‹ Rabelais et son uvreChapitre 76 sur 187 · LA NOURRITURE DES CHATS FOURRÉS · texte numérisé non relu

LA NOURRITURE DES CHATS FOURRÉS

or bien, nous ne sommes pas tant diables que nous sommes noirs, or bien, or bien. »

«Une fois sortis du guichet nous fûmes conduits jusqu'au port par certains griffons de montagnes — ce sont les greitiers. — Avant d'entrer dans nos navires, nous fûmes avertis par eux de ne pas nous éloigner sans avoir fait des présents seigneuriaux tant à la dame Grippeminaude qu'à toutes les Chattes fourrées; autrement ils avaient commission de nous ramener au guichet. — Nous visiterons le fond de nos poches et donnerons à tous- contentement. — Mais , dirent les griffons , n'oubliez pas le vin des pauvres diables.

Ils n'avaient pas achevé ces mots , quand frère Jean aperçut soixante-huit galères et frégates qui arrivaient au port. Il alla demander d'où venaient ces navires et ce qu'ils portaient. Il vit que tous étaient chargés de venaison : levreaux, chapons, palombes, cochons, chevreaux, vanneaux, poulets, canards, halbrans, oisons et autres sortes de gibier. Il aperçut aussi, parmi, quelques pièces de velours, de satin et de damas. Il demanda aux voyageurs à qui ils portaient ces friands morceaux. Les voyageurs répondirent que c'était à Grippeminaud, aux chats fourrés et chattes fourrées. — Et comment appelez vous ces drogues-là ? dit frère Jean. — Corruption, répondirent les voyageurs. — S'ils vivent de corruption, dit frère Jean, ils périront en génération. — Mais, dit Panurge aux voyageurs, le grand roi a fait crier que personne, sous peine de la hart, n1eût à prendre biches, cerfs, sangliers ni chevreaux. —

234 LIVRE V. — VOYAGE A l'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE-

C'est vrai, lui répondit-on, mais le roi est si bon et ces chats fourrés sont si affamés de sang chrétien que nous avons moins de peur en offemant le roi, que d'espoir» en entretenant ces chats fourrés par de telles corruptions. Au temps passé on les appelait mâche-foins, mais ils n'en mâchent plus ; nous les nommons à présent mâche- le vreaux. mâche-perdrix, mâche-poulets, mâche chevreuils, nuVhe-l'apins, mâche-cochons ; ils ne s'alimentent pas d'autres viandes.— Faisons deux choses, dit frère Jean; premièrement saisissons-nous de tout ce gibier , aussi bien suis-je ennuyé de viandes salées. J'entends le bien payant. Et puis retournons au guichet et mettons à sac tous ces diables de chats fourrés. — Je n'en suis pas, dit Panurge; je suis un peu couard de nature. — Vertu de froc . dit Jean , pourquoi m'avez-vous emmené , si vous n'avez rien à me donner à faire? — Mais frère Jean eut beau sermonner, il ne put décider Panurge ; il déchargea sa colère sur les griffons [ou greffiers], qui attendaient toujours leurs pourboires ; il les mit en fuite en dégainant son épée.

Après un conte médiocrement piquaut. qui n'est pas de l'invention de Puibelais, et qui ne rachète pas par la forme ce que le fonds a de peu intéressant, l'auteur nous conduit à l'île des Apodeftes «à longs doigts et mains crochues. >

Voici encore , dit à ce sujet Ginguené , une cour souveraine accommodée de main d'ami. Pour faire vérifier les comptes du trésor royal, des trésoriers , des comptables de tonte espèce , il avoit bien fallu établir un tribunal suprême , don-

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ner à ses membres des privilèges alors très honorables , et des fonctions très lucratives. Bonne partie des sommes dont on comptoit, restoit souvent pour frais de l'examen du compte, et des longs procès qui suivoient quelquefois cet examen.

On leur donne ici le nom d'Apodeftes ou ignorants, parce qu'on n'exigeait pas d'eux les mêmes études que des fonctionnaires employés dans d'autres administrations, — de même qu'on appelle ignorantins les frères des Ecoles chrétiennes, parce qu'on n'exige pas qu'ils sachent le latin. L'auteur nous représente les Apodeftes occupés uniquement à mettre en presse des maisons, des prés, des champs, pour en faire suer de l'argent, qui revient en partie à l'état, mais dont la plus grande part reste dans les mains des intermédiaires. De sorte que, s'ils sont ignorants à certains égards, ils ne le sont pas dans l'art de faire fournir de l'argent aux contribuables.

Le personnage qui reçoit nos voyageurs et leur explique le mécanisme des bureaux transformés en pressoirs, porte le nom significatif de Guaignebeaucoup.

Ce chapitre sur les Apodeftes n'existe pas dans toutes les éditions primitives du cinquième livre : tous les éditeurs ne lui assignent pas la même place, et, en quelque lieu qu'on le mette, il y a toujours quelques lignes du texte à sacrifier. Rabelais en estil l'auteur ? L'idée est ingénieuse , mais le style est terne- Nous penchons donc pour la non-authenticité de la rédaction ; mais d'un autre côté il faut reconnaître qu'il y a dans l'œuvre de notre auteur des pages qui ne sont pas meilleures, et qui ne laissent pas d'être authentiques.

Il n'y a rien à apprendre sur la destinée humaine

ni chez les Chats fourrés, ni chez les Apodeftes. Les vovUurs sont trop heureux de leur échapper moyennant finance et ils se dirigent vers les domames occupés par les représentants de la philosophie, ou ils espèrent être plus heureux.

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