‹ Rabelais et son uvreChapitre 62 sur 187 · LE LUTIN ET LE PAYSAN · texte numérisé non relu

LE LUTIN ET LE PAYSAN

tromper, espérant rien hors terre ne issir pour ma part, et dessous trouver tout entier le grain que j'avois semé, pour d'içeluy tenter les gens souffreteux, cagotz, ou avares, et par tentation les faire en vos lacs tresbucher. Mais vous estes bien jeune au mestier. Le grain que voyez en terre est mort et corrompu, la corruption d'içeluy a esté génération de l'autre que me avez vu vendre. Ainsi choisissiez-vous le pire. C'est pourquoy estes maudict en l'Evangile. Laissons (dist le diable) ce propous, de quoy ceste année sequente pourras-tu nostre champ semer V Pour profit, respondit le laboureur, de bon mesnagier, le conviendroit semer de raves. Or (dist le diable) tu es villa in de bien, semé raves à force, J3 les garderay de la tenipeste et ne gresleray point dessus. Mais entends bien, )e retiens pour mon partage ce que sera dessus terre, tu auras le dessous. Travaille, villain, travaille. Je vais tenter les Hérétiques , ce sont âmes friandes en carbonnade : monsieur Lucifer a sa cholicque, C3 luy sera une guorgechaulde.

YeDU le temps de la cueillette, le diable se trouva au lieu avec un escadron de diableteaux de chambre. La rencontrant le laboureur et ses gens, commença seyer et recueillir les feuilles des raves. Après luy le laboureur beschoit et tiroit les grosses raves , et les mettoit en poches. Ainsi s'en vont tous ensemble au marché. Le laboureur vendit très bien ses raves. Le diable ne vendit rien. Qui pis est,' on se mocquoit de luy publiquement. Je voy bien , villain (dist adonc le diable) que par toy je suis trompé. Je veulx faire tin du champ entre toy et moy. Ce sera en tel pact, que nous nous entregratterons l'un l'autre, et qui de nous deux premier se rendra , quittera sa part du champ. Il entier demourera au vaincueur. La journée sera à huitaine. Va, villain, je te gratteray en diable. Je allois tenter les pillards, chieanous, desguiseurs de procès, notaires faulsaires, advocatz prévaricateurs : mais ilz m'ont fait dire, par un truchement, qu'ilz estoient tous à moy. Aussi bien se fasche Luciter de leurs âmes. Et les renvoyé ordinairement aux diables souillars de cuisine, sinon quand elles sont saulpoudrées [de sel].

Vous dictes qu'il n'est desjeuner que dees^oliers : dis-

ner que d'advocatz : ressiner que de vignerons : soupper que de marchands, regoubillonner que de chambrières : et tous repas que de farfadetz. Il est vray. De fait monsieur Lucifer se paist à tous ses repas de farfadetz pour entrée de table. Et se souloit desjeuuer de escoliers. Mais (las) nesçay par quel malheur depuis certaines années ilz ont avec leurs estudes adjoin :t les saints Bibles.

Plusieurs commentateurs voient dans ces paroles une confession de foi protestante ; nous ne sommes pas de leur avis. L'église n'aimait pas trop à mettre une Bible frauçaise entre les mains des ignorants ; mais elle n'a jamais empêché les écoliers de la lire.

Pour ceste cause plus n'en pouvons au diable l'un tirer. Et croy que si les caphards ne nous y aident , leurs ostans par menaces, injures, force, violence, et bruslemens leur saint Paul d'entre les mains , plus à bas n'en grignoterons. De advocatz pervertisseurs de droit, et pilleurs des pauvres gens , il se disne ordinairement, et ne luy manquent. Mais on se fasche de tousjours un pain manger. Il dist naguères en plein chapitre qu'il mangeroit volontiers l'âme d'un caphard, qui eust oublié soy en son sermon recommander.

Aucun prédicateur n'oublie de se recommander aux prières de ses auditeurs. Lucifer le sait bien.

Et promit double paye et notable appointement a quiconque luy en apporteroit une de broc en bouc. Chascun de nous se mit en queste. Mais rien n'y avons profité. Tous admonestent les nobles dames donner à leur couvent. De ressieuner [goûter] il s'est abstenu depuis qu'il eut sa forte colicque, provenante à cause que es contrées boréales l'on avoit ses nourrissons vivandiers, charbonniers et chaircutiers oultragé villainement.

Un commentateur voit ici une allusion à l'expulsion des moines hors d'Angleterre sous Henri VIII. Il souppe très bien de marchands usuriers, apothicai-

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res, i'aulsaires, billonneurs, a<lulterateurs de marchandises. Et quelquesfois qu'il est en ses bonnes, rcgoubillonne de chambrières, lesquelles, après avoir beu le bon vin de leurs niaistres, remplissent le tonneau d'eau puante. Travaille, villain, travaille. Je vais tenter les escoliers de Trebizonde laisser pères et mères, renoncer à la police commune, soy émanciper des edietz de leur Roy, vivre en liberté soubterraine, mespriser un chascun, de tous se mocquer, et prenans le beau et joyeux petit béguin d'innocence poëticque, soy tous rendre farfadetz gentilz.

Les farfadetz dont il est question à plusieurs reprises dans ce récit, ne sont pas des lutins, mais des moines mendiants, des frères fadets, qui ont abandonné leurs familles pour entrer dans un couvent.

Le paysan rentra chez lui désolé, sa femme lui demanda ce qu'il avait ; il lui raconta ce qui lui était imposé. — N'est-ce que cela? dit-elle, va te faire bénir par le curé et je me charge de tout arranger ; puisque c'est un jeune diable, ce ne sera pas difficile.

Le diable vint en effet à l'heure dite, ce fut la femme qui le reçut, et elle l'effraya tellement qu'il prit la fuite, se promettant bien de laisser désormais les paysans en repos-

Cette conclusion du conte paraît appartenir à Rabelais; le récit populaire s'arrête au moment où le diablotin se voit attrapé pour la seconde fois.

La Fontaine, qui n'a su faire qu'un conte assez médiocre de l'histoire de Dindenault et de ses moutons, a été plus heureux dans le Diable de Papefignière; cependant cette fois encore, c'est Rabelais qui l'emporte pour l'agrément du récit.

Les voyageurs ne font pas long séjour à l'île des

Papefigues, ils s'arrêtent plus longtemps à l'île des Papimanes, ce pays dont l'image transportait La Fontai ne :

[Ouil par St-Jean, si Dieu me prête vie, Je le verrai ce pays où l'on dort !

On y fait plus, on n'y fait nulle chose, C'est un emploi que je recherche encor.

Rabelais ne dit pas précisément qu'on n'y fasse rien, mais la principale occupation , c'est le culte du pape ; on n'honore pas seulement en lui le chef de l'église, on l'adore à l'égal d'un Dieu. — Ce pays là existe toujours, bien qu'on ne puisse lui assigner de limites géographiques.

A leur arrivée dans l'île, les voyageurs sont reçus par quatre personnages, quatre ordres de l'état. Un moine enfroqué, crotté et botté, représentant le clergé; un fauconnier avec un leurre et un gant d'oiseau, représentant les hobereaux chasseurs; un autre en solliciteur de procès, ayant un grand sac plein d'informations, citations, chicaneries et ajournements; le quatrième en vigneron d'Orléans, avec belles guêtres de toile, une panetière à la main et une serpe à la ceinture ; c'était le représentant des cultivateurs. A peine arrivés près du navire, ils crièrent tous à la fois : L'avez-vous vu, voyageurs ? L'avezvous vu ? — Qui ? demanda Pantagruel, — Lui, répondirent-ils. — Mais qui donc ? demanda frère Jean. Par la mort bœuf, je l'assommerai de coups. Il croyait qu'on cherchait quelque larron, meurtrier ou sacrilège. — Comment dirent-ils, voyageurs, vous ne connaissez pas l'Unique ? — Expliquez-vous, dit Epistémon. — C'est celui qui est. — Celui qui est, dit Pantagruel, par notre théologique doctrine, est

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