent autant que les arbres, que les chênes qu'elles gardent. Quant aux semidieux, Pans, Satyres, Sylvains, Follets, Egipans, Nymphes, Héros et Démons ou Génies, plusieurs ont, par la somme totale résultant des âges divers supputés par Hésiode, compté que leur vie est de 9,720 ans, d'après un calcul cabalistique.
— Cela, dit frère Jean, n'est point matière de bréviaire et je n'en croirai que ce qui vous plaira.
— Je crois, dit Pantagruel que toutes les âmes intcllec-
l'île de la sagesse antique. 153
tives sont exemptes des ciseanx d'Atropos. Toutes sont immortelles: anges, démons et humaines.
Puis revenant sur les prodiges qui peuvent accompagner la mort des êtres supérieurs il raconte, d'après le traité déjà cité de Plutarque, l'histoire du pilote Thamous et de la mort du grand Pan :
Le pilote Thamous, Egyptien de naissance, en passant près de l'île de Paxo avec son navire par une nuit très calme, s'entendit appeler par son nom. Il ne répondit qu'au troisième appel. La voix mystérieuse lui ordonna alors de crier lorsqu'il serait à Palodes, que le grand Pan était mort. Thamous s'étant acquitté de la commission, entendit tout à coup sur la terre grands soupirs et grandes lamentations, non d'une personne seule, mais de plusieurs ensemble.
Pantagruel dit que, pour sa part, il croit que cette nouvelle de la mort du grand Pan, annoncée d'une façon si étrange, était celle du «grand Servateur des fidèles, qui fut en Judée ignominieusement occis par l'envie et iniquité des pontifes, docteurs, prêtres et moines de la loy mosaïque.
«Et ne me semble l'interprétation abliorrente, car à bon droit peut-il estre en langage grégeois dit Pan. Veu qu'il est le nostre Tout, tout ce que nous sommes, tout ce que vivons, tout ce que avons, tout ce que esterons est luy, en luy, de luy, par luy. C'est le bon Pan, le grand pasteur, qui, comme atteste le berger Corydnn, non seulement a en amour et affection ses brebis, mais aussi ses bergiers. A la mort duquel furent plaincts, souspirs, effroiz, et lamentations en toute la machine de l'Univers, cieulx, terre, mer, enfers. A cette mienne interprétation compete le temps. Car cestuy très bon, très grand Pan, nostre unique Servateur, mourut lez Hierusalem, régnant en Rome Tibère Cœsar.»
Après ces mots Rabelais qui trouve qu'il a été
trop sérieux et qu'il l'a été trop longtemps, fait tout à coup entendre une note joyeuse pour rentrer dans le ton du livre :
« Peu de temps après nous vismes les larmes découler de ses œils, grosses comme œufs d'austruche. Je me donne à Dieu, si j'en mens d'un seul mot. »
Cette larme n'a rien d'exagéré en grosseur, étant donnée la taille que nous avons vue à Pantagruel au début; mais nous avons si bien eu le temps de l'oublier que ce brusque retour au point de départ nous fait sourire.
Mais le chapitre est sérieux dans son ensemble. Pourquoi ce sérieux inusité dans un livre où la forme railleuse domine presque exclusivement ? Les commentateurs, bien entendu, n'ont aucune réponse à nous donner sur cette question. Essayons de suppléer à leur silence.
Quel est le but du voyage que nous avons entrepris V Trouver le mot de la destinée humaine. Jusqu'ici Rabelais nous a montré ce qu'il ne faut pas faire. 11 a versé le ridicule sur les gens qui veulent être de l'avis de tout le monde, sur les amis du faux bel esprit, sur les complimenteurs qui craignent toujours de blesser les autres s'ils ne sont pas de leur avis, sur les chicaneurs et faiseurs de subtilités; il nous a appris à braver les difficultés fortuites de la vie, symbolisées par la tempête. Tout à coup il change de ton, il devient grave, c'est que nous ne sommes plus en présence d'ennemis qu'il faut combattre, mais en présence d'amis qu'il faut utiliser.
Remarquons d'abord que le christianisme est
l'île de la sagesse antique. 155
tout à fait en dehors de ce qui se passe dans cette île. Nous sautons par-dessus, pour nous trouver en face des restes de l'antiquité. « Il va là des ruines antiques, des inscriptions en caractères étrangers à la langue de l'église: des lettres grecques, hiéroglyphiques, slavonnes. Il y a deux populations dans l'île, une population moderne de marchands et d'ouvriers, sans physionomie marquée, et une population d'êtres étranges, que nous ne voyons pas, mais auxquels l'auteur a l'art de nous intéresser. Invisibles maintenant, ils ne le furent pas toujours. Ils formaient autrefois une nation nombreuse, riche, industrieuse, hautement civilisée. Les monuments qu'ils ont laissés, et qui sont en ruines, personne dans la population actuelle ne serait capable d'en faire de semblables, et bien qu'on ne les voie plus eux-mêmes, ils exercent une puissante influence ; ce sont eux qui font le calme et la tempête, et quand l'un d'eux passe d'un monde dans l'autre, toute la nature est bouleversée.
Ces êtres qui ont survécu à la civilisation à laquelle ils ont présidé, ces restes de monuments, qui excitent la surprise d'Epistémon, c'est évidemment la civilisation antique, l'antiquité égyptienne et grecque. Lorsque ces Macréons passent d'un monde à l'autre, quand leurs œuvres, longtemps oubliées, apparaissent et sont manifestées par l'impression, une tempête intellectuelle en est la conséquence. La Renaissance est une de ces tempêtes. Quand toute l'antiquité a surgi à la fois, elle a bouleversé d'abord, puis changé la face du monde. La population actuelle de l'île, ces artisans, ces ouvriers qui ne comprennent rien aux monuments en ruine, qui ne songent pas à
se mettre en communication avec les survivants de l'antiquité, ce sont les hommes du moyen-âge, qui ne se sont pas doutés des trésors de science et de sagesse renfermés dans ces manuscrits et ces écrits, qu'on regardait avec un certain respect, mais avec lesquels on ne songeait même pas à lier connaissance.
L'ami de la vérité et de la science reconnaîtra en eux des amis. Il dira comme Pantagruel, qu'il ne regrette pas d'avoir «pâti la tourmente marine, laquelle les a tant vexés et travaillés» puisqu'il a eu le bonheur de pouvoir entrer en commerce avec eux. Il oubliera volontiers les persécutions et les vexations de toutes sortes que jettent sur son chemin les amis de l'obscurité, — et par là Rabelais nous fait entendre assez clairement qu'il s'agit de la vénérable assemblée réunie à Chésil — à la condition de se trouver en communication avec les représentants de ce monde, détruit, mais quia tant de choses à lui apprendre. Pantagruel a passé dédaigneusement à travers les pays de mesquineries, d'imitations, de bavardages et de chicanes, mais ici il s'arrête avec respect devant la sagesse antique, devant les héros de l'intelligence. Il y a ici une moisson à faire. Les civilisations antiques ne nous apprendront pas le mot de la destinée humaine, mais elles nous aideront à le trouver.
Ce ton grave et respectueux que Rabelais prend ici en face des dieux antiques , fait supposer qu'il n'était pas ennemi de cette combinaison de l'hellénisme et du christianisme, qui avait charmé nombre d'esprit supérieurs, en Italie surtout, au siècle précédent, et que la réforme de Luther vint brusque-
QUARESMEPRENANT ET ANTIPIIYSIE. 157
ment arrêter ; cette combinaison lui semblait évidemment moins éloignée de la vérité que ces luttes du catholicisme et du protestantisme qu'il va nous montrer tout à l'heure, et pour lesquelles il est loin d'être aussi respectueux.
Rabelais se tient complètement en dehors des questions de dogmes. Il ne s'en prend qu'à celles qui n'intéressent que la forme et non le fonds des croyances, aux questions de pure discipline. La première qui surgit devant nous, c'est celle de l'abstinence et du jeûne. A peine a-t-on perdu de vue l'île des Macréons, qu'on aperçoit l'île de Tapinois, autrement dit l'île Misérable, habitée par un monstre nommé Quaresmeprenant, personnification du carême,
— et par sa cour ichthyophage.
Pantagruel témoigue quelque désir de descendre dans son île et de faire connaissance avec lui ; Xénomanes l'en détourne. «A quoi bon?» lui dit-il.
— « Vous verrez là, un grand avaleur de pois gris,
— c'est-à-dire un famélique, — un grand caquerolier — mangeur d'escargots, — grand preneur de taupes, grand boteleur de foin, — ces gens -là sont ordinairement maigres , et misérables , — un demigéant à double tonsure, extrait de Lanternois, — parce que le concile des Lanternes, le concile de Trente, avait conservé le carême, attaqué par les protestants et un grand nombre de catholiques, — gonfalonier des Ichthyophages — mangeurs de poisson, — dictateur de moutarde — parce que la moutarde est nécessaire pour faire digérer les mets de carême, — calcineur de cendres — à cause du mer-
158 LIVEE IV. — VOYAGE A l'ûKACLE DE LA T'IYE BOCTEILLE.
credi des cendres qui ouvre le carême de quarante jours, — père et nourrisson des médecins, à cause des maladies qu'engendrent le jeûne et l'usage exclusif du poisson, si nous en croyons Rabelais, qui paraît avoir eu peu de goût pour ce genre de nourriture, — foisonnant en pardons et indulgences, homme de bien, du reste, bon catholique et de grande dévotion; pleurant les trois quarts du jour et n'assistant jamais aux noces — interdites en carême, comme chacun sait. — Il se repaît de hauberts, de casques et de morions salés — ce qui est peu nourrissant; — quant à ses habits, il porte «gris et froid, rien devant, rien derrière et manches de même.»
Comme Pantagruel semble prendre goût à ce portrait, Xénomanes lui fait l'anatomie du personnage. Cela dure trois chapitres, dans lesquels l'auteur accumule tous les genres de monstruosités. Puis vient la description des mœurs du roi des mangeurs de poisson.
Cas estrange. Travailloit rien ne faisant, rien ne faisoit travaillant.
Le jeûne du carême est pénible et ne profite à rien.
[111 dormoit les œils ouvers comme font les lièvres de Champagne, craignant quelque camisade [attaque subite] des Andouilles, ses antiques eunemies.
Les Andouilles figurent les protestants, ennemis acharnés du maigre et du carême.
[Il] rioit en mordant , mordoit en riant. Rien ne mangeoit jeûnant, jeunoit rien ne mangeant. Grignotoit par soubçon, beuvoit par imagination. Se baignoit dessus les hauts clochers et se seichoit dedans les estangs et rivières. Peschoit en l'air
quak::smi:ii;i;xant et antiphysie. 159
et y prenoit des ecrevices decumanes [énormes!. Rien ne craignoit que son ombre et le cry des gras chevreaulx. De sou poing faisoit un maillet.
Cet entassement de proverbes , que nous abrégeons beaucoup, a pour but de montrer que Quaresmeprenant faisait tout à l'inverse du bon sens, autrement dit, que le jeûne du carême est une invention contre nature.
Ce chapitre se termine en effet par l'allégorie de Contre-Nature ou Antiphysie, opposée à Nature ou Physie. Pantagruel , qui la rapporte , dit qu'il l'a tirée d'un célèbre apologue antique. La Monnoye a prouvé ! que l'auteur de cet apologue n'est ni ancien, ni fort connu. Il résulte du texte latin, qu'il cite , que Rabelais s'est borné à traduire , sauf la conclusion, qui lui appartient.
« La Nature , nous dit-il, mit au monde d'ellemême Beaulté et Harmonie. Contrenature ou Antiphysie fut jalouse de cette maternité, et avec l'aide des forces physiques de la nature, elle eut aussi deux enfants : Amodunt2 et Discordance. Ils avaient la tête ronde , les oreilles relevées à la façon des ânes , les yeux hors de la tête et fixés au bout d'une espèce d'os , comme ceux des écrevisses , les pieds ronds, et les bras tournés en arrière vers les épaules. Ils cheminaient sur la tête, faisant continuellement la roue. Antiphysie soutenait que cette manière de marcher était la plus naturelle ; que les deux et autres choses éternelles cheminaient ainsi en tournant circulairement; qu'avoir les pieds en l'air et la tête en bas, c'était imiter le créateur de l'u-
» Menagiana, I, p. 287. - 2 Sans forme , mot formé de a privatif grec et de modus, modum, manière, forme.
uivers , qui a voulu que les cheveux fussent en l'homme comme racines, les jambes comme rameaux; tandis que les enfants de Nature se tenaient dans la position peu logique d'un arbre renversé. Elle prouvait de même qu'il était plus raisonnable de tourner les bras vers les épaules, afin de défendre le dos, que de les diriger en avant, où le corps avait déjà les dents pour se défendre. Par ces raisons et autres semblables. Antinature se fit un grand nombre de partisans; tels étaient les Matagotz, Cagotz et Papelars — qui avaient inventé le carême — les Maniacles Pistolets — ou maniaques de Pistoie, sectaires qui s'étaient manifestés à Pistoie vers 1300, — « les Démoniacles Calvins, imposteurs de Genève, les enragés Putherbes, Briffaulx, Caphars, Chattemittes, Canibales et autres monstres difformes et contrefaits, en despit de nature. »
On voit que, si Rabelais attaque les catholiques sur la question du carême , ce n'est pas au profit des protestants, puisqu'il inscrit Calvin au nombre des enfants de Contrenature , côte à côte avec le moine Puits-Herbault (Putherbe), les hypocrites de toute couleur, et les cannibales mangeurs de chair humaine.
Pendant que Xénomanes faisait le portrait de Quaresmeprenant, frère Jean se mit plus d'une fois en colère, et en apprenant que ce grand Lanternier avait failli exterminer les Andouilles grasses qui habitaient l'île voisine, il voulait absolument descendre dans son île pour le mettre en pièces. Panurge combattit cette idée. Il déclara qu'il n'était